Discours de César au sénat (César, Guerre civile)

par Fanny Gressier

De Bello Civili, I. 12


Texte latin
1 His rebus confectis Caesar, ut reliquum tempus a labore intermitteretur, milites in proxima municipia deducit ; ipse ad urbem proficiscitur. 2 Coacto senatu iniurias inimicorum commemorat. Docet se nullum extraordinarium honorem appetisse, sed exspectato legitimo tempore consulatus eo fuisse contentum, quod omnibus civibus pateret. 3 Latum ab X tribunis plebis contradicentibus inimicis, Catone vero acerrime repugnante et pristina consuetudine dicendi mora dies extrahente, ut sui ratio absentis haberetur, ipso consule Pompeio ; qui si improbasset, cur ferri passus esset ? Si probasset, cur se uti populi beneficio prohibuisset ?
4 Patientiam proponit suam, cum de exercitibus dimittendis ultro postulavisset ; in quo iacturam dignitatis atque honoris ipse facturus esset. 5 Acerbitatem inimicorum docet, qui, quod ab altero postularent, in se recusarent, atque omnia permisceri mallent, quam imperium exercitusque dimittere. 6 Iniuriam in eripiendis legionibus praedicat, crudelitatem et insolentiam in circumscribendis tribunis plebis ; condiciones a se latas, expetita colloquia et denegata commemorat. 7 Pro quibus rebus hortatur ac postulat, ut rem publicam suscipiant atque una secum administrent. Sin timore defugiant illi, se oneri non futurum et per se rem publicam administraturum.
8 Legatos ad Pompeium de compositione mitti oportere, neque se reformidare, quod in senatu Pompeius paulo ante dixisset, ad quos legati mitterentur, his auctoritatem attribui timoremque eorum qui mitterent significari. 9 Tenuis atque infirmi haec animi videri. Se vero, ut operibus anteire studuerit, sic iustitia et aequitate velle superare.
Traduction
« 1 Cela fait, afin que le temps qui restait fût du temps libre pour ses troupes, César les conduit dans les municipes les plus proches ; quant à lui, il se dirige vers Rome. 2 Au Sénat réuni il rappelle les injustices commises par ses adversaires. Il montre que lui n’a visé aucun honneur exceptionnel mais qu’après avoir attendu le moment légal pour le consulat il s’est contenté de ce qui était accessible à tous les citoyens ; 3 que les dix tribuns de la plèbe ont fait une proposition à laquelle s’opposaient ses adversaires et que Caton combattait avec un acharnement particulier- selon sa vieille habitude il passait des jours à retarder les débats ; ils ont proposé qu’on tînt compte de sa candidature malgré son absence et ce sous le consulat de Pompée. S’il la réprouvait pourquoi avait-il accepté cette proposition ? Et s’il l’approuvait pourquoi l’avait-il empêché de profiter d’un bienfait accordé par le peuple ?
4 Il met en valeur sa patience personnelle lorsqu’il a de lui-même réclamé le licenciement des armées : par ce geste il était prêt lui à sacrifier sa charge et son titre ; 5 il montre la brutalité de ses adversaires qui refusaient pour eux-mêmes ce qu’ils exigeaient d’un autre et préféraient le chaos général plutôt que de renoncer à leurs commandements et à leurs armées. 6 Il souligne l’injustice qu’il y a à lui arracher des légions, la cruauté invraisemblable à limiter les pouvoirs des tribuns de la plèbe ; il rappelle les offres qu’il a présentées, les entrevues qu’il a demandées et qui lui ont été refusées. 7 Pour ces raisons il les exhorte, il les prie de prendre en charge l’Etat et de le gouverner de concert ; mais si la crainte les fait se dérober, lui ne se dérobera pas à ce fardeau et par lui-même gouvernera l’Etat.
8 Il faut envoyer à Pompée des délégués pour parler d’accord ; lui ne redoute pas ce que Pompée a déclaré peu auparavant au Sénat : envoyer des délégués c’est attribuer une autorité à ceux vers qui on les envoie et c’est manifester la crainte de ceux qui les envoient. 9 Ces paroles donnaient une impression de mesquinerie et de faiblesse. Quant à lui, il s’est efforcé de l’emporter par ses actes, il veut de même dominer par la justice et l’équité. »


Après le passage du Rubicon, César a vu se rallier à lui une part importante des cités du nord-est de l’Italie ; Pompée et un grand nombre de Sénateurs ont quitté Rome ; de Brindes (Brindisi) ils se sont embarqués vers Dyrrachium (de nos jours Durrës en Albanie). César se dirige à son tour vers Brindes mais faute de flotte renonce alors à poursuivre Pompée et décide de gagner l’Espagne où Pompée a en sa qualité de proconsul plusieurs légions sous son autorité.
César passe donc à Rome et entreprend de se concilier les Sénateurs qui y restent. Il résume ici sa dernière tentative pour convaincre les Sénateurs. Cette intervention constitue un historique, à visée nettement justificative, du conflit qui vient de naître.


La pédagogie

La pédagogie de ce texte est très ferme ; le rappel des faits est annoncé par commemorat (§2), docet (§2), proponit (§4), docet (§5), praedicat (§6), commemorat (§6), pour aboutir à une conclusion dont la logique est renforcée par la liaison pro quibus rebus (§7) et l’exposé de ses intentions est introduit par un doublet pressant : hortatur ac postulat (§7).
Tout l’exposé est marqué par un jeu systématique d'oppositions qui l’articulent :

  • opposition entre la proposition des tribuns (§3) et leurs adversaires, contradicentibus (§3).
  • opposition entre patientiam suam (§4) et acerbitatem inimicorum (§5), les accusatifs étant placés tous deux en tête de phrase.
  • contradictions de ses adversaires indiquées par la double question au sujet de Pompée (§3) en des termes antithétiques : si improbasset/ si probasset ; par le contraste (§5) entre alter et se : quod ab altero postularent / in se recusarent.
  • opposition à propos des futurs comportements (§7). À la lâcheté éventuelle des Pompéiens (illi defugiant), César réplique par son engagement : se oneri non defuturum.
  • simplicité du choc des termes, des contrastes sans atténuation.

Les adversaires de César

1. Les inimici anonymes

Inimici désigne les auteurs anonymes de toutes sortes de dénis de justice : injurias inimicorum (§2) ; acerbitatem inimicorum (§5) ; s’y ajoutent :

  • leur inconséquence, développée de façon plus détaillée : postularent/ recusarent
  • et l’accusation : ils n’ont aucun souci du bien public : (§5) : ampleur et imprécision de la menace : omnia permisceri — neutre pluriel et verbe composé renforcé par l’intensif per ; César suggère ici un bouleversement total ; leur attitude s’explique par leur volonté de s’accrocher à leur pouvoir personnel et à ce qui le soutient : imperium exercitusque.
  • leur perfidie (§6) : déposséder César de ses légions — en avril 50 Pompée a effectivement répondu à la demande qu’avait présentée le Sénat de deux légions pour aller combattre les Parthes ; il les a prélevées toutes deux sur l’armée de César : la première était une légion en principe destinée à l’Espagne — dont Pompée était proconsul — ; Pompée la lui avait prêtée en 53 alors que César passait l’hiver en Gaule, la seconde stationnée à Ravenne devait passer en Gaule. Notons ici que César se garde bien de rappeler ce prêt de Pompée et emploie un pluriel legionibus, qui peut faire croire à une réduction importante de ses troupes.
  • leur agressivité accentuée par le doublet : crudelitatem et insolentiam à l’encontre des tribuns favorables à César dont l’activité est quasi paralysée : circumscribendis.

2. Caton

Outre ces anonymes, se détache une figure plus précise : celle de Caton, évoquée à propos des débats sur l’autorisation accordée à César d’être candidat à un second consulat sans revenir à Rome poser sa candidature ; il s’agissait là d’une entorse évidente à la procédure classique. L’opposition de Caton est mentionnée sous une forme un peu caricaturale : celle de l’obstruction qu’il pratiquait en gardant la parole et le pluriel de dies suggère que cela durait des jours entiers.

3. Pompée

Mais surtout c’est Pompée qui est mis en cause : le débat a eu lieu au cours de son consulat de l’année 52 — il était consul sine collega, puisque les troubles de l’année 53 n’avaient pas permis des élections régulières ; son incohérence éclate dans la simplicité de l’alternative : si improbasset/ si probasset (§3) ; une forme de jalousie à l’encontre de César est suggérée : César bénéficie du soutien populaire ; il a effectivement reçu cette autorisation grâce à un plébiscite, ici nommé populi beneficium.
Le démenti final que César oppose à une déclaration de Pompée est également une occasion de le dévaloriser d’une formule cinglante : tenuis atque infirmi animi (§9).
César nous donne donc ici l’image d’un Pompée mesquin, formaliste, obstiné et jaloux de son pouvoir personnel.

Un autoportrait

En face de Pompée, le portrait que dessine César de lui-même constitue une autojustification totale :

1. avec un retour en arrière sur sa politique

Dans le passé : César a respecté la légalité ; sa candidature, au terme d’un intervalle de dix ans après son premier consulat de 59, se présente comme le fait d’un citoyen banal : quod omnibus civibus pateret (§2) ; sa patience est soulignée par expectato legitimo tempore ; un démenti renforce son souci de légalité : nullum extra-ordinarium honorem, et cette expression doit sans doute rappeler aux sénateurs qui l’écoutent que presque toute la carrière de Pompée s’est déroulée de façon extra-ordinaire. L’unanimité en faveur de César des tribuns — decem — insiste encore sur sa légitimité.
Au terme de sa mission en Gaule : patientiam (§4), bonne volonté, initiative conciliante ultro postulavisset, voilà ce qui caractérise le comportement de César, ainsi que son abnégation : il est prêt à un double sacrifice (jacturam dignitatis atque honoris et ipse le souligne).
Dans les semaines qui ont précédé ce discours César n’a pas ménagé ses efforts pour dénouer la crise, trouver une solution négociée : condiciones a se latas, expetita conloquia (§6) ; mais ses tentatives ont été rejetées : denegata, et César préfère respecter l’anonymat de celui à qui incombe cet échec.

2. et par des propositions

Après ces rappels concernant un passé de plus en plus proche, César s’adresse au présent aux Sénateurs.
Au terme de ce bilan pro quibus rebus (§7), il leur présente avec énergie une proposition globale : suscipiant et administrant ; César ici propose en fait une forme de dyarchie, una secum ; ce qui laisserait à penser qu’il envisage peut-être pour lui-même un titre de dictateur, mais il n’insiste pas. Il semble d’ailleurs n’avoir guère d’illusion sur l’énergie des Sénateurs et glisse aussitôt à une seconde proposition : sin et un engagement personnel péremptoire : au una secum se substitue un per se administraturum — qui est absolument révolutionnaire !
César poursuit dès lors en précisant son plan (§8) : legatos ad Pompeium. Il résume son action passée par operibus et lance pour l’avenir ce qui sonne comme un progamme de campagne électorale : justitia et aequitate, armes irréprochables qui découvrent sa volonté permanente de supériorité : ante-ire, superare.
Ainsi le dux soucieux, comme toujours, de ses troupes et de leur condition-, il a veillé à leur accorder un répit a labore (§1) tandis qu’il partait à Rome convaincre le Sénat- se montre ici un orateur précis et rigoureux.

Ce discours qui, pour une fois, a des chances de correspondre à celui qui fut effectivement prononcé, est une habile suasoire.
Adversaires déclarés ou pouvoir timoré font l’objet de critiques implacables : mesquinerie, mauvaise foi, crainte semblent leur dicter leurconduite. Confronté à de tels personnages, César apparaît comme le seul énergique, réaliste et efficace.
Il passe de la justification à la critique et à un programme d’action avec une simplicité et une limpidité de l’expression qui ne peuvent qu’emporter l’adhésion.
Ce discours adressé en principe aux Sénateurs nous laisse le sentiment qu’au-delà César s’adresse aussi à la postérité.


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