"J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance..." (sur une épître d'Horace)

par Fanny Gressier

Épîtres, II, 2


Texte latin

Romae nutriri mihi contigit atque doceri
iratus Graiis quantum nocuisset Achilles.
adiecere bonae paulo plus artis Athenae,
scilicet ut uellem curuo dignoscere rectum,
atque inter siluas Academi quaerere uerum.
Dura sed emouere loco me tempora grato
ciuilisque rudem belli tulit aestus in arma
Caesaris Augusti non responsura lacertis.
Vnde simul primum me dimisere Philippi,
decisis humilem pennis inopemque paterni
et laris et fundi paupertas impulit audax
ut uersus facerem; sed quod non desit habentem
quae poterunt umquam satis expurgare cicutae,
ni melius dormire putem quam scribere uersus ?
Singula de nobis anni praedantur euntes ;
eripuere iocos, uenerem, conuiuia, ludum ;
tendunt extorquere poemata. Quid faciam uis ?

Traduction

C’est à Rome qu’il m’a été donné d’être nourri et instruit du mal que fit aux Grecs Achille en colère. La bonne Athènes ajouta un peu plus d’adresse, sans doute pour que je veuille distinguer la droite de la courbe et au milieu des forêts d’Academos chercher la vérité. Mais la dureté des temps me chassa d’un plaisant séjour, le tourbillon de la guerre civile me jeta, sans expérience, vers des armes qui ne répondraient pas aux forces de César Auguste.
Dès que Philippes m’en renvoya, abattu, ailes coupées, sans plus de foyer ni de domaine paternel, l’audacieuse pauvreté me poussa à faire des vers ; mais moi qui possède de quoi ne pas manquer, quelle ciguë pourra un jour me soigner assez, si je ne pense pas que dormir vaut mieux que d’écrire des vers?
Les années qui s’en vont nous dérobent tout, au fur et à mesure : elles nous ont arraché gaieté, amour, dîners, jeu ; elles s’évertuent à nous extorquer des poèmes ; que veux-tu que je fasse?


Ce passage de la seconde Épître du livre II est le seul passage d’autobiographie un peu suivie que nous offre Horace. Des allusions éparses sont nombreuses dans ses Sermones, i.e. « entretiens » : les Satires et les Épîtres. Il rédige cette lettre en hexamètres dactyliques – le mètre de ses Sermones, mètre plus souple que celui des Carmina, auxquels appartiennent ses Odes.


Le destinataire

Il s’y adresse à Julius Florus, qui en 21 av. J.-C. avait fait partie de la cohors de Tibère – le beau-fils d’Auguste, qui lui succèdera comme empereur – lors d’une expédition en Arménie ; Horace lui avait alors envoyé la pièce qui constitue la troisième épître du livre I.
On sait que les généraux partant en campagne se faisaient volontiers accompagner d’une cohors, une escorte de jeunes intellectuels, souvent des poètes, dont la culture devait atténuer la brutalité des conditions de vie loin de Rome. Ce fut le cas de Catulle comme de Tibulle.
Ce Florus donc est de nouveau en mission, et s’est plaint à Horace de ne pas recevoir de poèmes de lui. Horace proteste en rappelant que, dès le départ de Florus, il lui avait signalé sa paresse, Dixi me pigrum proficiscenti tibi (v. 20). Il a poursuivi par une petite anecdote, sorte de fable dont la conclusion est : seul l’appât du gain peut être un bon stimulant.
Sans transition, Horace se justifie du silence que lui reproche Florus en évoquant sa propre histoire.

Horace et le temps

Ce passage suit un schéma chronologique : les moments heureux de la prime jeunesse puis de l’adolescence sont évoqués ; moments heureux car le sentiment d’ensemble d’avoir « eu de la chance » est résumé par l’impersonnel contigit.
Rome d’abord, « la grand ville » pour le petit provincial né dans un bourg du sud de l’Italie, Venouse ; dans la Satire 6 du premier livre, publié vers 35 av. J.C., Horace n’a pas craint de parler de son père, modeste libertinus, affranchi, qui « osa (le) transporter à Rome » (v. 76) pour l’y faire instruire, comme – dit-il non sans fierté – un fils de chevalier, voire de sénateur. Même si le poète n’en dit rien, on peut supposer qu’il faisait preuve de dons exceptionnels pour que son père choisisse ainsi de tout consacrer à sa formation intellectuelle.
Le puer est aussitôt formé par l’étude de l’Iliade, base de l’enseignement du grammaticus – à peu près l’équivalent de notre collège.
Il se rend ensuite, comme le faisaient à l’époque les enfants romains de bonne famille ou ayant des ambitions, à Athènes.
Athènes a perdu depuis longtemps tout rôle proprement politique, mais la ville reste un des pôles intellectuels majeurs du monde méditerranéen – avec Alexandrie, puis Antioche. Cicéron, son fils et bien d’autres y ont séjourné pour parachever leur formation, soit rhétorique, soit philosophique – ou les deux.
Même tonalité heureuse pour Athènes, désignée par l’adjectif bonae : elle se montre, après Rome, bienveillante à l’égard du jeune Horace.
Un premier choc survient, rendu par Dura lancé en tête de vers, avant même la coordination sed.
S’ouvre une seconde époque, celle des armes ; retour sur ce passé avec les verbes, tous d’action, au parfait: tulit, dimisere, impulit, pour aboutir à la situation présente enfin stable : habentem quod non desit, «possédant de quoi ne pas manquer», et un futur qui est une interrogation : poterunt. Pourquoi reprendre à l’avenir une activité qui ne lui est plus indispensable ?
Ce survol biographique s’achève sur un bilan du rôle du temps, avec un présent qui est de l’ordre de la vérité générale que l’expérience vécue a fait reconnaître : l’écoulement des années (anni euntes) est un pillage progressif dont les effets peuvent être comptabilisés. Devant cette agressivité du cours du temps, le poète est désemparé : quid faciam vis ? «que veux-tu que je fasse ?» La question est posée à Florus, mais sans doute aussi à lui-même.

La nostalgie

La nostalgie est particulièrement sensible dans cette remontée dans le temps.
Rome l’introduit à la culture grecque, le vers 42 reprend l’introduction fameuse de l’Iliade avec « Achille en colère », sorte de clin d’œil rappelant la « colère d’Achille », base de toute la culture encore à l’époque. Remarquons qu’Horace joint nutriri et doceri : il s’agit d’un enseignement qui le nourrit.
D’Athènes il évoque un lieu chargé de mémoire intellectuelle : les « forêts d’Academos »- sans doute un peu abusif, aussi certains traducteurs ramènent–ils ces silvas à de simples « bosquets » ; or il ne s’agit pas d’urbanisme: il s’agit d’un lieu riche de connotations, variante antique du « quartier latin » ; c’est dans le parc consacré au héros Academos que Platon dispensait son enseignement ; d’où, pendant des siècles, le nom d’Académie donné à son école. Horace a été sensible au charme de cette ambiance athénienne, résumée dans l’adjectif grato, «plaisant» séjour.
Sa jeunesse encore bien inexpérimentée suscite un léger attendrissement : il a été projeté dans la guerre alors qu’il était encore bien novice, rudem. Il n’avait en effet que vingt ans lors de l’assassinat de César.
À cette nostalgie des années d’adolescence s’ajoute le regret de tout ce qui, de manière plus large, fit le charme de sa jeunesse, et un vers énumère ces quatre éléments : jocos, les échanges plaisants, venerem, l’amour, convivia, les repas festifs, ludum, le jeu ; notons l’alternance de pluriels et de singuliers, qui évite la monotonie, notons surtout le climat qui est ainsi suggéré de légèreté, de relations amicales, le climat de nombreuses Odes. Ce sont là les vrais biens qui donnent à l’existence son prix et non l’aisance matérielle que connaît désormais Horace: quod non desit habentem.

Une existence difficile

Horace rappelle avec une très grande simplicité les troubles qu’il a vécus.
Choyé par Athènes, il a ensuite été ballotté au gré des circonstances sans avoir eu de véritable initiative, ce que laisse entendre l’emploi du pronom me, accusatif complément d’une série de verbes. Il subit le tourbillon orageux qui l’expulse de ce paradis grec; la métaphore est rapide et claire pour désigner l’affrontement entre partisans de César et républicains qui soutenaient la légitimité de son meurtre ; c’est un aestus civilis, une tempête qui oppose des concitoyens.
Le jeune Horace ne semble pas avoir vraiment choisi son camp, il se replace au moment de sa décision alors que l’issue appartenait encore au futur arma non responsura ; aucune amertume dans la mention de l’échec de l’armée dans laquelle il s’engagea, celle de Brutus et Cassius, les défenseurs de la république. Il faut savoir que, avant de reprendre les armes, Brutus s’était rendu à Athènes ; il s’y mêlait aux jeunes étudiants et n’eut donc sans doute guère de difficulté à les recruter, et parmi eux notre poète.
Horace rend hommage au vainqueur avec une certaine solennité (Caesaris Augusti... lacertis), avant de revenir à sa brève carrière militaire ; on peut sentir un peu d’humour dans l’emploi du terme technique dimisere, «me donna mon congé», alors que cette carrière a été plus que brève ; il la présente ici comme réduite à un unique combat, celui qui se déroula en Macédoine à Philippes, en octobre 42, et qui entraîna la déroute des républicains ; Philippes ici agit exactement à l’inverse d’Athènes, et le nom des villes se répond à la même place finale dans le vers (v. 43 et 49).
Pas question toutefois de se lamenter sur son sort ; ce sort, il le dessine avec l’image de l’oiseau qui a cru prendre son envol et se retrouve à terre, les ailes coupées, humilem, «rendu au sol» – dira Rimbaud. « La réalité rugueuse à étreindre » s’impose à lui, toujours « objet »...
Il est cette fois poussé par une abstraction personnifiée, qui correspond certainement à une situation bien concrète : la pauvreté. Cette précarité est mentionnée avec netteté et rapidité, inopem et laris et fundi, avec la répétition du « et » ; Horace a été privé des biens qui pouvaient lui venir de son père par les confiscations qui frappèrent les vaincus. Il avoue sans détour cette pauvreté, de même qu’il reconnaît au vers suivant le changement de sa fortune ; il est désormais à l’abri du besoin, quod non desit habentem ; inutile d’en dire davantage.

Que faire ?

Aucune complaisance donc dans cette image de sa vie, Horace ne semble guère en maîtriser les événements ; seuls deux domaines nous le présentent comme volontairement acteur. Et dès lors apparaissent des formes verbales à la première personne : vellem (v. 44), puis facerem (v.52).
À Athènes Horace a été attiré par la réflexion morale, le goût du discernement personnel qu’il symbolise par des notions quasi élémentaires en énonçant son but : curvo dinoscere rectum, courbe et droite ne relèvent pas ici de la géométrie, mais Horace veut sans doute éviter de donner l’impression de complexité, voire d’ésotérisme ; les principes moraux sont souvent mentionnés dans son œuvre avec cette même simplicité : Rectius vives ouvre l’Ode 10 du livre II : « tu vivras plus droit ».
Corollaire de cette étude : la recherche de la vérité. L’étude de la philosophie n’est pas pour Horace occasion de développer concepts et théories et de traiter des querelles entre écoles : verum suffit à résumer tout l’objet de sa quête. Notons l’humour de cette « chasse » au milieu des forêts.
Deuxième activité : versus facere. Cette fois encore, on ne peut guère s’exprimer plus simplement, plus prosaïquement, serait-on tenté de dire ; il ne s’agit pas ici de se prétendre poète inspiré, – même si Horace le fait à d’autres moments, par exemple en conclusion du troisième livre des Odes ; ici il revient sur ses débuts. Il ne se sentait pas particulièrement compétent, et il a fallu l’« audace » que donne la pauvreté pour qu’il se tourne vers la création poétique ; c’est alors une activité quasi artisanale, un gagne-pain.
Une fois confortablement installé dans l’existence, pourquoi désormais poursuivre cette activité que les circonstances lui imposèrent ?
Horace n’hésite pas à dénoncer la folie que constitue la place prise dans sa vie par la poésie ; elle est devenue une sorte de maladie incurable ; quels remèdes pourraient le guérir ? Il faudrait de bons dosages de ciguës – utilisées dans certains cas de folies- pour le débarrasser de la poésie. La santé c’est de reconnaître que « dormir vaut mieux qu’écrire des vers ». La comparaison inattendue et plutôt cocasse entre ces deux modes de vie est très nettement réductrice quant à la poésie.
Sans doute faut-il se rappeler le point de départ de ce poème de circonstance, une lettre de justification : Horace n’a pas envoyé à Florus de poème parce qu’il n’en écrit pas, et il n’en écrit pas parce qu’il est maintenant suffisamment à l’aise. Il n’a plus besoin d’échapper à la pauvreté, donc plus besoin d’écrire !
Voilà qui ne nous convainc guère et le dernier vers est bien ambigu.
Horace se plaint de ce que le cours des ans lui a arraché tous les plaisirs ; il poursuit en évoquant l’offensive présente dont il est victime : les ans veulent lui extorquere poemata. Les ans voudraient-ils priver Horace d’un des derniers plaisirs qui lui restent, et l’empêcher désormais de s’adonner à la création poétique ?
Mais Florus, lui, réclame d’Horace la création de poèmes, et extorquere a alors le sens du français « extorquer », faire produire sous la contrainte.
Il paraît bien difficile de trancher entre ces deux interprétations, qui pour être contradictoires peuvent peut-être néanmoins coexister : la poésie est une passion, source d’un plaisir auquel tient Horace ; c’est aussi une contrainte rude à laquelle il est heureux de pouvoir échapper, et l’on retrouve ici un thème souvent évoqué dans les sermones, son goût de vivre à sa guise, selon sa fantaisie dans l’otium. Et la question finale révèle sans doute la perplexité d’Horace lui-même ! Florus pourra–t-il l’éclairer ?

Horace a dessiné ici un auto-portrait très attachant; il nous laisse sentir la tendresse qu’il garde pour sa jeunesse désormais bien lointaine ; ce poème date sans doute de 20/18 av. J.C. Mais il se met en scène avec humour ; il n’occulte pas le mouvement – on ne peut guère parler de choix politique – qui l’a rangé dans le camp hostile au régime en place ; la bataille de Philippes, où il fut parmi les vaincus, est souvent mentionnée dans son œuvre.
Ici c’est son rapport à la création poétique qui peut nous surprendre ; quoi qu’il en dise, ses capacités de créateur apparaissent intactes, qu’il s’agisse de résumer un climat ou une situation à l’aide d’un adjectif ou d’une image, de varier les tons dans un passage si bref.
De la tendresse à la dérision, – et l’évaluation des mérites de la poésie et du sommeil pourrait presque choquer –, de l’aveu direct à l’ambiguïté, ce texte si riche continue à nous échapper.


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