"Seras cocu bien tost..." (sur une satire de Juvénal)

par Fanny Gressier

Satires, VI, v. 200-230


Texte latin

Si tibi legitimis pactam iunctamque tabellis
non es amaturus, ducendi nulla uidetur
causa, nec est quare cenam et mustacea perdas
labente officio crudis donanda, nec illud
quod prima pro nocte datur, cum lance beata
Dacicus et scripto radiat Germanicus auro.
Si tibi simplicitas uxoria, deditus uni
est animus, summitte caput ceruice parata
ferre iugum. nullam inuenies quae parcat amanti.
Ardeat ipsa licet, tormentis gaudet amantis
et spoliis ; igitur longe minus utilis illi
uxor, quisquis erit bonus optandusque maritus.
nil umquam inuita donabis coniuge, uendes
hac obstante nihil, nihil haec si nolet emetur.
Haec dabit affectus: ille excludatur amicus
iam senior, cuius barbam tua ianua uidit.
Testandi cum sit lenonibus atque lanistis
libertas et iuris idem contingat harenae,
non unus tibi riualis dictabitur heres.
"Pone crucem seruo." "Meruit quo crimine seruus
supplicium? Quis testis adest? Quis detulit? Audi;
nulla umquam de morte hominis cunctatio longa est."
"O demens, ita seruus homo est? nil fecerit, esto :
hoc uolo, sic iubeo, sit pro ratione uoluntas."
imperat ergo uiro. Sed mox haec regna relinquit
permutatque domos et flammea conterit ; inde
auolat et spreti repetit uestigia lecti.
ornatas paulo ante fores, pendentia linquit
uela domus et adhuc uirides in limine ramos.
Sic crescit numerus, sic fiunt octo mariti
quinque per autumnos, titulo res digna sepulcri

Traduction

Si tu dois ne pas aimer celle qui t’est promise et liée par un contrat en bonne et due forme, évidemment aucune raison de l’épouser, pas non plus de motif pour perdre un dîner et des petits gâteaux à donner à des gens rassasiés quand la cérémonie s’achève, ni le présent accordé en échange de la première nuit, lorsque dans un riche plateau rayonne le vainqueur des Daces et des Germains sur la légende de l’or.
Mais si ton intention est : une seule épouse, si ton cœur est dédié à une seule, courbe la tête et prépare ta nuque à supporter le joug. Tu n’en trouveras aucune pour épargner son amant ; elle a beau brûler elle-même, tourmenter et dépouiller son amant lui font plaisir ; aussi une épouse est bien moins utile à qui sera un bon mari, un mari souhaitable.
Ta femme le refuse : jamais tu ne feras un cadeau ; elle s’y oppose : tu ne vendras rien ; aucun achat, si elle ne le veut pas. Tes sentiments, c’est elle qui les prescrira ; « dehors ! » l’ami déjà âgé dont ta porte a vu la première barbe. Proxénètes et maîtres des gladiateurs ont bien la liberté de faire un testament, ce même droit échoit à l’arène, mais à toi plus d’un amant comme héritier te sera imposé ! — « Fais dresser une croix pour un esclave » — « Quel crime vaut à l’esclave le supplice ? Qui en est témoin ? Qui en a parlé ? Informe-toi ; aucun délai n’est trop long quand il s’agit de la mort d’un homme, jamais. » — « Espèce de fou ! alors un esclave est un homme ? Qu’il n’ait rien fait, d’accord, mais je le veux, je l’ordonne, que ma volonté vaille une raison ! »
Elle règne donc sur son mari ; mais bientôt elle abandonne ce royaume, passe de demeure en demeure, use des voiles de mariée, s’envole, et retourne vers son empreinte dans le lit qu’elle a méprisé. Les portes décorées peu auparavant, les toiles suspendues et les rameaux encore verts sur le seuil de la demeure, elle les quitte. Ainsi s’accroît le nombre des maris, ainsi on en compte huit pour cinq automnes — ce qui mérite d’être inscrit sur une tombe !


« Il est certain que seras cocu bien tost après que seras marié » (Rabelais, Le Tiers Livre, chap. 25)…

La satire VI est la plus longue, et de très loin, avec ses 661 vers, alors que les quinze autres qui constituent le recueil de Juvénal en ont de 150 à 300. Ce passage peut apparaître comme un parfait manifeste sexiste ; on y trouve en effet bien des thèmes qui seront repris à l’envie au cours des siècles, pour dénoncer les principaux défauts féminins. Mais c’est aussi un texte daté, sans doute des années 110/115 après J.C., et il nous présente des aspects propres à cette société de l’Empire romain.
Juvénal s’adresse à un certain Postumus qu’il a interpellé au vers 21 ; à son intention il a déjà accumulé les mises en garde contre le mariage. Il a certes envisagé, bien rapidement, l’hypothèse de la femme parfaite, rara avis, oiseau rare s’il en est, mais elle ne pourrait en tout état de cause que susciter l’hostilité de qui la comblerait d’éloges ! Autre grief qui précède notre passage : omnia graece ; la femme qui se pique de parler grec en toute occasion est redoutable ! On voit que Juvénal, pour sa part, n’est pas trop soucieux de cohérence.
Il en revient à la question précise que posera Panurge à Pantagruel : savoir s’il se doit marier.
Trois temps se dégagent dans la réponse que constitue ce passage : un mariage sans amour ; la tyrannie d’une épouse ; l’inconstance féminine !

Un mariage sans amour

Ce qui est le plus original à propos de ces sujets bien connus, ce sont les aperçus que nous ouvre Juvénal sur des traits de la vie à Rome en ce début du second siècle de notre ère.
Les fiançailles sont un engagement officiel, qui implique un contrat legitimis tabellis ; il est encore possible de ne pas se marier – quand il s’agit de l’homme, c’est ducere (v. 201), « emmener » chez lui son épouse – , mais la rupture de cet accord entraîne des pénalités légales.
La tenue particulière de la mariée est évoquée : le flammeum, voile de couleur orangé, safran, porté sur une coiffure spéciale ; s’y ajoute autour de la taille une ceinture nouée par le « nœud d’Hercule ». Ce flammeum explique l’expression latine qui désigne le mariage pour la jeune femme : « prendre le voile », nubere – d’où les mots de la famille de « nuptial ». Au vers 225, il se peut cependant que le pluriel flammea réponde à des nécessités métriques, plus qu’à une pratique concrète.
Dans la tradition, après les rites qui se déroulent dans la maison de la mariée, essentiellement la dextrarum junctio et le dîner, le cortège nocturne se rend dans la demeure du marié.
Il est ici assez surprenant que Juvénal fasse état d’un dîner dont les frais incombent d’évidence à l’homme (cenam, v.202) ; il mentionne également un présent offert aux invités, supplément qui lui semble bien inutile puisque les convives sont rassasiés (crudis) ; il s’agit de gâteaux tout à fait particuliers, dont Caton donnait la recette et qui sont faits à base de moût et de feuilles de lauriers.
Juvénal ajoute un élément qui n’est guère connu par ailleurs, un cadeau fait cette fois à l’épouse au lendemain de la nuit de noces, prima pro nocte : ici, il mentionne un plateau précieux chargé de pièces d’or, des aurei, comme ceux qui pouvaient être offerts aux vainqueurs, dans des combats de gladiateurs par exemple. Dacicus et Germanicus, ces légendes qui figurent sur les monnaies, permettent de reconnaître Trajan qui – après bien d’autres – reçut le surnom de Germanicus, fin 97, pour ses victoires en Germanie, puis, celui qui lui est propre, de Dacicus après sa conquête de la Dacie (à peu près la Roumanie actuelle). Notons au passage que ce sont là des indices qui permettent la datation de cette satire.
Parmi les festivités qui accompagnent le mariage, figure la décoration de la maison du mari ; on retrouve des éléments souvent mentionnés par les poètes élégiaques à propos des marques que les amants déposent devant la demeure de l’objet de leur passion en décorant les portes de la maison ; mais cette fois, dans le cas du mariage, c’est la mariée qui devait enduire la porte d’huile et en garnir de laine les montants ; sont ici également mentionnées des guirlandes de fleurs ou de feuillage, virides ramos (v. 228), mais aussi, pour la célébration, des toiles, tendues vraisemblablement pour abriter du soleil les invités – ce sont aussi des vela que l’on tendait au dessus de l’amphithéâtre pour protéger les spectateurs. Quant au seuil, limen – sur lequel veillait dans la poésie amoureuse l’amant éconduit, quitte à se plaindre de son inconfort – on sait que la jeune épousée devait le franchir en étant portée par des hommes du cortège, ainsi était évité le mauvais présage qu’aurait constitué un faux pas, et cet « enlèvement » rappelait celui dont les Sabines avaient donné l’exemple.
A ces évocations des rituels du mariage s’ajoutent des mentions plus contemporaines : sous l’Empire, le divorce est devenu une pratique extrêmement fréquente ; Juvénal va jusqu’à parler de huit maris en cinq ans (v. 229-230), et plaisante en imaginant que ce titre de gloire puisse être inscrit comme épitaphe. Il y a là un écho – parfaitement contradictoire – à la grande tradition classique pour laquelle les épouses, une fois mortes, sont toujours irréprochables, castae, et surtout les univiriae, celles qui n’ont eu qu’un mari.

La tyrannie d'une épouse

Imaginons Postumus finalement marié.
La tyrannie de l’épouse s’exerce à son encontre dans le domaine « économique » ; elle semble en effet gérer les biens du mari, et s’ingérer dans toutes les activités financières : don, vente, achat. Son droit de veto pour toutes ces opérations est souligné avec insistance par Juvénal ; nil est répété par trois fois (v. 212-213), tandis que les refus s’expriment par les diverses attitudes de la femme, invita, opstante et si nolet ; cette variété d’expressions permet d’imaginer la multiplicité des formes que prend ce veto.
On retrouve cette mainmise sur les finances du mari au delà même de la vie conjugale ; c’est la possibilité de tester qu’il a perdue ; et l’auteur prend plaisir à rappeler que, paradoxalement, cette liberté appartient aux personnes les plus méprisées dans la société : « bordeliers » (pour reprendre le terme de Rabelais), maîtres qui forment les gladiateurs – mais le terme de lanista vient de lanio qui signifie « déchirer » et évoque plutôt un trafiquant de chair humaine –, et les gladiateurs eux-mêmes, désignés par l’expression plutôt dédaigneuse de « l’arène » où ils s’exhibent. Rappelons que les gladiateurs pouvaient effectivement faire fortune, grâce aux primes importantes, sur un plateau lui-même précieux, que l’empereur ou celui qui donnait le spectacle leur offrait. Le malheureux mari, lui, se voit imposer un testament en faveur de ses rivaux et ils sont nombreux : non unus !
Tyrannique, elle l’est également à l’égard de la domesticité. Juvénal amorce une ébauche de réflexion sur le sort des esclaves, ici victimes de l’arbitraire absolu de la domina. Sans la moindre introduction jaillit brusquement la condamnation au châtiment suprême, le supplice de la croix ; pas de grief, mais l’absolutisme effréné de la femme ; là encore Juvénal reprend le même thème par trois fois ; en écho au triple nil des vers 212-213, le vers 223 décline ce thème de la toute puissance, avec quelques variantes : volo, jubeo, voluntas. Le pauvre mari a beau tenter un minimum d’enquête avant de sévir. Ainsi audi peut appartenir au vocabulaire judiciaire quant il s’agit de recueillir des informations et les trois questions essaient de clarifier la culpabilité de l’esclave voué au supplice : grief, témoin, rapporteur. Aucun de ces points légitimement soulevés ne semble émouvoir l’épouse ; la culpabilité est balayée nil fecerit, l’innocence admise d’un rapide esto, « soit », mais le caprice féminin a force de loi.
D’autre part, il s’agit, ne l’oublions pas, d’un esclave, et dès lors elle juge inepte de parler d’un homme ; le mari souhaiterait prendre le temps d’une enquête, quand il y a risque de mise à mort. Il s’attire l’ironie de son épouse : demens (v. 222), c’est folie que d’employer le terme homo à propos d’un servus. On est loin de la fameuse lettre XLVII de Sénèque – qui date des années 60, environ cinq décennies avant cette satire –, dans laquelle le philosophe répliquait à qui déclarait « Servi sunt. » : « Immo homines », jusqu’à aboutir à la définition Immo conservi (« bien plutôt des compagnons de servitude »). Le mode de la diatribe utilisée dans la lettre à Lucilius est ici repris par Juvénal, peut-être pour souligner le contraste entre la leçon du Stoïcien et le comportement de la femme. Mais faute de connaître de façon précise la diffusion des lettres à Lucilius au début du IIe siècle ap. J.-C., ce rapprochement peut être hasardeux.

Le pouvoir absolu que s’octroie la dame est résumé par le verbe imperat (v. 224), qui appartient au vocabulaire politico-militaire, et qui est amplifié par regna, le domaine conquis sur lequel s’exerce son autorité. Déjà le thème était amorcé dans les vers 207-208, qui reprennent des formules de la reddition : summitte caput, « baisse la tête », pour supporter le joug ferre jugum, image traditionnelle de la soumission des captifs.
Même connotation dans l’expression dabit affectus, qui rappelle dare jura, qui signifie « imposer, prescrire des lois », et s’emploie pour un vainqueur à l’égard du peuple conquis. Ici, le champ d’application est plus restreint, mais Juvénal utilise ce verbe en lui donnant comme complément ce qui paraît le plus personnel, le plus libre, affectus : les sentiments.
On voit donc jusqu’où va l’acharnement à imposer ses volontés par un exemple croqué avec vivacité : l’ami de toujours, jam senior ; ils ont vieilli ensemble, leurs liens remontent à l’adolescence et à la première barbe ; aucune pitié, excludatur, il est brutalement mis à la porte, cette porte qui l’a connu tout jeune homme !

L'inconstance féminine

Bref, Juvénal trace le portrait d’une vraie furie, ingénieuse à torturer son mari, si elle l’aime et la formule est péremptoire, nullam invenies quae parcat amanti : « funeste sort de l’amant ! » ; et finalement le seul espoir pourrait résider dans le nouveau défaut qui lui est reproché : elle est volage ! Avolat... mais il est difficile d’être sûr d’un envol définitif, car il lui arrive de revenir en arrière. C’est ce que traduit le préfixe re- de repetit (v. 226) et l’image de l’empreinte (vestigia) laissée dans le lit conjugal, qui n’aura été qu’un temps dédaigné, spreti.

Le conseil de Panurge à Pantagruel, « Point donc ne vous mariez », semble bien s’imposer, mais on serait aussi tenté de conclure en empruntant à Talleyrand son « Tout ce qui est excessif est insignifiant ». La mégère de Juvénal accumule de tels défauts, contrarie à tel point son mari dans tous les aspects de la vie quotidienne – et jusque dans son testament –, qu’on peut se demander si ce portrait s’est jamais incarné ! Force est aussi de constater que le mari paraît bien falot devant ce condensé tempétueux qui s’impose même au lecteur ! C’est la loi du genre de la satire. Et reconnaissons que l’auteur a l’art de brosser un sketch, d’évoquer des personnages divers, de mettre en scène un dialogue, voire un conflit, de trouver des formules concises qui frappent, de suggérer des connotations.


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