"Amour, tu perdis Troie... " (sur un poème de Catulle)

par Fanny Gressier

Poésies, 51


Texte latin

Ille mi par esse deo videtur,
ille, si fas est, superare divos,
qui sedens adversus identidem te
    spectat et audit

dulce ridentem, misero quod omnis
eripit sensus mihi ; nam simul te,
Lesbia, aspexi, nihil est super mi,
    [Lesbia, vocis,]

lingua sed torpet, tenuis sub artus
flamma demanat, sonitu suopte
tintinant aures, gemina teguntur
    lumina nocte.

Otium, Catulle, tibi molestum est ;
otio exultas nimiumque gestis.
Otium et reges prius et beatas
    perdidit urbes.

Traduction

Il est à mes yeux l’égal d’un dieu. Il est, s’il se peut, plus que les dieux, lui qui assis devant toi ne cesse de te regarder et d’écouter

ton doux rire – ce qui, malheur à moi ! m’arrache tout sens. Dès que, Lesbie, je t’ai vue, plus [de voix, Lesbie], rien,

ma langue se fige, un feu subtil se répand en mes membres, mes oreilles résonnent de leur tintement, et mes yeux se couvrent d’une double nuit.

C’est l’oisiveté, Catulle, qui te pèse, c’est l’oisiveté qui t’emporte et t’enflamme trop, c’est l’oisiveté qui déjà a perdu et les rois et les villes florissantes.


Plus de cinq siècles après Sappho, le jeune Catulle reprend une ode de la poétesse grecque et la modifie à la fois par la langue mais aussi pour l’intégrer à l’ensemble des poèmes qu’il consacre à chanter sa passion pour Lesbia.

On sait que le poème de Sappho ne nous est peut-être pas parvenu dans son intégralité ; pour celui de Catulle une question se pose, qui divise les éditeurs : la quatrième et dernière strophe fait-elle bien partie de ce poème ? Question importante car cette strophe crée un effet de surprise très original.

Un poème donc en quatre strophes de quatre vers très courts : les trois premiers vers sont des saphiques – vers de Sappho par excellence –, des hendécasyllabes. Ces onze syllabes n’admettent qu’une seule substitution. Leur succède un adonique constitué de cinq syllabes, un dactyle suivi d’un trochée, sans aucune possibilité de modification. La contrainte métrique est très forte et Catulle la concilie avec une étonnante fluidité.

Catulle évoque son amour pour Lesbia – pseudonyme qui réapparaît tout au long de son recueil ; ce nom fait écho à Sappho elle-même – qui vécut dans l’île de Lesbos – et présente l’avantage métrique de constituer un dactyle ; après Catulle, Tibulle, Properce, joueront eux aussi sur les pseudonymes d’origine géographique avec Delia et Cynthia. Ovide, lui, reprendra le nom d’une poétesse grecque : Corinna.

Les trois premières strophes

Bonheur du rival, présence suggérée de la femme aimée, détresse d’ego : tels sont les thèmes des trois premières strophes.

Ille

Sur cet Ille s’ouvre le poème ; lointain et prestigieux, le démonstratif, qui respecte l’anonymat, a sa pleine valeur ; il s’agit d’évoquer sa magnificence et sa félicité ; et c’est aussitôt par les yeux d’ego qu’il est admiré : mi videtur est une expression très banale mais sa simplicité même semble donner tout son poids à « égal d’un dieu » ; remarquons aussi le rapprochement des deux pronoms : ille, mi, un tour que la poésie latine affectionne pour accentuer le rapport entre deux personnes. Ego est ainsi d’emblée introduit contemplant le couple heureux.

Le second vers renchérit aussitôt, avec une précaution très romaine : est-il bien permis de mettre un humain au dessus des dieux ? Mais la supériorité est renforcée par le pluriel.

D’où lui vient donc un tel statut ? La relative du vers suivant répond à la curiosité. Ille est évoqué dans une attitude permanente, avec le participe sedens : il est en majesté et la scène dure dans un présent qui se renouvelle sans cesse ; identidem renforce encore cette durée ; la contemplation de Lesbia par Ille se poursuit sans qu’aucun obstacle ne l’interrompe.

Ille peut s’adonner à des activités volontaires de ses sens ; il a de la vue et de l’ouïe une maîtrise totale : spectat et audit.

Lesbia

Tu apparaît progressivement, présence discrète mentionnée à la fin du vers 3, elle est ensuite caractérisée par deux termes qui suffisent à créer tout un climat, durable lui aussi : dulce ridentem ; l’adverbe d’emblée élimine tout ce que la gaieté pourrait comporter d’ironie ; il s’agit d’un bonheur serein et réciproque.

Mais aucune marque personnelle ne nous permet encore de savoir qu’il s’agit d’une femme.

L’identité ne s’affirmera qu’au vers 7, avec un vocatif, Lesbia, qui éclate comme un cri du cœur, une imploration désolée.

Ego

Auparavant ego revient brutalement sur le devant de la scène ; l’atmosphère heureuse est rompue ; le bonheur du couple suscite ausitôt la plainte, misero ; et il s’explique avec un quod : cela même qui mettait au rang des dieux son rival fait sa détresse ; il se présente en victime dépossédée de tout, omnis eripit sensus ; pas question pour lui de goûter le plaisir que connaît – et dans la durée – son rival, sujet, lui, des verbes spectat et audit.

Le regard, même extrêmement bref, est interdit à ego. Son dépouillement s’amplifie. Simul te... aspexi provoque une réaction immédiate négative, il ne subsiste rien de lui, nihil est super mi.

Le vers qui devrait clôre cette deuxième strophe est perdu ; les éditeurs en ont proposé plusieurs ; avant le sed du vers 9, le génitif vocis est vraisemblable et proche du texte de Sappho ; et la reprise du vocatif Lesbia est une suggestion intéressante, ce serait Lesbia, vocis qui va un peu atténuer la radicalité de sa dépossession.

Les symptômes du bouleversement de tous ses sens se font plus précis ; la troisième strophe énumère lingua, artus, puis aures et lumina ; ces deux derniers mots reprennent en chiasme et dans une tonalité négative les deux éléments qui composaient la béatitude de Ille : vue et ouïe.

Ego n’apparaît plus comme un individu mais comme le théâtre de phénomènes qui l’affectent et l’enferment en lui-même : paralysie de la langue, l’arme par excellence de tout poète, tandis qu’il constate la propagation d’un mouvement qu’il ne peut dominer, avec cette image de la passion comme un feu dévorant tout l’être. Le paradoxe est le même pour l’ouïe ; il ne peut percevoir que son propre trouble, bruit accentué par l’allitération des sifflantes Sonitu Suopte qui le rend incapable de saisir celui du monde extérieur. Enfin un tour inattendu : l’adjectif gemina, « jumeau », est plus habituel avec lumina, ces lumières qui désignent souvent les yeux ; mais cette fois c’est l’obstacle qui est redoublé, une double nuit qui s’impose.

Ainsi Catulle nous suggère un sentiment d’incohérence, de dislocation de la personne.

La dernière strophe

La quatrième strophe , peut-être reliée par erreur aux précédentes, crée ici un effet inattendu ; après la plainte introduite par misero et amplifiée par l’évocation de sa douleur, le ton se fait à la fois grandiloquent avec l’anaphore de otium mais aussi presque comique avec le dédoublement du poète Catulle, tibi.

Au lamento digne d’un personnage de Racine succède un Georges Dandin se faisant à lui-même la leçon : « vous l’avez voulu, vous l’avez voulu Georges Dandin » !
Et quelle leçon ! on peut penser que l’otium (ici sans dignitas) représente une forme de paresse mal vue du commun des Romains. Et les critiques s’enchaînent sur un ton de vie quotidienne : molestum, « pesant », paraît bien anodin par rapport à toutes les souffrances précédemment développées. De même, gestis est très faible comparé aux ravages de la passion ; quant à exultas qui suggère un sautillement, des bonds, le terme est en contradiction avec la paralysie engourdissante de torpet.

Le pseudo-moraliste poursuit en généralisant maladroitement : il utilise un parfait d’expérience perdidit, mais le cliché est appliqué à des cas qui n’ont rien de commun avec les trois personnes dont il était question dans les trois premières strophes : rois et villes.

Ainsi Catulle manierait ici l’auto dérision, ou se livrerait à une parodie des exhortations d’un adulte bien rangé, au petit bon sens, qui s’adresserait à un jeune passionné ; et pourquoi pas ?

Catulle ne se résume pas à des poèmes gentils et un peu mièvres, comme certains choix d’extraits pourraient le laisser croire ; il est parfois brutal, voire franchement grossier, capable d’insulter César en le nommant directement, de dénoncer les mœurs de certains de ses concitoyens sur un ton qui a la violence de l’épigramme. Il n’hésite pas non plus à se moquer de lui-même – par exemple de son séjour en Bithynie et de ses espérances déçues.

Il peut donc bien avoir pris plaisir à rivaliser avec une poète reconnue depuis des siècles, lui rendre ainsi hommage et s’être amusé à une forme de détournement ironique : un pastiche des moralisateurs bougons qui lui permet d’affirmer sa singularité, son originalité.

Dans sa brièveté, sa maîtrise de styles différents, la capacité d’émotion qui était celle du poème de Sappho est loin d’être perdue et Catulle impose sa version personnelle.

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