Qu'est-ce qu'être soumis ?

  • Introduction : de quoi parlons-nous ?
  • Logos et mythos (raison et déraison dans l'idée de soumission)
  • Est-il mauvais d'être soumis ?
  • Servitude subie, servitude consentie, servitude désirée
  • Comment se libérer ?
  • Conclusion : réversibilité de la servitude et du pouvoir


■ De quoi parlons-nous ?

La servitude est le fruit d'une contrainte extérieure, en particulier physique. Ses manifestations dans l'histoire sont l'esclavage, le servage, la domesticité, ou encore l'aliénation (concept marxiste). Elle est donc pure hétéronomie (lexique kantien) : elle s'impose de l'extérieur.
La critique de l'hétéronomie trouve sa plus claire formulation dans les Lettres persanes : lettre 100 (de Rica à Rhédi) sur l'adoption par les Français du droit romain. « Ils ont adopté toutes les constitutions des papes, et en ont fait une nouvelle partie de leur droit : nouveau genre de servitude. » (p. 234)

Que l'on songe aux victimes des héros sadiens (ex. Justine : Justine ou les malheurs de la vertu) : ces derniers confectionnent pour elles de savantes machines de tortures. Voir aussi Kafka qui, dans La Colonie pénitentiaire, imagine une machine de torture parfaite au point de fasciner le bourreau, qui décide à son tour de s'y soumettre.

Ce dernier exemple prouve que la servitude peut être non seulement tolérée, mais aussi désirée, au même titre que la domination.
Elle peut aussi faire l'objet d'un rapport ambigu de fascination/répulsion, et apporter une jouissance. Freud formule à ce sujet le concept précieux de bénéfice secondaire, compromis ou pacte avec la maladie (Introduction à la psychanalyse, 1917) ; ce bénéfice de maladie, la servitude devenue servilité, renforce la pathologie. Si la servitude est passive par définition, une forme étrange de consentement peut rendre plus ou moins active cette passivité : c'est le problème que La Boétie tente de résoudre dans le Discours de la servitude volontaire.

Dans Capitalisme, désir et servitude (La Fabrique, 2010), l'économiste engagé Frédéric Lordon s'appuie sur La Boétie tout en lui reprochant de ne pas avoir vu dans le désir le fondement de la servitude. Il justifie cette notion par la philosophie des affects chez Spinoza (Lordon, La Société des affects, Seuil, 2013), en particulier dans le Traité politique. L'idée d'une servitude désirée n'est cependant pas absente du Discours de la servitude volontaire.

À la distinction entre les différents degrés de consentement, s'ajoute la distinction entre différents degrés de positivité. La « servitude » est parfois proche du service. Aussi certaines formes de servitude ont-elles été valorisées dans l'histoire culturelle française et européenne : allégeance dans la féodalité médiévale, service d'amour dans l'imaginaire courtois (romans de Chrétien de Troyes, lais de Marie de France...), esclavage d'amour dans l'école française de spiritualité (Grignion de Montfort), exaltation du sacrifice (Joseph de Maistre) ou héroïsme de l'obéissance dans le cadre militaire.

Le concept de soumission est plus actif que celui de servitude : il peut donc se définir comme servitude volontaire (La Boétie). Il faut préciser en outre que, davantage que la servitude, la soumission est compatible avec un certain degré de liberté. Par exemple, le relatif libéralisme de la Régence (règne de Philippe d'Orléans, qui succède à Louis XIV en attendant la majorité de Louis XV) attise les formes de conformisme que décrit Montesquieu dans les Lettres persanes. Le conformisme est la servitude des hommes libres. Ainsi, l'imitation du souverain est remplacée par le conformisme (lettre 99, de Rica à Rhédi) et par la faveur (lettre 88, d'Usbek à Rhédi). Il peut n'être que ridicule, comme celui de la mode (lettre 99, de Rica à Rhédi). Il peut toutefois favoriser l'ignorance, ce qui est plus grave : dans la lettre 100, Rica reproche aux Français de « mépriser tout ce qui est étranger ». Enfin, sous la forme de la grégarité, le conformisme peut avoir des effets catastrophiques : c'est le sens et l'enjeu principal de Rhinocéros, la pièce de Ionesco.
Le cas du système de Law est particulièrement intéressant : fondé sur l'imagination et suscitant un phénomène de mode, il entraîne la ruine de nombreux Français, que le ministre conduit à se fier aveuglément à leur imagination (lettres 138 et 142).

La soumission peut aussi être active par rationalité : elle peut même dans ce cas favoriser les conditions d'une liberté authentique. La soumission aux lois et aux règles morales est une soumission vertueuse, sauf pour ceux qui, depuis l'Antiquité, théorisent l'égoïsme ou la transgression (voir à ce sujet l'excellent ouvrage de Céline Spector, Éloges de l'injustice, Seuil, 2016). Dans sa dimension contractuelle, le sujet retrouve grâce à elle l'autonomie dont la servitude le priverait : c'est l'esprit du contractualisme politique (Hobbes, Locke, Rousseau). Le contrat social, selon Rousseau, substitue la « liberté conventionnelle » à la « liberté naturelle » perdue ; cette soumission volontaire est soumission non à un homme, mais à la volonté générale. « Libres que nous serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de l'équité », affirme Usbek (Lettres persanes, lettre 83, p. 203). Il faut ajouter le patriotisme (Rica, lettre 84).

Dans cette perspective, les institutions sont nécessaires, à condition qu'elles s'appuient sur des lois justes : ainsi de l'institution judiciaire, qui l'emporte sur la vengeance (lettre 90), ou du parlement, « image de la liberté publique » (lettre 92, p. 218 ; voir aussi la lettre 140, favorable au parlement : « C'est un pesant fardeau, mon cher Usbek, que celui de la vérité, lorsqu'il faut la porter jusqu'aux princes. » Rica à Usbek, p. 319).
Cette rationalité possible de la soumission conduit à distinguer soumission rationnelle (soumission délibérée à une autorité considérée comme légitime) et soumission irrationnelle (soumission à une autorité, légale ou non, dont le pouvoir échappe à toute concertation et qui en abuse) : logos et pathos (passion) / mythos (imagination).

La loi est le cadre nécessaire à l'émancipation collective.
Le décret du 27 avril 1848 abolit l'esclavage en France : c'est l'aboutissement du combat de Victor Schoelcher.
Le 18 décembre 1865, le 14e amendement abolit l'esclavage aux États-Unis : c'est la victoire posthume du président Lincoln, assassiné en avril.
En 1950, le Discours sur le colonialisme de l'écrivain et homme politique martiniquais Aimé Césaire affirme une parenté entre nazisme et colonialisme. Césaire est un des artisans du concept de négritude, avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor (revue L'Étudiant noir en 1934).
En 1965, le Voting rights act accorde aux noirs américains le droit de vote et de passer des examens, sans condition.
En février 1991, l'apartheid est aboli en Afrique du sud : c'est l'aboutissement de la résistance menée par Nelson Mandela.
Le 18 septembre 1981, la peine de mort est abolie en France.

Lire, dans les Grands discours du XXe siècle (anthologie publiée par Flammarion, coll. Champs) les grands discours de Martin Luther King, (p. 211), de Césaire (p. 300), de Mandela (p. 330), d'Arafat (p. 311), ainsi que le discours d'Obama sur le racisme (2008).


Logos et mythos

Logos : pensée rationnelle
Ingrédients :
- raison plutôt que croyance, mise à distance du divin et des morts,
- idée selon laquelle un ordre (cosmos) humain est possible,
- égalité de parole et confrontation organisée des points de vue,
- écriture, qui permet à la loi d'être connue de chacun,
- contrôle du pouvoir et reddition de comptes.

Mythos : imagination, pensée irrationnelle, mensonge.
Ingrédients :
- idée d'un ordre imposé d'en haut, importance de la hiérarchie,
- centralisation politique, militaire et religieuse, autour d'un homme ou d'une oligarchie,
- autorité du sacré représenté par des prêtres,
- poids de la tradition : les morts ont raison.

→ Voir Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque, P.U.F.

■ Le logos suppose la confrontation des points de vue et le respect de leur relativité (« Vérité dans un temps, erreur dans un autre » : Usbek, lettre 75, p. 188. Cf. Pascal : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà »), donc la liberté de pensée et de parole (Rica, lettre 59, allusion à Spinoza : « On a dit fort bien que si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés. »).
Voir aussi la lettre 85 (d'Usbek), sur la nécessaire pluralité des religions dans un État, et la lettre 132 (de Rica) sur la relativité des points de vue.

D'où l'éloge de la conversation dans les Lettres persanes (par ex. lettre 63, où Rica dit affirmer la conversation des femmes), à condition qu'elle ne soit pas un vain bavardage (lettre 82), qu'elle ne soit pas mise au service de la vanité (lettre 50), qu'elle ne rentre pas à son tour dans l'ornière des habitudes (lettre 54 sur les artifices de la conversation) et qu'elle ne participe pas de querelles inutiles (lettres 36 et 109 sur les disputes oiseuses entre savants).
« Tu vois, mon cher Ibben, que j'ai pris le goût de ce pays-ci, où l'on aime à soutenir des opinions extraordinaires et à réduire tout en paradoxe. » (lettre 38, p. 111) Usbek illustre aussitôt ce goût pour la dispute par deux dissertations sur la liberté des femmes (« s'il est plus avantageux d'ôter aux femmes la liberté, que de la leur laisser », et « si la loi naturelle soumet les femmes aux hommes »).
La sociabilité à la française, fruit de l'âge classique (voir Marc Fumaroli, La Diplomatie de l'esprit), correspond à une certaine idée de la raison, mais elle donne lieu aussi à des mésusages, quand elle devient mécanique. Relire à ce sujet la lettre satirique 87, sur la sociabilité parfois artificielle des Français : « On (= Aristote) dit que l'homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me paraît que le Français est plus homme qu'un autre, c'est l'homme par excellence, car il semble fait uniquement pour la société. » (Rica, lettre 87, p. 210)

La raison permet d'échapper aux préjugés, donc de s'émanciper intellectuellement : le meilleur exemple est celui du mathématicien aveugle Nicholas Saunderson, dans la Lettre sur les aveugles (1749) (texte qui a valu à Diderot un séjour en prison). Dans les Lettres persanes (lettre 32), un aveugle apparaît comme plus clairvoyant que les voyants. Tout le roman de Montesquieu le montre : le regard du corps participe du théâtre social et entretient le mensonge et l'illusion (thème baroque du theatrum mundi) ; le philosophie observe le monde avec le regard de l'esprit (voir plus bas, sur recherche de la vérité).

Il ne peut pas y avoir de vérité sans liberté de parler. « Je te parle librement », se vante Zélis faisant part à Usbek de ses réflexions sur la condition d'eunuque, « parce que tu aimes ma naïveté, et que tu préfères mon air libre et ma sensibilité pour les plaisirs, à la pudeur feinte de mes compagnes. » (lettre 53, p. 140) C'est pourquoi la science authentique est incompatible avec l'arrogance ou l'intolérance (lettre 144, de Rica à Usbek).

Parmi les critères de rationalité d'un langage ou d'un savoir, il y a également son utilité : voir la lettre 128 sur les géomètres et les traducteurs (« Vous parlez pour les autres, et ils pensent pour vous. », p. 292), et les lettres 134 à 137 (Rica) où un bibliothécaire critique l'inanité du savoir purement livresque (religion, commentaires, histoire, poésie, et même science, où le logos ne règne pas toujours). Voir aussi l'amusante lettre 143, où Rica fait suivre à un médecin juif l'ordonnance d'un médecin prescrivant une liste de livres assommants pour guérir l'insomnie.

■ Le mythos est une pensée soumise : elle suppose le respect d'une autorité, notamment religieuse. Sa logique est celle de la croyance, critiquée par Rica dans la même lettre 143. « Tu es Juif, et je suis mahométan ; c'est-à-dire que nous sommes tous deux bien crédules. » (p. 334) « Les hommes sont bien malheureux ! Ils flottent sans cesse entre de fausses espérances et des craintes ridicules ; et, au lieu de s'appuyer sur la raison, ils se font des monstres qui les intimident, ou des fantômes qui les séduisent. » (p. 335)

Ce savoir n'est que faux-semblants : c'est le soi-disant savoir de l'alchimiste (lettre 45) ou de l'évêque ignorant, qui prétend être inspiré par le Saint-Esprit alors que d'autres écrivent pour lui (lettre 101). Il débouche sur des théories absurdes (comme celle de prescience divine : Usbek, lettre 69), sur des discours hypocrites (comme celui des casuistes : lettre 57, p. 149), sur des interdits abusifs (portant par exemple sur la consommation du lapin : lettre 46, p. 122-123) ou sur des usages contradictoires et ridicules (par exemple chez les Espagnols et les Portugais : « Ils permettent à leurs femmes de paraître avec le sein découvert ; mais ils ne veulent pas qu'on leur voie le talon, et qu'on les surprenne par le bout des pieds. », Rica à Usbek, p. 194).

Contrairement à ce que l'on pense parfois, la lecture et l'écriture ne garantissent pas à elles seules la liberté de pensée : les Lettres persanes présentent plusieurs formes de soumission par l'écriture (vacuité des certain livres et journalisme dans la lettre 108 ; lettre 130 sur les « nouvellistes »). Il y a une parole et une écriture libres, et il y a une parole et une écriture serviles.

Il semble donc que la liberté vienne du logos, quand la servitude vient du mythos. Cependant, le mythos a une force : il emporte la conviction beaucoup plus facilement que le logos. Il suffit d'observer l'extraordinaire résistance des croyances les plus absurdes, encore de nos jours : voir les travaux de Gérald Bronner (La Planète des hommes, La Démocratie des crédules...). L'irrationnel a pour lui l'énergie que donne la croyance ; c'est pourquoi la philosophie recourt parfois au mythe, jugeant qu'il est possible d'en faire une arme au service de la raison. C'est le cas de Platon (mythes de la Caverne, de l'Atlantide, d'Er le Pamphilien...), mais aussi de Montesquieu, qui choisit la forme romanesque, au sein de laquelle on trouve en outre quelques fables (Troglodytes, fable d'Anaïs, fable du fils d'Éole, histoire d'Aphéridon et d'Astarté).
→ Problème que pose le mythe philosophique : la vérité peut-elle séduire ? Cette idée ne nuit-elle pas à l'idée de liberté de pensée ?


■ Est-il mauvais d'être soumis ?

Il faut garder à l'esprit que les notions de servitude et de soumission peuvent être instrumentalisées : pour diaboliser une institution (par exemple l'Union européenne et la plupart des institutions internationales, de nos jours), une religion (Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015 - Philippe de Villiers, Les Cloches sonneront-elles encore demain ?, Albin Michel, 2016... Cf. Raphaël Liogier, Le Mythe de l'islamisation, Seuil, 2012 - Olivier Roy, La Peur de l'islam, L'Aube, 2015), un parti (argument fréquent dans les débats politiques), etc. La soumission est un épouvantail commode. Il faut savoir déceler le caractère parfois irrationnel (mythos) de cet argument fondé sur la peur de la soumission (pathos) et concevoir, en regard, les formes légitimes de soumission, qui relèvent du respect dans toute sa polysémie.
http://www.cnrtl.fr/definition/respect

→ Servitude et soumission, en effet, ne sont pas un mal en soi. Elles sont catastrophiques si elles réduisent la liberté intérieure, cette liberté fondamentale que La Boétie ou Montesquieu considèrent comme « naturelle », idée cruciale de la pensée humaniste. « J’ai pu vivre dans la servitude », écrit Roxane à Usbek ; « mais j'ai toujours été libre : j'ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s'est toujours tenu dans l'indépendance. » (lettre 161, p. 364)
La source de cette idée de liberté intérieure se trouve dans la philosophie stoïcienne (Sénèque, Épictète, Marc-Aurèle). Cette liberté se conquiert par l'ascèse, mot grec qui signifie « exercice » : c'est-à-dire par une discipline morale.
Pour Montesquieu, le modèle de toute loi doit être l'« équité naturelle », à laquelle il oppose les « idées logiciennes » et la « fantaisie » (Usbek à Rhédi, lettre 129). La nature est donc le modèle absolu, modèle à la fois pour la liberté et pour la soumission considérée comme légitime. Il n'est de servitude qui soit assez puissante pour nous faire oublier notre « franchise » (liberté) première : « Il n’est point d’héritier si prodigue et nonchalant que quelquefois [il] ne passe les yeux sur les registres de son père, pour voir s’il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l’on n’a rien entrepris sur lui ou son prédécesseur. » (La Boétie)

Cette idée de nature est cependant contestée à la fois par le pessimisme augustinien (saint Augustin, un des Pères de l'Église, 354-430), par le pessimisme hobbesien (Hobbes, philosophe anglais, 1588-1679, auteur du Léviathan), et par Kant selon qui la nature humaine est ambivalente (idée d'une « insociable sociabilité » : l'animal politique qu'est l'homme veut aussi dominer son prochain). Il y a aussi l'usage sadien de l'idée de nature : loin de donner l'exemple du bien, elle montre la voie du mal. Après le siècle des Lumières, l'idée de liberté devra donc chercher d'autres fondements que celui de la nature.

→ Antoine Hatzenberger, La Liberté (GF Corpus)
→ Publication récente : Henri Bergson, L'Évolution du problème de la liberté : cours au collège de France, 1904-1905 (P.U.F., inédit)

La liberté est liberté existentielle chez Jean-Paul Sartre, théorisée dans L'Être et le néant et illustrée dans la nouvelle « Le Mur » ou dans la pièce de théâtre Les Mains sales. Cette liberté est obligation tragique de choisir (tragique : sans tierce solution), obligation plus impérative encore dans une situation de contrainte absolue : « Jamais nous n'avons été aussi libres que sous l'occupation allemande. » (Les Lettres françaises, 1944).
Elle est liberté spirituelle chez Simone Weil (Oppression et liberté, écrit en 1934, publié en 1955), ou chez Georges Bernanos, qui en 1947, dans La France contre les robots, avertit des dangers de l'asservissement à la technique.

« Si le monde que nous voyons naître a quelque chance de durer, ce ne peut être que par l'accord chaque jour plus intime du Capital et de la Science, du Ploutocrate et de l'Ingénieur, d'où va sortir une sorte de déterminisme économique, une Loi d'airain seule capable de remettre la multitude à genoux. Mais que cette Loi soit dure ! Qu'elle serre bien ! Affranchir l'intelligence ne fut en effet qu'un jeu d'enfant : cent années de propagande ingénieuse ont suffi. Plus de Dieu. Seulement la brusque défaillance du Spirituel semble avoir dégagé brusquement, rendu libres de prodigieuses forces d'espérance, momentanément sans objet. Tel éminent professeur de l'Université de Dijon parlait l'autre jour en badinant des temps plus ou moins proches où l'étoile Sirius ne serai plus que le premier relais des avions intersidéraux. Des milliers d'hommes reçoivent en plein cœur cette lourde ironie sans en soupçonner la cruauté. Des milliers d'hommes que rien ne distingue en apparence de ceux d'autrefois, penchés sur les mêmes métiers, accablés des mêmes fardeaux, entretiennent au plus secret d'eux-mêmes, et presque à leur insu, cette foi terrible dans les destinées de leur espèce, dans son pouvoir illimité sur les choses. » (Bernanos, La Grande peur des bien-pensants, 1931)

Une forme trop humaine d'espérance est donc pour beaucoup dans le renoncement à la liberté.


L'exigence de liberté intérieure est également défendue dans le cadre de la psychanalyse, qui diagnostique les formes de contrôle exercé sur la société moderne, « schémas de docilité » décrits par Michel Foucault dans Surveiller et punir (Gallimard, 1975), au nom du progrès (efficacité, utilité, bonheur...) : prison, discipline militaire, éducation. Le psychanalyste Roland Gori, dans un essai intitulé Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? (éd. Les Liens qui libèrent, 2013), dénonce l'emprise de la technique sur les individus, emprise qui a succédé à celle de la morale : « Notre civilisation des mœurs, dont les pratiques psychiatriques se révèlent aujourd'hui un des symptômes, invite à renoncer à la liberté au profit de l'efficacité incarnée par la technique. » Gori se réfère à Alexis de Tocqueville, qui a observé dans la démocratie américaine l'affirmation d'une doctrine politique fondée sur l'idée de bonheur (« Pour Tocqueville, celui qui cherche dans la liberté autre chose qu'elle-même est voué à servir. »), et sur Hannah Arendt, pour qui « le mot "révolutionnaire" ne s'applique qu'aux révolutions dont le but est la liberté ». La « condition de l'homme moderne » est celle qui sacrifie sa liberté au travail et la sphère privée au pouvoir : ce renoncement fait le lit du totalitarisme (Arendt, Les Origines du totalitarisme, 1951 - La Condition de l'homme moderne, 1958).


■ Servitude subie, consentie, désirée

Le Discours de la servitude volontaire prend en compte tous les degrés de la soumission, de la reconnaissance qu'impose le service rendu (La Boétie : « Notre nature est ainsi, que les communs devoirs de l’amitié l’emportent une bonne partie du cours de notre vie ; il est raisonnable d’aimer la vertu, d’estimer les beaux faits, de reconnaître le bien d’où l’on l’a reçu, et diminuer souvent de notre aise pour augmenter l’honneur et avantage de celui qu’on aime et qui le mérite. » Citation qui peut éclairer les sentiments de madame Linde) jusqu'à la violence de l'oppression. Échelle des degrés de soumission à rapprocher des « trois sortes de tyrans » (par élection, par la force ou par la succession) chez La Boétie.

Cependant, ces distinctions n'expliquent pas l'essence de la soumission définie comme servitude volontaire :

  1. « la façon de régner est quasi semblable » (La Boétie).
  2. iI semble qu'il y ait toujours une part, aussi réduite soit-elle, de consentement : « La faiblesse d’entre nous hommes est telle, [qu’]il faut souvent que nous obéissions à la force ; il est besoin de temporiser, nous ne pouvons pas toujours être les plus forts. » (La Boétie)
  3. La Boétie souligne également un étrange paradoxe, sans doute le plus difficile à résoudre. La violence ne diminue pas toujours le consentement : « comme le feu d’une petite étincelle devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d’en brûler, et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’éteindre, seulement en n’y mettant plus de bois, n’ayant plus que consommer, il se consomme soi-même et vient sans force aucune et non plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur baille, plus on les sert, de tant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout ».


↝ La servitude est généralement subie involontairement

  • La fatalité : celle que représentent notamment les lois de la nature, qui sont immuables contrairement aux lois de la société (Usbek à Hassein, lettre 97).
    Les lois naturelles qui intéressent le plus Montesquieu – dont la philosophie demeure, selon une tradition qui remonte à l'Antiquité, une philosophie de la nature – sont celles qui selon lui menacent l'humanité de dépopulation : « Que savons-nous si la terre entière n'a pas des causes générales, lentes, et imperceptibles, de lassitude ? » (Usbek à Rhédi, lettre 113, p. 261-262) « La terre est soumise, comme les autres planètes, aux lois des mouvements […]. Les histoires sont pleines de ces pestes universelles qui ont tour à tour désolé l’univers. » (p. 260) Écoutant divers personnages (un propriétaire foncier, un prêteur, un généalogiste et un nouvelliste) se plaindre de leur condition, un philosophe ajoute à voix basse : « « j'aperçus hier au soir une tache dans le soleil, qui, si elle augmentait, pourrait faire tomber toute la nature en engourdissement; et je n'ai pas dit un seul mot. » (lettre 132, p. 304-305)
    On retrouve dans les Lettres persanes la fameuse théorie des climats (lettre 121), qui se traduit par cette loi : « Il faut que les hommes restent où ils sont. » (p. 276). Loi qui trouve une application amusante dans la réponse d'Usbek à un capucin qui veut fonder une communauté en Perse :« vous ferez bien de continuer à ramper dans les endroits où vous vous êtes engendrés » (lettre 49, p. 133).
    Les conséquences négatives de la sujétion (normale) aux lois de la nature peuvent être aggravées par certaines coutumes : polygamie (lettre 114), esclavage sous sa forme inhumaine (lettres 115 et 118 ; Usbek envisage en effet une forme tempérée d'esclavage, selon le modèle romain), interdiction du divorce (lettre 116), avortement (lettre 120), célibat des prêtres (lettre 117), sévérité excessive de certaines lois religieuses (lettres 119 et 125), droit d'aînesse (ibid.), guerre (lettre 123) et parasitisme des courtisans (lettre 124).
    Cependant, il y a des fatalités imaginaires, qui relèvent de la croyance (destin, providence, châtiment divin...). « Le nouveau riche admire la sagesse de la providence ; le pauvre, l'aveugle fatalité du destin. » (Usbek, lettre 98, p. 229)
    La croyance en une fatalité imaginaire alimente le pessimisme moral. « Ce Krogstad aura empoisonné pendant des années ses propres enfants par le mensonge et la dissimulation ; c'est pourquoi je le considère comme moralement déchu. » (Torvald, p. 58) L'idée de réversibilité, très répandue au XIXe siècle, idée selon laquelle les innocents paient le prix des fautes des coupables, se retrouve dans la pièce d'Ibsen à propos de la maladie de Rank : dans la bouche de Nora (« Je vais te dire, son père était un répugnant personnage, qui avait des maîtresses et j'en passe ; c'est pourquoi, dès l'enfance, le fils a contracté la maladie », p. 65), puis dans la bouche de Rank lui-même (« Et payer ainsi pour les fautes d'un autre. […] Ma pauvre innocente colonne vertébrale doit souffrir pour la joyeuse vie menée par mon lieutenant de père. », p. 77-78).
  • La persécution. Montesquieu, par la plume d'Usbek, critique les régimes politiques qui par leur dureté entravent la production et le commerce (lettre 19 à Rustan) ; dans la lettre 51, Nargum fait un tableau de la Russie, où le czar (tzar, mot dérivé de « César ») persécute son peuple et où les femmes considèrent qu'elles ne sont convenablement aimées que si elles sont convenablement battues (p. 136).
    Montesquieu pose ce théorème : « la puissance ne peut jamais être également partagée entre le peuple et le prince; l'équilibre est trop difficile à garder: il faut que le pouvoir diminue d'un côté pendant qu'il augmente de l'autre; mais l'avantage est ordinairement du côté du prince, qui est à la tête des armées. » (Usbek à Ibben, lettre 103)
    Cette critique est à rapprocher du tableau de la servitude, dans le Discours de la servitude volontaire, à une différence près, qui est considérable : sous la plume de La Boétie, l'accumulation des verbes à la 2e personne traduit l'aspect actif de cette servitude ; le peuple asservi n'est pas dénué de responsabilité. « Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! » Énumération spectaculaire : « Vous semez vos fruits, afin qu’il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu’il ait de quoi soûler sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, afin que, pour le mieux qu’il leur saurait faire, il les mène en ses guerres, qu’il les conduise à la boucherie, qu’il les fasse les ministres de ses convoitises, et les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, afin qu’il se puisse mignarder en ses délices et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs ; vous vous affaiblissez, afin de le rendre plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride. »
  • La captivité. Les cérémonies de mariage dans l'Antiquité simulent souvent un rapt. Penser également au mythe historique de l'enlèvement des Sabines. La domination mène au rapt, voire au viol : ainsi de Torvald, qui enlève Nora à la fête. « Nora. – Je t'en prie Torvald, je t'en supplie – rien qu'une heure encore ! Helmer. – Pas même une minute, ma petite Nora. Tu sais que c'était convenu. » (p. 109) « Oh, ma jeune femme ravissante et délicieuse ! Nora. – Ne me regarde pas comme ça, Torvald ! Helmer. – Je ne regarderais pas mon bien le plus précieux ? Tout cette splendeur qui est à moi, à moi seul, à moi tout entière. » (p. 113) Dialogues terribles, heureusement interrompus par madame Linde, puis par Rank (p. 114).
    Usbek écrit à Roxane : « Je ne puis pas m'imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire » (lettre 26, p. 89).
    Certaines épouses d'Usbek se plaignent de leur captivité, comme Zéphis dans la lettre 4. Ces plaintes jettent un doute sur la sincérité de la déclaration de soumission sous la plume de Fatmé, un peu plus loin (lettre 7) : « tu es le seul encore dont la vue m'ait été permise. […] Usbek, je te le jure, je ne choisirais que toi. Il ne peut y avoir que toi dans le monde qui mérites d'être aimé. » (p. 48-49)
    Exemple des animaux qu'on capture, dans le Discours de la servitude volontaire : aucun, à l'évidence, n'y consent. « Que veut dire autre chose l’éléphant qui, s’étant défendu jusqu’à n’en pouvoir plus, n’y voyant plus d’ordre, étant sur le point d’être pris, il enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu’il a de demeurer libre, ainsi qu’il est, lui fait de l’esprit et l’avise de marchander avec les chasseurs si, pour le prix de ses dents, il en sera quitte, et s’il sera reçu de bailler son ivoire et payer cette rançon pour sa liberté ? »
  • La mutilation : Zélis, épouse d'Usbek, médite sur le malheur d'être eunuque (lettre 53). Cet exemple met en évidence le caractère contre-nature de la servitude.
  • L'autorité de la loi, qui est problématique lorsque ceux qui y sont soumis n'y consentent pas vraiment. « Krogstad. – La loi ne s'enquiert pas des intentions. Nora. – Alors, c'est que la loi est mauvaise. » (p. 51) Son autorité est contestable également lorsqu'elle vient de l'étranger (critique du droit romain par Rica, lettre 100), lorsqu'elle est faite pour l'intérêt de quelques uns (lois du sérail ; ou lois faites par des hommes corrompus, qui à leur tour corrompent le peuple : lettre 146), lorsqu'elle résulte d'une « vaine science » de juristes (Rica, lettre 68) ou lorsqu'elle est trop changeante pour paraître juste (Usbek, lettre 97), voire lorsqu'elle est le fruit de la fantaisie (Usbek, lettres 94-95 et 129. Voir aussi l'exemple d'une loi persane sur le mariage : « Je trouve cette loi bien dure d'exposer l'honneur d'une famille aux caprices d'un fou. », p. 182). Le droit public devrait être fondé sur la raison seule.
  • La dépendance : dépendance économique en particulier. Une fois veuve, Kristine ne possède plus rien. « Nora. – Et il ne t'a rien laissé pour vivre ? Madame Linde. – Non. Nora. – Et pas d'enfants ? Madame Linde. – Non. Nora. – Rien du tout, alors ? Madame Linde. – Pas même un chagrin ou un manque à combler. » (p. 20) Kristine n'imagine pas que Nora ait pu emprunter de l'argent de sa propre initiative : « Non, une épouse ne peut contracter un emprunt sans l'accord de son mari. » (p. 28) Nora est obligée de prétendre tenir de son père les 4800 couronnes qu'elle a empruntées à Krogstad (p. 22) ; il lui arrive parfois d'espérer recevoir de l'argent d'un « vieux monsieur riche », qui serait amoureux d'elle (p. 31). Le salut vient des hommes.
    La dépendance économique se mue en dépendance psychologique. Après le premier dialogue avec Krogstad, Nora angoissée et agitée se réfugie dans une soumission exacerbée, qui est un besoin de protection : « Je ferai tout ce qui te plaira, Torvald. - Je chanterai pour toi, je danserai pour toi. » (p. 53) « Torvald veut que je me déguise en fille de pêcheur napolitain [...]. Oui, Torvald y tient beaucoup. » (p. 64) Le besoin de sécurité conduit à l'expression d'un besoin de dépendance réciproque : « Occupe-toi enfin de moi, Torvald. Tu me le promets ? Je suis si inquiète. Tout ce beau monde... Tu dois te consacrer entièrement à moi ce soir. » (p. 95) « Corrige-moi, dirige-moi comme à ton habitude. » (p. 96)
    Cette dépendance devient insupportable à l'approche du dénouement : elle justifie le paternalisme le plus pesant. « Mais crois-tu que tu me sois moins chère parce que tu ne sais pas être autonome ? Non, non ; repose-toi sur moi ; je te conseillerai. Je te guiderai. Je ne serais pas un homme si tes incapacités toutes féminines ne te rendaient doublement séduisante à mes yeux. » (Torvald, p. 126)
  • Le travail : « Madame Linde. – Je suis venue ici pour chercher du travail. Rank. – Serait-ce un remède efficace contre le surmenage ? Madame Linde. – Il faut bien vivre, docteur. Rank – . Oui, le commun des mortels trouve ça nécessaire. » (p. 35) On accepte de travailler parce qu'on tient à la vie : c'est le point de vue cynique de Rank « Il y a là un certain Krogstad […]. Il est pourri à la racine, madame. Mais lui aussi affirme que vivre est de la plus haute importance. » (p. 36)
    Nous voyons Kristine usée par le travail : Nora la voit vieillie (p. 19). Elle décrit ses difficultés : « Ces trois dernières années furent pour moi comme une seule et longue journée de labeur interrompu. » (p. 25). Nora résume la carrière professionnelle de son mari, depuis qu'il a quitté le ministère : « Il n'y avait aucune perspective d'avancement pour lui et il fallait bien qu'il gagne davantage. » (p. 22) Ce récit accumule les mots exprimant une contrainte. Nora elle-même rapporte les difficultés qu'elle a rencontrées pour rembourser son emprunt : « L'hiver dernier, j'ai eu la chance de trouver pas mal de travail de copie. Je m'enfermais chaque soir pour écrire, jusque tard dans la nuit. Ah, bien des fois, j'étais si fatiguée, si fatiguée. », p. 31) Krogstad lui aussi fait le récit de son parcours laborieux, depuis « l'affaire » (p. 46).
    La bonne d'enfants explique qu'elle dû abandonner ses propres enfants pour travailler, en s'occupant de ceux de ses maîtres (p. 63). Le travail apparaît ici dans ce qu'il a de plus inhumain.
  • La morale répressive, qui formule des interdits : les macarons, pour Nora, symboles de plaisir. L'argent, aussi : « Nous ne pouvons pas gaspiller. » (Torvald)
  • La parole donnée : « tu m'as donné ta parole » (p. 16, de ne pas manger de macarons), rappelle Torvald à Nora. « Ma douce petite Nora va me promettre de ne plus plaider sa cause. Ta main, jure-le. Eh bien, qu'y a-t-il ? Tends-moi la main. Voilà. » (p. 58) La « parole donnée » (comme l'argent) vient de Torvald et revient à Torvald : elle lui est ainsi non seulement donnée, mais rendue...
  • L'existence ou le sentiment d'une dette : c'est une des formes les plus retorses de l'emprise. « Souviens-toi toujours du néant d'où je t'ai fait sortir, lorsque tu étais le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place... » (lettre 2, p. 42) L'idée d'une dette peut conduire au chantage (Torvald à Nora : « C'est incroyable ce que ça coûte à un homme d'entretenir un étourneau. » et à une gentillesse considérée comme normale (« Nora. - Ne suis-je pas gentille aussi de te complaire ? Torval. - Gentille – de complaire à ton mari ? » p. 69).
  • La passion est une prison pour ceux qui en sont la proie.
    - jalousie : « Torvald tient à moi d'une manière inexprimable ; et il me veut pour lui tout seul, comme il dit. » Nora en vient « tout naturellement » à éviter de prononcer le nom des personnes qui lui sont chères (p. 66). La jalousie est aussi la passion d'Usbek (lettres 6, 27 et 155). « Dans la prison même où tu me retiens, » lui fait observer son épouse Zélis, « je suis plus libre que toi : tu ne saurais redoubler tes attentions pour me faire garder, que je ne jouisse de tes inquiétudes; et tes soupçons, ta jalousie, tes chagrins, sont autant de marques de ta dépendance. » (lettre 62, p. 159)
    - la « colère vengeresse » de l'esclave Solim (lettre 151, p. 355),
    - l'agitation des Parisiens (lettre 24, de Rica à Ibben), admirée par Rica dans les loges du théâtre (lettre 28)
    - la vanité des courtisans (ibid.) ou des coquettes (lettres 52 et 110)
    - la manie (du grec mania, « folie ») de l'« antiquaire » (collectionneur, lettre 142), celle de vouloir écrire (Rica, lettre 66), la passion du jeu (Usbek, lettre 56)...
    → La Bruyère, Les Caractères (1688) : le moraliste épingle des défauts qu'il décrit en les grossissant, et en les attribuant à des personnages auxquels il donne souvent des noms. Œuvre inspirée des Caractères de Théophraste, successeur d'Aristote au Lycée.
  • La dévalorisation et l'humiliation : « Tu es une étrange petite personne [autre traduction : « une drôle de petite chose »]. Tout à fait comme l'était ton père. […] Enfin, il faut te prendre comme tu es. C'est dans le sang. Si, si, si, c'est héréditaire, Nora. » (p. 14-15) La pensée dogmatique d'Helmer vide de son contenu la parole en apparence aimable qui vient peu après  : « Et moi, je ne te voudrais pas autrement [que tu es], mon adorable petite alouette ». Car Nora n'est, à ses yeux, justement qu'une « petite chose », c'est-à-dire pas grand chose. Humiliants, également, sont les jugements de Torvald et de Kristine sur la prétendue « insouciance » de Nora : « Toujours aussi insouciante ? » (Helmer, p. 11) « Nora, Nora, tu n'es toujours pas raisonnable? » (Kristine, p. 21) « Tu es une enfant, Nora. » (Kristine, p. 26) Nora se croit obligée de se conformer à cette image, adoptant une attitude puérile pour correspondre à l'image que l'on a d'elle.
    L'humiliation mène à l'exclusion : situation de Nora dans l'espace, à l'écart du bureau. « Ne me dérange pas ! » (Torvald) Elle est réduite à son impéritie. « Non, certes, tu n'y pouvais rien, ma pauvre Nora. » (p. 17)
    → Sur cette forme de soumission, voir Max Frich, Andorra (1961) : drame d'un juif d'Andorre, qui cultive les défauts correspondant aux clichés antijuifs dont il fait l'objet.
    https://www.lettres-et-arts.net/litteratures-francophones-etrangeres/and...
  • la violence : de la menace (celles d'Usbek, lettres 65 et 150) à l'agression réelle, viol par exemple, en passant par le châtiment (plaintes de Zélis, lettre 158).
    Le besoin de sécurité, suscité par la violence, conduit à une autre forme de soumission : violée par un abbé, une actrice demande à Rica de l'emmener en Perse (Lettres persanes, lettre 28, p. 94) : « Si vous vouliez m'accorder votre protection... »
    La violence peut être celle du regard, par exemple celui de l'eunuque noir qui accueille une nouvelle femme dans le sérail d'Usbek : « Je le déshabillai, je l'examinai avec les regards d'un juge. » (lettre 79, p. 196)
    La violence peut être aussi celle des institutions : « j'ai ouï dire qu'en Espagne et en Portugal il y a de certains dervis qui n'entendent point raillerie, et qui font brûler un homme comme de la paille. » (Rica, lettre 29, p. 95)


↝ La servitude peut être « endurée » (La Boétie)

La Boétie : « Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent ; qui n’a pouvoir de leur nuire, sinon qu’ils ont pouvoir de l’endurer ».
Noter la ressemblance entre certaines formes de soumission et l'amitié (début du discours : reconnaissance due à un tyran dont « on n'a reçu que (du) bien »).

Sur la servitude acceptée et légitimée par l'esclave lui-même, lire l’œuvre majeure de Frantz Fanon, figure des postcolonial studies : Peau noire, masques blancs (1952), le drame de Jean Genet intitulé Les Nègres (1959), et celui de Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton (1985).

« S'habituer, en clair, cela signifie perdre son humanité. Et la seule manière de survivre, c’est de s’accoutumer à la vie dans le camp. » (Primo Levi)

  • Les « oui » de Nora : « Helmer. – Est-ce que c'est l'alouette qui gazouille ? Nora.Oui, c'est elle. » « Helmer. – […] Tu connais mes opinions là-dessus. Pas de dettes ! Ne jamais emprunter. [...] Nora.Oui, oui, comme tu voudras, Torvald. » « Je n'aurais pas l'idée de te contrarier. » (p. 16) « Tu as toujours raison dans tout ce que tu fais. » (p. 113, avec ironie cependant cette fois)
  • Servitude endurée dans l'espoir d'un bonheur à venir (espérance condamnée par Bernanos, voir citation plus haut). Nora, à Torvald : « Maintenant, tu vas toucher un gros traitement, tu vas gagner beaucoup, beaucoup d'argent, beaucoup d'argent. » Nora, à Kristine : « C'est délicieux d'avoir vraiment beaucoup d'argent et de ne pas avoir à se faire de soucis. N'est-ce pas ? Mme Linde. – En tout cas, ce doit être agréable d'avoir le nécessaire. Nora. – Non, pas seulement le nécessaire, mais vraiment, vraiment beaucoup d'argent ! » (p. 21) Torvald : « Ah ! c'est tout de même splendide de songer que l'on est arrivé à une situation sûre, stable et que l'on a sa subsistance largement assurée. Pas vrai ? C'est bien agréable de penser à ça. »
    L'espérance et l'insouciance se conjuguent et confortent la soumission : « Oh Dieu, c'est tout de même délicieux quand on y pense Kristine ! L'insouciance ! Pouvoir être insouciante, totalement insouciante ! Pouvoir jouer et chahuter avec les enfants ; pouvoir arranger gentiment la maison comme Torvald l'apprécie ! » (p. 32)
  • Le sens du devoir : civilisation des mœurs et morale du travail. Helmer : « Pas de dettes ! Jamais d'emprunts ! C'est quelque chose d'aliénant et, par conséquent, laid que de fonder son foyer sur l'emprunt et les dettes. Nous avons jusque-là tenu bon tous les deux ; et nous tiendrons encore le peu de temps qu'il faudra. » (p. 12) « J'ai appris à être raisonnable. La vie et l'âpre nécessité me l'ont appris. » (Madame Linde, p. 104)
    Grandeur de la servitude militaire : « Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers débiles, dans cette retraite, observer une discipline aussi exacte que s'ils étaient contraints par la présence d'un ennemi, chercher leur dernière satisfaction dans cette image de la guerre, et partager leur coeur et leur esprit entre les devoirs de la religion et ceux de l'art militaire ! » (Rica, lettre 84, p. 205)

    La servitude militaire n'apparaît pas toujours comme grande. Quelques œuvres qui en montrent l'autre versant :
    - Henri Barbusse,
    Le Feu (roman, 1916) sur les tranchées
    - Louis-Ferdinand Céline,
    Voyage au bout de la nuit (roman, 1932). La guerre est un thème parmi d'autres, illustrant la condition servile de l'homme.
    - André Malraux,
    La Condition humaine (roman, 1933) sur la soumission au parti dans la révolution chinoise.
    - Stanley Kubrick,
    Full Metal Jacket (film, 1987) : personnage du sergent instructeur Hartman (acteur : Ronald Lee Ermey).

  • Revenons aux animaux : certains s'accommodent de la servitude. « Lycurgue, le policier [= législateur fameux, IXe-VIIIe siècle avant J.-C.] de Sparte, avait nourri, ce dit-on, deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités de même lait, l’un engraissé en la cuisine, l’autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que la nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l’un courut au plat et l’autre au lièvre. "Toutefois, dit-il, si sont-ils frères". »
  • L'argument de la coutume est essentiel : « avec la liberté se perd tout en un coup la vaillance » (La Boétie). On consent à la servitude parce qu'on s'y est habitué. Plusieurs images l'illustrent, destinées à frapper l'imagination : celle des « courtauds » (animaux privés de la queue et des oreilles), de Mithridate (qui s'est accoutumé au poison en absorbant quotidiennement une petite dose) des Cimmériens (habitués à ne pas voir le soleil) et des deux chiens élevés par Lycurgue. Noter la conséquence juridique de cet argument : La Boétie conteste l'idée que la coutume soit le fondement du droit. Montesquieu au contraire, dans L'Esprit des lois (livre XXVIII), réhabilite la coutume.
  • La faiblesse du peuple, fruit de la coutume, est un véritable consentement. La Boétie exprime à son sujet un jugement sévère : « Toujours le populaire a eu cela (= a été ainsi) : il est, au plaisir qu’il ne peut honnêtement (= avec honneur) recevoir, tout ouvert et dissolu (= gâté, corrompu), et, au tort et à la douleur qu’il ne peut honnêtement souffrir (= accepter), insensible. » Faiblesse du « gros populas », corrompu par les plaisirs : « alléchements » ou « passe-temps ». C'est le cas des habitants de Sardes « abêtis » par les « bordeaux » (bordels), tavernes et jeux institués par Cyrus. « Ne pensez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni poisson aucun qui, pour la friandise du ver, s’accroche plus tôt dans le haim (= hameçon) que tous les peuples s’allèchent vitement à la servitude, par la moindre plume qu’on leur passe, comme l’on dit, devant la bouche ; et c’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller ainsi tôt, mais seulement qu’on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c’étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. » Référence aussi aux « romains tyrans », c'est-à-dire aux empereurs (Tibère et Néron, cités par La Boétie, ainsi que César, dont la « vénimeuse douceur […] sucra la servitude »).
    Le peuple est alors réduit à l'état d'enfance, comme Nora dans Une maison de poupée. Il en résulte un amollissement de la volonté : « les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent aussi en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol et incapable de toutes choses grandes. » (La Boétie) Exemples des effets de la coutume : les Perses, sujets de Xerxès (Indarne, dans son dialogue avec les ambassadeurs de Sparte, Sperte et Bulis) et les Romains jugés par Caton d'Utique.
    Le jeu rend la servitude acceptable, sinon amusante ; elle en fait oublier momentanément le caractère humiliant. Le dialogue entre Nora et Torvald sur les cadeaux de noël en est un bon exemple : « Helmer. – Et qu'est-ce qu'il y a dans ce paquet-là ? Nora. – Non, Torvald, tu ne dois pas le regarder avant ce soir ! »
  • Quand les hommes ne sont pas « contraints », ils sont donc « déçus », c'est-à-dire trompés (latin decipere) et séduits : « Mais certes tous les hommes, tant qu’ils ont quelque chose d’homme, devant qu’ils se laissent assujétir, il faut l’un des deux, qu’ils soient contraints ou déçus ». Dans le second cas, ils sont souvent « trompés par eux-mêmes », comme « le peuple de Syracuse » qui remit volontiers sa liberté à Denis.
  • Les ruses des tyrans et leur pouvoir sur l'imagination seraient inconcevables sans la crédulité du peuple. Exemples des rois d'Assyrie (qui « ne se présentaient en public que le plus tard qu'ils pouvaient, pour mettre en doute ce populas s'ils étaient en quelque chose plus qu'hommes »), des pharaons, de Pyrrhus (le roi à l'orteil magique!) et de Vespasien, que La Boétie compare à Salmonée, fils d'Éole. Montesquieu évoque les « princes d'Asie », qui règnent en se cachant (lettre 103).
    Le châtiment de Salmonée est décrit par Virgile dans l'Énéide, passage que cite longuement La Boétie. « Souffrants cruels tourments, pour vouloir imiter / Les tonnerres du ciel, et feux de Jupiter », etc.).
    C'est à ce Salmonée que Montesquieu consacre une fable (Lettres persanes, lettre 142) : comme ce personnage de la mythologie, qui possède « le secret d'enfermer les vents (= la monnaie-papier) dans des outres », John Law a réussi à s'emparer de l'imagination des Français en créant une richesse imaginaire. « Peuples de Bétique, voulez-vous être riches ? Imaginez-vous que je le suis beaucoup, et que vous l'êtes beaucoup aussi ; mettez-vous tous les matins dans l'esprit que votre fortune a doublé pendant la nuit ; levez-vous ensuite ; et, si vous avez des créanciers, allez les payer de ce que vous aurez imaginé; et dites-leur d'imaginer à leur tour. » (lettre 142, de Rica à Usbek, p. 332)
    Usbek, dans le roman de Montesquieu, présente également le roi de France et le pape comme des « magiciens » (lettre 24). « Quand je vois le Mogol, qui toutes les années va sottement se mettre dans une balance et se faire peser comme un bœuf, quand je vois les peuples se réjouir de ce que ce prince est devenu plus matériel, c'est-à-dire moins capable de les gouverner, j'ai pitié, Ibben, de l'extravagance humaine. » (Usbek, lettre 40, p. 114) La tyrannie comme la religion cherchent à susciter l'émerveillement : le roi de France « est magnifique, surtout dans ses bâtiments » (Usbek, lettre 37 ; voir Malherbe, « Beaux et grands bâtiments d'éternelle structure... » sonnet à la louange de Louis XIII). « Il n'est rien de si merveilleux que la naissance de Mahomet », écrit le musulman Ibbi à un prosélyte (converti) juif (lettre 39, p. 112).
  • Le travail, au sein de la soumission, apporte des bénéfices secondaires, gratifications ou satisfactions :« Mais c'était très drôle tout de même d'être là, à travailler pour gagner de l'argent. C'était presque comme si j'étais un homme. » (Nora, p. 31) « Il me faut travailler pour supporter de vivre. Tous les jours de ma vie, aussi loin que je m'en souvienne, j'ai travaillé pour ma plus grande et mon unique joie. » (Madame Linde, p. 105)
    Rank associe le travail et la « pourriture morale » : « Je ne sais pas si, par chez vous aussi, il se trouve des gens prompts à courir en tous sens pour dénicher de la pourriture morale ; et, sitôt trouvée, ils la mettent en observation à un poste plus ou moins avantageux. Les bien portants n'ont qu'à gentiment rester dehors. » (p. 36) Le travail est une faveur offerte aux faibles.
    Dans la fable d'Aphéridon et d'Astarté, l'Arménien qui achète les deux amants leur donne cette recommandation : « Servez-moi l'un et l'autre avec fidélité et avec zèle, et je vous promets que dans un an je vous donnerai votre liberté […]. » Aphérion ajoute : « Nous embrassâmes tous deux ses genoux, et le suivîmes dans son voyage. Nous nous soulagions l'un et l'autre dans les travaux de la servitude, et j'étais charmé lorsque j'avais pu faire l'ouvrage qui était tombé à ma sœur. » (lettre 67, d'Ibben à Usbek, p. 176)
    Montesquieu reconnaît à la vanité, qui est soumission à l'amour-propre, une utilité économique : c'est un des points qui le différencient des moralistes. Elle offre aux artisans, aux commerçants et aux domestiques une source de profits : « Tous ces gens-là vivent, ou cherchent à vivre dans une ville (= Paris) qui est la mère de l'invention. » (lettre 58, p. 151)
    C'est surtout la lettre 106 (d'Usbek à Rhédi) qui développe les vertus du travail. « Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle, et où l'on raffine le plus sur les plaisirs; mais c'est peut-être celle où l'on mène une vie plus dure. Pour qu'un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme s'est mis dans la tête qu'elle devait paraître à une assemblée avec une certaine parure; il faut que dès ce moment cinquante artisans ne dorment plus, et n'aient plus le loisir de boire et de manger : elle commande, et elle est obéie plus promptement que ne serait notre monarque; parce que l'intérêt est le plus grand monarque de la terre.
    Cette ardeur pour le travail, cette passion de s'enrichir, passe de condition en condition, depuis les artisans jusqu'aux grands. Personne n'aime à être plus pauvre que celui qu'il vient de voir immédiatement au-dessous de lui. Vous voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu'au jour du jugement, qui travail sans cesse, et court le risque d'accourcir ses jours pour amasser, dit-il, de quoi vivre. » (p. 247)
    Usbek met ici en lumière un moteur essentiel de la servitude : l'envie.
    Le travail, même lorsqu'il est une obligation, peut être gratifiant : il est même un premier pas vers l'émancipation (voir plus bas, « Comment se libérer ? »). « Mais c'était très drôle tout de même d'être là, à travailler pour gagner de l'argent. C'était presque comme si j'étais un homme. » (Nora, p. 31) « Kristine est prodigieusement douée pour le travail de bureau et elle a très envie de travailler sous les ordres d'un homme compétent et d'apprendre ainsi plus qu'elle ne sait déjà. » (Nora, p. 39) Krogstad est prête à se battre « comme s'il y allait de sa vie, pour conserver [s]on humble poste », ce qui prouve que le travail n'est pas seulement une affaire de subsistance. « Ce n'est pas seulement à cause du salaire ; c'est même ce qui m'importe le moins. » (p. 46) L'instrument de la soumission devient, pour l'« employé subalterne », une fin en soi : c'est de son honneur qu'il s'agit.


↝ La servitude peut même être désirée

  • La Boétie prend l'exemple d'Israël demandant un roi, référence à la Bible (I Sam. VIII), « ceux d’Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tyran : duquel peuple je ne lis jamais l’histoire que je n’en aie trop grand dépit, et quasi jusqu’à en devenir inhumain pour me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent. » C'est le cas des Troglodytes, dans la fiction imaginée par Usbek (lettre 14) : ils finissent par préférer l'obéissance à la vertu (qui par définition est libre).

    → Voir La Fontaine, « Les grenouilles qui demandent un roi » (Fables, III, 4).
    http://www.lafontaine.net/lesFables/afficheFable.php?id=47

  • La Boétie fait un tableau des courtisans à la fin du Discours de la servitude volontaire, décrivant les avantages de la servitude. « En somme que l’on en vient là, par les faveurs ou sous-faveurs, les gains ou regains qu’on a avec les tyrans, qu’il se trouve enfin quasi autant de gens auxquels la tyrannie semble être profitable, comme de ceux à qui la liberté serait agréable. » Ces « tyranneaux » sont jugés sévèrement par La Boétie, qui compare l'attrait du pouvoir à une « partie véreuse » dans un corps corrompu, corrompant petit à petit tout le reste de ce corps : « tout ainsi que les médecins disent qu’en notre corps, s’il y a quelque chose de gâté, dès lors qu’en autre endroit il s’y bouge rien, il se vient aussitôt rendre vers cette partie véreuse ».
    C'est ce règne de la flatterie qui a poussé Usbek à quitter la cour de Perse (lettre 8). Dans la lettre 124, il critique le parasitisme des courtisans, qui nuit à la prospérité du royaume.


    C'est l'historien romain Tacite (Ier-IIe siècles ap. J.-C.) qui, dans ses Annales, offre le meilleur tableau de la soumission au tyran, par la servilité du sénat.
    Le mémorialiste Saint-Simon (1675-1755) compose une fresque semblable de la cour de Louis XIV.

    Autres exemples remarquables de servilité courtisane (choix subjectif, à compléter...) :
    -
    Mephisto, roman de Klaus Mann (1936) et film d'István Szabó (1981). Un acteur se compromet avec les nazis par pure ambition. Son interprétation du rôle de Méphistophélès remplit, du coup, une fonction symbolique.
    - Adolf Rudnicki,
    Le Marchand de Lodz (nouvelle, 1969) : dans un ghetto polonais, un marchand juif prend très au sérieux le rôle d'« empereur » que lui confient les nazis, flatté par le pouvoir de vie et de mort que cela lui donne sur les juifs de la communauté.

  • Le conformisme (voir plus haut, « De quoi parlons-nous ? »).

    → Autres exemples sur ce sujet :
    - Les moutons de Panurge : source dans le
    Quart Livre de François Rabelais.
    https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Quart_Livre/8
    -
    Le Spectateur français de Marivaux, regard sur le théâtre social de son temps.
    - Éric Maurin,
    La Fabrique du conformisme, Le Seuil (étude sociologique du phénomène)

  • Le désir d'argent change la servitude en soumission désirée, convoitée. Torvald se sert de ce désir pour tenir Nora pour ainsi dire en laisse. « Nora, que crois-tu que j'aie là-dedans ? Nora. – De l'argent ! Helmer. – Tiens ! (Il lui tend quelques billets) » Cet argent est le « plat » sur lequel le chien domestique de Lycurgue se précipite (La Boétie).
    La première scène qui met en présence Nora et Torvald met en évidence le mécanisme de la circulation de l'argent. L'argent donné par Torvald revient à Torvald ; celui que lui demande Nora n'est destiné qu'à rembourser l'emprunt qui lui a permis de lui offrir, au prix d'un mensonge, un séjour en Italie nécessaire à sa santé... « Chaque fois que Torvald me donnait de l'argent pour une nouvelle robe ou des choses de ce genre, je n'en dépensais jamais plus de la moitié. » (p. 31)
    Sous ce jour, la réplique de Torvald (qui ignore, il est vrai, la raison pour laquelle sa femme lui demande de l'argent) paraît insupportable : « si tu savais vraiment garder l'argent que je te donne et t'acheter quelque chose. Mais cet argent va passer au ménage et à mille choses inutiles, et alors, il faudra que, de nouveau, je délie les cordons de la bourse. »

    → Sur les rapports entre l'argent et le pouvoir :
    - Honoré de Balzac, Gobseck (nouvelle, 1830) - Eugénie Grandet (roman, 1834)
    - Émile Zola,
    L'Argent (roman, 1891)
    - Lénine,
    L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916)

  • L'amour donne lui aussi le désir de servir : « Voulez-vous pour une fois me faire ce bonheur ? […] Plus c'est trop [ou « plus c'est »], mieux c'est. […] Vous savez maintenant que vous pouvez disposer de moi corps et âme. […] Permettez-moi de faire pour vous tout ce qui est humainement possible. » (p. 81-83) Rank, comme Helmer, donnerait sa vie pour Nora, selon une image dégradée de l'amour courtois qui fait de l'amant un chevalier servant (service d'amour, voir plus haut, et Denis de Rougemont, L'Amour et l'occident, 1939, sur le poids du mythe chevaleresque comme fantasme collectif). Ce fut aussi le cas de Krogstad, par le passé : « En d'autres temps, il aurait volontiers fait n'importe quoi pour moi. » (madame Linde, p. 93)
    Le service de l'homme a pour pendant celui de la femme, désir que madame Linde symbolise le mieux. « Krogstad, donnez-moi quelque chose, donnez-moi quelqu'un qui donne sens à mon travail. » (p. 105)
    Certes, il ne s'agit pas forcément de servitude : le soutien réciproque (« Nous deux, nous avons besoin l'un de l'autre, Krogstad, j'ai foi en vous, en votre bon fond – avec vous, j'oserai tout. » p. 106) peut être aussi le signe d'un amour authentique. « Quel tournant ! Oui, quel tournant ! Des gens pour qui travailler – pour qui vivre ; un foyer à rendre chaleureux. » (p. 108)
  • L'égoïsme est aussi un moteur de la servitude. « Il faut bien vivre ; alors on devient égoïste. » (madame Linde. p. 25) « N'était-ce pas la chose au monde la plus simple à comprendre ? Une femme sans cœur éconduit un homme quand se présente un meilleur parti. » (Krogstad à madame Linde, p. 102)
    La soumission exacerbe les mauvais côtés de l'amour-propre. L'amour-propre de Torvald vient de sa réussite (« Je ne suis là pour personne ; ne l'oublie pas. » p. 17) et sa toute-puissance le rend arrogant : « J'ai convaincu l'ancienne direction de me donner les pleins pouvoirs pour entreprendre les changements nécessaires dans le personnel et dans l'organisation des services » (p. 55). Au langage d'un directeur de banque s'ajoute, à propos de Krogstad, le style du prédicateur : « Quelqu'un peut moralement se relever s'il reconnaît ouvertement sa culpabilité et endure son châtiment. Nora. – Son châtiment ? Helmer. – Mais ce n'est pas la voie choisie par Krogstad ; il s'en est tiré par des tours et des artifices ; et c'est cela qui l'a, moralement, perdu. » (p. 57) La « pourriture morale » est condamnée par Torvald, au nom de la société et des bonnes mœurs, comme source de corruption, tandis que Rank, pessimiste et désabusé, voit dans cette même « pourriture » une source de servilité (voir plus haut, sur le travail). Or, Torvald lui-même, dans son arrogance, est enfermé dans son mépris et son amour-propre.
    L'arrogance de Torvald ressemble à celle du « décisionnaire », mot inventé par Montesquieu : le « décisionnaire » est quelqu'un qui croit connaître la vérité sur tout (Rica, lettre 183). La lettre suivante, sur les décisions de l'Académie, prolonge plaisamment cette critique. Dans la continuité des moralistes de la fin du XVIIe siècle, notamment La Bruyère, Montesquieu montre les nombreux visages de l'amour-propre. « Il y a en France trois sortes d'état : l'Église, l'épée et la robe. Chacun a un mépris souverain pour les deux autres : tel, par exemple, que l'on devrait mépriser parce qu'il est un sot, ne l'est souvent que parce qu'il est un homme de robe. Il n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne disputent sur l'excellence de l'art qu'ils ont choisi : chacun s'élève au-dessus de celui qui est d'une profession différente, à proportion de l'idée qu'il s'est faite de la supériorité de la sienne. » (Usbek à Rhédi, lettre 44, p. 117-118)
    Une illustration comique :« Je vis un petit homme si fier, il prit une prise de tabac avec tant de hauteur, il se moucha si impitoyablement, il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens d'une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvais me lasser de l'admirer. » (Usbek, lettre 74, p. 186)
    La fierté de chacun, fondée sur le mépris des autres, un mépris réciproque, construit une société pyramidale. Tout le monde se tient réciproquement par le mépris et la crainte de déchoir : cette dépendance généralisée forme une chaîne. « Grande est la suite qui vient après cela, et qui voudra s’amuser à dévider ce filet, il verra que, non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions, par cette corde, se tiennent au tyran, s’aident d’icelle comme, en Homère, Jupiter qui se vante, s’il tire la chaîne, d’emmener vers soi tous les dieux. » (La Boétie)

    → Homère, Iliade, chant VIII (traduction du poète parnassien Leconte de Lisle) :
    http://www.mediterranees.net/mythes/troie/iliade/chant8.html

    La conversation, où la raison pourrait s'épanouir, est souvent mise au service de cette vanité : « Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans cesse d'eux-mêmes : leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur impertinente figure ; ils vous parleront des moindres choses qui leur sont arrivées, et ils veulent que l'intérêt qu'ils y prennent les grossisse à vos yeux ; ils ont tout fait, tout vu, tout dit, tout pensé : ils sont un modèle universel, un sujet de comparaison inépuisable, une source d'exemples qui ne tarit jamais. » (lettre 50, p. 134). Mais celui qui critique cet orgueil peut en faire preuve à son tour... « Si j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je fais le plus de cas, c'est ma modestie. » (p. 135)

  • Krogstad exerce sur Nora un chantage cruel non seulement pour conserver son poste, mais aussi par ambition : il veut devenir indispensable : « Je veux réussir […]. D'ici un an, je serai le bras droit du directeur. Ce sera Nils Krogstad, et non Torvald Helmer, le véritable directeur de la banque. » (p. 90).
    Nora elle-même, dans son premier dialogue avec Kristine, se montre égocentrique et maladroite (p. 20 : « Si totalement seule. Comme ce doit être terriblement triste ! »). Réduite à l'hilotisme, elle prend sa revanche dès que l'occasion s'en présente, usant à son tour de l'influence dont elle dispose. Les pronoms de 1e personne du singulier s'accumulent. « Fais-moi confiance ; je saurai si bien m'y prendre, si bien trouver les mots qui le prédisposent à ça. J'aimerais tellement te rendre service ! » (à Kristine, p. 25) « Eh bien, que dis-tu de mon grand secret, Kristine ? Ne suis-je pas bonne, moi aussi, à quelque chose ? » (p. 27 et 30) « C'est moi qui ai sauvé la vie de Torvald », dit-elle fièrement. « C'est à moi que les médecins sont venus dire... », « Je lui ai dit... », « je lui disais... », « j'ai même suggéré... », « j'ai trouvé une solution »... Elle fait en outre durer le suspense, avant de révéler à son amie par quel moyen elle a « sauvé » Torvald : « Tu n'as pas besoin de comprendre, après tout. » (p. 28) « Mon Dieu, ne peux-tu pas comprendre ça ? » (p. 29) Le sentiment de supériorité se traduit par une dissymétrie dans le dialogue entre les deux amies.
    Nora est fière également d'affirmer sa supériorité sur Krogstad : « Quand on occupe un poste subalterne, monsieur Krogstad, on devrait réellement se garder de froisser une personne qui... hum... Krogstad. – Qui a de l'influence ? Nora – . Oui, tout juste. » (p. 44)
    Usbek souligne, dans sa première lettre au premier eunuque noir de son sérail, le pouvoir que donne à celui-ci sa position : « par un retour d'empire, tu commandes en maître comme moi-même, quand tu crains le relâchement des lois de la pudeur et de la modestie. » (lettre 2, p. 42). La lettre autobiographique de l'eunuque (lettre 64) confirme que la recherche de ce pouvoir a été tout le but de sa vie ; son maître lui donne bientôt « un pouvoir sans borne » pour écraser la révolte des femmes de son sérail (lettre 148, p. 352), avant de confier ce pouvoir à un autre esclave, Solim (lettre 153 : « Il ne tiendra qu'à toi de mettre au-dessus de ta condition même, et de toutes les récompenses que tu as jamais désirées. », p. 356).
    Usbek justifie logiquement l'inégalité par l'énergie que donne l'ambition (lettre 98) ; cependant, l'ambition des conseillers est aussi ce qui les rend vicieux et malfaisants (lettre 128). Ambiguë dans son rapport au pouvoir (commander, c'est servir), l'ambition est ambiguë également sur le plan moral.


■ Comment se libérer ?

À l'acte II d'Une maison de poupée, Krogstad fait cyniquement la liste des solutions qui s'offrent à Nora. « Si donc vous projetez quelques résolution désespérée... […] si vous pensez à fuir votre foyer […] et même si vous pensez au pire... Nora.. – Comment pouvez-vous savoir ? […] Krogstad. – La plupart d'entre nous y pensent, au début. J'y ai pensé aussi ; mais je n'ai pas eu le courage. » (p. 88-89)

Les issues évoquées par Krogstad relèvent toutes du renoncement, de la sortie de scène ; mais il en existe d'autres.


↝ Le combat

  • La résistance, illustrée par de grands exemples historiques : les batailles de Marathon (490), des Thermopyles et de Salamine (480) ont été immortalisées par la littérature, avec leurs grands héros : Miltiade (à Marathon), Thémistocle (à Salamine), Léonidas (aux Thermopyles). À Rome, ce sont Brutus l'Ancien, qui mit fin à la royauté, et les Gracques.
    La Boétie cite quelques unes de ces figures, mais il formule auparavant une conception négative, minimaliste, de la résistance : il suffirait, pour ne plus servir, de ne plus vouloir le faire. « Encore ce seul tyran, il n’est pas besoin de le combattre, il n’est pas besoin de le défaire, il est de soi-même défait, mais que le pays ne consente à sa servitude ; il ne faut pas lui ôter rien, mais ne lui donner rien ; il n’est pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. » On pense au concept de résistance passive appliqué en Inde par Gandhi, ou au concept de boycott ; cependant, La Boétie ne considère pas cette absence de soumission comme une solution possible. C'est une vue de l'esprit.
  • La révolte et la révolution :
    La révolte : l'esclave Pharan refuse de devenir eunuque (Lettres persanes, lettres 41 à 43). Les femmes du sérail d'Usbek se révoltent contre leur tyran (lettres 147 à 161) ; cette révolte est préfigurée, dans le roman, par la fable d'Anaïs, épouse d'Ibrahim (lettre 141, de Rica à Usbek). Les Anglais justifient le crime de lèse-majesté, qui n'est autre, à leurs yeux, que désobéissance (Usbek, lettre 104).
    L'étendard de toutes les révoltes est la figure de Prométhée, qui apporte aux hommes à la fois « le feu et la liberté, la technique et les arts » (L'Été, « Prométhée aux enfers »). « En vérité, » écrit Camus, « si Prométhée revenait, les hommes d'aujourd'hui feraient comme les dieux d'alors ; ils le cloueraient au rocher, au nom même de cet humanisme dont il est le premier symbole. »

    La position du christianisme est contradictoire :
    - D'un côté, le message évangélique est un message de libération. « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. » (Matth., XI, 28-30)
    - De l'autre, la religion institue la soumission à l'autorité et développe une vision hiérarchisée du monde, qui est la vision de saint Thomas. Pour le penseur contre-révolutionnaire Joseph de Maistre (1743-1821), « l’Église ne reconnaît aucune vertu séparée de la soumission ».
    Les deux dimensions de la religion chrétienne coexistent encore de nos jours.


    Il existe également une forme romantique de révolte, absolue et absurde, qui s'incarne dans certaines figures emblématiques et parfois discutables : Arthur Rimbaud et l'aventure, Jacques Mesrine (ou Roberto Succo) et le crime, Che Guevara et la guérilla, Jack Kerouac et la beat generation...

    → La révolution : mot aujourd'hui galvaudé par le marketing et la politique dans les sociétés démocratiques. Il faut ouvrir un dictionnaire pour résister contre l'abus qui en est fait : « Renversement soudain du régime politique d'une nation, du gouvernement d'un état, par un mouvement populaire, le plus souvent sans respect des formes légales et entraînant une transformation profonde des institutions, de la société et parfois des valeurs fondamentales de la civilisation. » (Trésor de la langue française)
    La révolution est plus aisée quand la tyrannie est concentrée entre les mains d'un seul (lettre 103, d'Usbek à Ibben, p. 240) : « Malheureux le roi qui n'a qu'une tête ! il semble ne réunir sur elle toute sa puissance, que pour indiquer au premier ambitieux l'endroit où il la trouvera tout entière. » Une tyrannie qui associe au pouvoir une multitude de tyrans est beaucoup plus solide.
    Le roi n'est digne de compassion que dans le cas où il chute : il devient alors l'égal de ses sujets, ce qui ne lui plaît guère (Rica, lettre 126).

    La Boétie donne plusieurs exemples d'héroïsme révolutionnaire : Brutus l'Ancien (qui chassa Tarquin le superbe en 509 avant J.-C., et qui instaura la république romaine, avec Valerius Publicola, également cité par La Boétie), Brutus et Cassius (assassins de César en 44 av. J.-C.), Harmodios et Aristogiton (les « tyrannoctones », assassins du tyran athénien Hipparque au VIe siècle av. J.-C.) et Thrasybule (homme politique athénien, partisan du demos, qui renversa le régime des Quatre-cents en 411 avant J.-C. et celui des Trente en 403).

    Cet héroïsme pose deux problèmes : d'une part, il n'est pas à la portée de tout le monde (« Cela ne ressemble guère à mon bon Torvald Helmer de se montrer courageux », dit Krogstad [autre traduction : « de montrer tant de courage viril »] : Une maison de poupée, p. 87). Ensuite, la révolution peut toujours déboucher sur une nouvelle tyrannie : exemple de Dion de Syracuse, devenu tyran à la place de Denis, après l'avoir chassé du trône (La Boétie). Exemples de Staline, de Mao Zedong, des Khmers rouges...


↝ La common decency (George Orwell)

Common decency : bonté spontanée des gens simples, qui échappe à l'emprise du pouvoir. Voir La Ferme des animaux et 1984.
Voir Bruce Bégout, La Décence ordinaire, Allia, 2017
http://www.editions-allia.com/fr/livre/447/de-la-decence-ordinaire
http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/09/25/de-la-decence-ordinaire-...

  • L'amitié : les déclarations d'amitié sont nombreuses dans les Lettres persanes. C'est l'amitié entre les correspondants qui leur offre la liberté « naïve » de se parler. « C'est mon caractère, Usbek : partout où je trouverai des hommes, je me choisirai des amis » (Ibben, lettre 67, p. 167)
  • La Boétie voit dans l'amitié la condition absolue de la liberté : dans la fraternité qu'elle fonde entre hommes d'égale dignité, aucune servitude n'est possible. « L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime. » L'égalité est son fondement.
  • Il existe donc un regard libre et un regard servile : ce dernier est le regard de l'esclave sur lui-même et sur son maître, reflet du regard dominateur.
    Regard narcissique du tyran sur les courtisans : « le tyran voit les autres qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il dit, mais qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent, pour lui satisfaire, qu’ils préviennent encore ses pensées » (La Boétie).
    Regard fasciné du peuple sur le tyran : « Ces misérables voient reluire les trésors du tyran et regardent tout ébahis les rayons de sa braveté ; et, alléchés de cette clarté, ils s’approchent, et ne voient pas qu’ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir de les consommer » (ibid.).
    Regard craintif des courtisans sur le tyran : « il faut qu’ils se prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes et à ses yeux ; qu’ils n’aient ni œil, ni pied, ni main, que tout ne soit au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées » (ibid.).
    Soumission généralisée dans le regard des courtisans les uns sur les autres : « le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres » (ibid.).
    Au contraire, la nature, selon La Boétie, « nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés aucunement en même maison, nous a tous figurés à même patron, afin que chacun se pût mirer et quasi reconnaître l’un dans l’autre » ; de même, « elle nous a donné à tous ce grand présent de la voix et de la parole pour nous accointer et fraterniser davantage ».

    Dans la domination, les regards sont asymétriques. C'est l'inégalité qui les organise.
    Dans la liberté, les regards sont symétriques. C'est l'égalité qui les fondent.
    Il en va de même des paroles.


↝ Le compromis

En psychanalyse, le compromis est une des fonctions du symptôme. Il permet de supporter le problème sans lui apporter de solution.

  • La forme la plus dégradée de résistance, et aussi la moins efficace, est le mensonge, qui tient en partie de la lâcheté. Il est pratiqué quotidiennement par Nora, dans le drame d'Ibsen : « L'idée ne me viendrait pas d'agir contre ton gré », dit-elle à Torvald après avoir mangé des macarons... Le macaron symbolise cette forme de plaisir compensatoire, compatible avec la servitude : un refuge dérisoire, une transgression enfantine, comme la jouissance de dire un gros mot (p. 37-38).
    Le mensonge entretient la servitude, comme l'attestent les conséquences du faux en écriture qu'a commis Nora, imitant la signature de son père (p. 48-49) ; il expose en outre à de nouvelles humiliations (Torvald : « Plus jamais ça, mon petit merle siffleur. Un merle siffleur doit avoir le bec impeccable s'il veut chanter ; jamais de fausses notes », p. 54).
  • La ruse, comme le mensonge, permet d'échapper provisoirement à la contrainte, sans néanmoins la combattre. C'est le cas par exemple des hérétiques qui, en France ou en Allemagne, se tirent d'affaire par des « distinctions », c'est-à-dire des interprétations (chicanes et échappatoires) : Lettres persanes, lettre 29, p. 95). C'est le cas aussi des « gens du monde » critiqués par le prêtre de Notre-Dame : « ils ne peuvent souffrir notre approbation, ni nos censures » (p. 156).
  • Comme le mensonge et la ruse, l'ivresse et la frénésie de la fête (Une maison de poupée, p. 97-98) ne sont pas une solution, mais un moyen de différer le dénouement en faisant provisoirement oublier le problème. Sur ce fond d'angoisse, la fête a quelque chose de sinistre : la danse de Nora est une sorte de danse macabre. De ce point de vue, rien n'est plus cruel qu'une fête. Cf. les tableaux de Jérôme Bosch (Le Jardin des délices, 1504) et de Brueghel (La Combat de carnaval et de carême, 1559), ou le Voyage au bout de la nuit de Céline (1932) : la fête et la foire sont des images apocalyptiques de la dissolution de l'humanité. À l'issue de la fête apparaît symboliquement, au moment où Torvald est au comble de l'excitation, le personnage du docteur Rank, comme le squelette jeté au milieu du festin par Trimalcion (Pétrone, Satyricon, roman latin, Ier siècle après J.-C.) : un Memento mori (« Souviens-toi que tu vas mourir »). La sortie de scène de Rank évoque une descente aux enfers.
    http://www.lamortdanslart.com/danse/danse.htm


↝ La fuite

Voir Henri Laborit, Éloge de la fuite, Gallimard 1985.

  • L'éloignement par rapport au pouvoir. Dans la description que fait Michel Foucault de la société de l'Ancien Régime, dans Surveiller et punir (p. 98 sq.), il apparaît que ce sont les plus humbles qui échappent le mieux au contrôle exercé par le pouvoir. Rica médite, dans une de ses lettres, sur la grandeur de deux femmes illustres, deux reines de Suède, qui ont renoncé au pouvoir : Ulrique Eléonore et Christine de Suède (lettre 139).
    La Boétie imagine les courtisans prenant conscience de leur avilissement : « ils verront clairement que les villageois, les paysans, lesquels tant qu’ils peuvent ils foulent aux pieds, et en font pis que de forçats ou esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont toutefois, au prix d’eux (= en comparaison), fortunés (= heureux) et aucunement (= d'une certaine manière) libres ». Dans le sérail d'Usbek (Les Lettres persanes), les femmes sont moins exposées à la tyrannie du maître que les eunuques qui les gardent.
  • Le sacrifice : sacrifice quotidien de sa liberté et de son bonheur, qui peut se changer en sacrifice sanglant. Dans Hedda Gabler et dans Le Canard sauvage, ce sacrifice commande le dénouement, dont il marque l'issue. C'est bien sûr la pire manière de fuir ; c'est cette manière que choisit Roxane (lettre 161). « Nous n'avons plus rien de libre que les pleurs », écrit-elle à Usbek (lettre 156, p. 359).
    Montesquieu critique la législation sur le suicide (lettre 76, d'Usbek à Ibben). Le suicide est apparu comme une solution à Nora et à Krogstad, qui se l'avouent mutuellement ; c'est l'issue choisie par Hedvig (dénouement du Canard sauvage), et par Hedda Gabler. Nora choisit une autre solution : le départ et l'indépendance.


↝ Les valeurs

  • La gloire et l'honneur (versant aristocratique). La Boétie n'est pas un révolutionnaire : sa biographie interdit de l'imaginer. Il s'agit pour lui de comprendre le phénomène de la servitude volontaire ; son point de vue est celui d'un aristocratie humaniste.
    « La gloire n'est jamais compagne de la servitude. » (Usbek, lettre 89, p. 213) La liberté comme accomplissement de l'honneur est illustrée par les Spartiates, par les Romains (époque de la République) et par les Vénitiens : « les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d’entre eux ne voudrait pas être le roi de tous, ainsi nés et nourris qu’ils ne reconnaissent point d’autre ambition sinon à qui mieux avisera et plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté, ainsi appris et faits dès le berceau qu’ils ne prendraient point tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre de leur franchise » (La Boétie) L'apologue des Troglodytes, dans les Lettres persanes, vise à illustrer la supériorité d'une vertu pratiquée librement sur une vertu imposée (lettres 11 à 14).

    À propos de la liberté des Romains, l'historien Eugen Cizek, parle de « métavaleur », la liberté étant indissociable de la ville même de Rome (Mentalités et institutions politiques romaines). Les valeurs liées à cette « métavaleur » sont la gloire et la magnificence de l'âme, c'est-à-dire les valeurs aristocratiques :
    1° égalité des citoyens dans le droit privé,
    2° garantie qu’on leur appliquera la loi,
    3° et possibilité d’exprimer librement sa pensée.

  • La vertu. Les Lettres persanes condamnent à plusieurs reprises l'idée que la vertu doive être contrainte : c'est le cas par exemple de Zachi, épouse d'Usbek, dont la vertu n'a que peu de valeur (lettre 22). La lettre 34, sur la liberté des mœurs développe ce thème ; Usbek y reconnaît que les eunuques, « ces gens lâches, affaiblissent en vous les sentiments de la vertu que l'on tient de la nature, et ils les ruinent, depuis l'enfance qu'ils vous obsèdent (obséder = tourmenter). » (lettre 34, p. 103) Selon Rica, les femmes ne sont vertueuses que quand elles n'ont pas le choix, c'est-à-dire quand elles sont laides (lettre 55, p. 146).
  • Le libéralisme : douceur du gouvernement louée par Usbek (lettre 80, sur la question du meilleur gouvernement, et lettre 122). À la tyrannie ottomane (lettre 19) s'opposent ainsi le goût des Européens pour la liberté (lettre 23, évocation de Livourne, en Italie, par Usbek) et la relative bienveillance des monarchies européennes à l'égard de leurs peuples (lettre 103). Toute l'histoire du monde peut être relue à la lumière de l'opposition entre « douceur » et tyrannie : c'est ce que fait Rhédi (lettre 131, à Rica) ; cette opposition recoupe la distinction entre le nord et le sud.
    Le mot-clé, chez Montesquieu, est celui de proportion. Les lois trop sévères ne font que rendre l'homme plus coupable : exemple des lois sur l'alcool (lettre 33, d'Usbek à Rhédi). « Il faut toujours que la peine soit proportionnée à la faute » (lettre 95, p. 222-223) : Usbek utilise cette expression au sujet du droit de la guerre, et l'applique un peu plus loin (lettre 102, p. 237-238) à la justice royale : « L'usage où ils sont de faire mourir tous ceux qui leur déplaisent, au moindre signe qu'ils font, renverse la proportion qui doit être entre les fautes et les peines, qui est comme l'âme des États et l'harmonie des empires ; et cette proportion, scrupuleusement gardée par les princes chrétiens, leur donne un avantage infini sur nos sultans. »
  • Le libéralisme de Montesquieu procède d'une vision réaliste de la nature humaine, qui invite à la tolérance : voir les lettres 25 et 60 sur la tolérance en matière religieuse, et la lettre 46 sur la religion naturelle (« observer les règles de la société et les devoirs de l’humanité », p. 122 ; « vivre en bon citoyen dans la société où vous [= Dieu] m’avez fait naître, et en bon père dans la famille que vous m’avez donnée »). Cf. Voltaire, Traité sur la tolérance (1763).
  • La vérité : sur ce point, les écrivains ont une immense responsabilité : les mémoires (ceux du cardinal de Retz, par exemple, ou de Saint-Simon) et les satires, en particulier, attestent leur pouvoir de dévoilement. Relire à ce sujet la courte lettre 111 (d'Usbek).
    « Nora. – Oui, et maintenant, Torvald va tout savoir. Mme Linde. – Crois-moi, Nora, c'est le mieux pour vous deux. » (p. 92) Le triomphe de la vérité est au fond le « miracle » espéré par Nora (p. 100 : « C'est au fond une joie d'attendre le miracle. »). « Helmer doit tout savoir : ce funeste secret doit être rompu ; il faut qu'ils s'expliquent entre eux ; ça ne peut pas continuer, tous ces non-dits et ces faux-fuyants. » (Kristine, p. 108) La fin d'Une maison de poupée voit s'imposer cette vérité, sans effusion de sang, ce qui fait de cette pièce une des plus optimistes d'Ibsen : elle la distingue du théâtre naturaliste, qui repose sur une vision déterministe de l'homme et de la société. Ici, le désir de vérité et le désir de liberté ne font qu'un.
    Le souci de la vérité est bien sûr exemplaire dans les Lettres persanes. C'est par son esprit critique qu'Usbek, tenté par l'empirisme, s'émancipe des préjugés de la religion (lettres 16 et 17). Les Persans se distinguent aussi par une curiosité que les Français n'ont pas (voir le fameux « Comment peut-on être Persan ? », lettre 30 – question qui révèle une indifférence). Rhédi s'intéresse à toutes les sciences et à tous les arts (lettre 31, écrite à Venise), tout comme Usbek : « tout m'intéresse, tout m'étonne : je suis comme un enfant, dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres objets. » (lettre 48, p. 125)
    C'est en faisant usage de sa « liberté » que le bibliothécaire qu'a rencontré Rica critique les livres de toutes sortes qui sont à ses yeux inutiles : « Vous voyez, monsieur, que je pense librement, et que je vous dis tout ce que je pense. Je suis naturellement naïf, et plus encore avec vous, qui êtes un étranger, qui voulez savoir les choses, et les savoir telles qu'elles sont. » (p. 307) Il n'y a pas de vérité possible sans liberté.
    Nora, en quittant Torvald, veut s'instruire et s'éduquer. Usbek, en réponse à Rhédi qui exprime son inquiétude sur les dangers des sciences et des techniques, justifie celles-ci par l'idée qu'elles servent les intérêts, donc le progrès (lettre 106, p. 248) ; cette idée d'une interdépendance des intérêts est une idée-clé de la pensée libérale.


■ Conclusion : réversibilité de la servitude et du pouvoir

La lettre 2, dans les Lettres persanes, contient l'expression d'une vérité fondamentale : le pouvoir et la soumission sont réversibles, elles se contiennent l'une l'autre et se changent l'une en l'autre. Ce sont les « flux » et « reflux d'empire et de soumission » dont parle le premier eunuque (lettre 9 à Ibbi), « retour d'empire » selon l'expression d'Usbek : « Tu leur commandes, et leur obéis. Tu exécutes aveuglément toutes leurs volontés, et leur fais exécuter de même les lois du sérail; tu trouves de la gloire à leur rendre les services les plus vils ; tu te soumets avec respect et avec crainte à leurs ordres légitimes ; tu les sers comme l'esclave de leurs esclaves. » (Lettre 2, p. 42)
Le roi lui-même n'échappe pas à cette réversibilité : Rica le décrit comme étant soumis à son confesseur et à sa maîtresse (Rica, lettre 107). C'est l'influence : que l'on songe à l'emprise de Tartuffe sur Orgon (Molière, Tartuffe).

Cette réversibilité de la servitude et du pouvoir est bien illustrée par Zachi, épouse d'Usbek, qui tire même de sa soumission une véritable jouissance. « Je te l'avoue, Usbek, une passion encore plus vive que l'ambition me fit souhaiter de te plaire. Je me vis insensiblement devenir la maîtresse de ton cœur; tu me pris, tu me quittas, tu revins à moi, et je sus te retenir : le triomphe fut tout pour moi, et le désespoir pour mes rivales. » (lettre 3, p. 44) La servitude de Zachi lui procure des bénéfices narcissiques, dus au regard d'Usbek et surtout au regard des autres épouses sur elle. C'est un des ressorts essentiels de la servitude, inséparables du mécanisme mimétique du désir (cf. René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque) et du spectacle qu'est toute société (cf. Guy Debord).

Évelyne Pisier, « L'Obéissance et la loi » (Histoire des idéologies) : « Obéissance et liberté s’impliquent : le mirage du droit positif donne la clef de ce mystère de la soumission devenu désir de la soumission et la Révolution nous fait tenir pour neuve l’obligation politique en ces termes équivalents de liberté et de pouvoir »

Le fantasme de « sauver » la personne qu'on aime illustre également cette confusion de la soumission et du pouvoir. « Le sais-tu, Nora... bien souvent j'ai souhaité qu'un danger pressant te menace, pour que je puisse donner ma vie, mon sang, tout, tout pour toi. » (Helmer, p. 120) Le désir fantasmatique de « sauver » est l'exacerbation du désir de « guider ». « Tu as tout oublié. […] Il va vraiment falloir te diriger. » (p. 98) Finalement, Helmer n'est pas très différent d'Usbek, dont l'amour pour Roxane est indissociable de la jouissance qu'il a eue à vaincre sa résistance (lettre 26. Voir le vicomte de Valmont et la présidente de Tourvel, dans Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos).

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