Est-il nécessaire, voire seulement utile, de se soumettre ?

« Notre civilisation des mœurs [...] invite à renoncer à la liberté au profit de l'efficacité incarnée par la technique. » (Roland Gori, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?, Les Liens qui libèrent, 2013)

■ Mise en perspective
- la psychanalyse, voie de recherche d'une vérité intérieure. L'efficacité n'est pas sa préoccupation principale.
- Critique de la « civilisation des mœurs », c'est-à-dire de la morale dans sa dimension répressive (voir Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, 1973).
- À l'emprise de la morale s'ajoute celle de la technique, qui au nom de la recherche de sécurité réduit la liberté.
- Engagement de l'auteur, à gauche.

■ Idées-clés
- Le culte de la technique conduit à l'asservissement du citoyen, celui-ci étant transformé en usager.
- La liberté, telle que la conçoit par exemple Hannah Arendt, est gratuite ; en outre, elle échappe au contrôle qu'exige l'objectif d'efficacité.
- Le cadre propice à l'asservissement est celui de la civilisation des mœurs, c'est-à-dire de la morale comme ensemble de contraintes.

Un extrait du Discours de la servitude volontaire de La Boétie peut faire réfléchir, à l'ère des réseaux sociaux : « Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels, s’ils valaient rien [rien = quelque chose, du latin res], il se devrait garder ; et, comme on dit, pour fendre du bois il fait des coins du bois même. » Les sujets du tyran se neutralisent par le contrôle qu'ils exercent les uns sur les autres.

■ Cadre thématique
- Utilité vs gratuité
- Contrôle vs liberté
Ne pas perdre de vue l'équation qui définit la notion d'efficacité : efficacité = utilité + contrôle (contrôle par la technique en particulier, dans la perspective de Gori), c'est-à-dire en fin de compte utilité + pouvoir.

■ Problématique : La liberté peut-elle rivaliser avec la soumission sur le plan de l'utilité et de la sécurité, que cette dernière est censée procurer ? Les avantages de la soumission sont-ils cependant réels ?

■ Plan possible :

  • Idée directrice 1 : idée-cible de l'auteur. la soumission est avantageuse, notamment au point de vue de la sécurité qu'elle offre.

    - Reconnaissance du peuple envers le tyran qui le protège ou le défend (hypothèse envisagée par La Boétie au début du Discours). La discipline militaire (Lettres persanes, lettre 84).
    - « Les gains ou regains qu’on a avec les tyrans » (La Boétie) ; courtisans qui « s’amassent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin ». L'argent, condition du bonheur espéré par Nora. Indarne, dans son entretien avec Sperte et Bulis (La Boétie).
    - Avantages matériels et bénéfices narcissiques : tableaux de l'amour-propre et de la vanité (Lettres persanes, lettre 44 en particulier). Nora : « Quand on occupe un poste subalterne, monsieur Krogstad, on devrait réellement se garder de froisser une personne qui... hum... »
    - Le pouvoir que donne la soumission : ambition de Torvald, ou celle de l'eunuque noir (lettre 64, essentielle).
    - Vertus du travail : « L'intérêt est le plus grande monarque de la terre » (Lettres persanes, lettre 106).

  • Idée directrice 2 : thèse de l'auteur. La soumission est nuisible aux intérêts de chacun.

    - La fatalité tragique, dont la nature ne nous exempte pas : « Les histoires sont pleines de ces pestes universelles qui ont tour à tour désolé l’univers. » (Lettres persanes, lettre 113)
    - Toutes les formes de contrainte qui nuisent à la prospérité des peuples : esclavage, polygamie (contrainte exercée sur les femmes), morale coercitive (Lettres persanes, lettres 116 à 125).
    - La persécution : Russie (lettre 19), Empire romain (sous Tibère, Néron...), etc.
    - La violence : celle de la guerre notamment (Lettres persanes, lettre 123), mais aussi le viol, l'humiliation (Une maison de poupée)... La Boétie : « Pauvres et misérables peuples insensés », etc.
    - L'emprise de certaines croyances : le concept maistrien de réversibilité et l'hérédité (« Ma pauvre innocente colonne vertébrale doit souffrir pour la joyeuse vie menée par mon lieutenant de père », Rank) ; la mauvaise éducation (jugement d'Helmer sur les mères qui mentent, et sur Krogstad).

  • Idée directrice 3 : antithèse. La soumission est utile, mais selon une autre conception de l'utilité (profit et liberté).
    → critique de l'idée d' « efficacité » formulée par Roland Gori. Sa thèse, orientée politiquement, associe l'« efficacité » à une tyrannie de la technique. L'auteur peut se réclamer d'Hannah Arendt et d'Albert Camus, mais une autre forme d'utilité est envisageable, compatible avec la liberté.

    - L'obéissance destinée à sauvegarder un espace de liberté personnelle ; ainsi de Brassens affirmant qu'il évitait de traverser hors des clous, pour que la police le laisse tranquille. Et si la véritable anarchie supposait une prudente obéissance ? « Rendez à César ce qui est à César... » (adage d'origine évangélique). Roxane : «  j'ai toujours été libre : j'ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s'est toujours tenu dans l'indépendance. » (lettre 161).
    - Plus profondément : la soumission à des règles équitables. Voir la notion grecque d'isonomie : égalité de tous devant la loi. L'« équité naturelle » dans les Lettres persanes (lettre 129), et autres exemples concernant les lois dans le roman de Montesquieu. L'idée de douceur dans la manière de gouverner (lettres 80, 103, 122, et surtout 131).
    - La libre soumission aux valeurs liées à la vertu. « La gloire n'est jamais compagne de la servitude » (Usbek, lettre 89). Exemple des Vénitiens ou des Troglodytes (deuxième phase de l'apologue).
    - La soumission à la nature : il faut, selon La Boétie comme chez Montesquieu, suivre les lois de la nature. L'amitié, ainsi, n'est pas dénuée de règles, mais ce sont des règles non écrites (voir La Boétie). L'idéal de « proportion » chez Montesquieu, très important.
    - La discipline personnelle : respect des autres, obéissance aux parents, ascèse stoïcienne (maîtrise de soi). À cette liberté intérieure s'oppose la passion, celle d'Usbek par exemple.

■ Contrepoints qu'il est possible de développer :
- La gratuité de la liberté. Ex. : « Il est raisonnable d’aimer la vertu, d’estimer les beaux faits, de reconnaître le bien d’où l’on l’a reçu, et diminuer souvent de notre aise pour augmenter l’honneur et avantage de celui qu’on aime et qui le mérite. » (La Boétie) Nora veut s'émanciper malgré tous les risques que cela comporte (dernière scène du drame d'Ibsen).
- Les avantages de la liberté. Ex. : Montesquieu et le thème du commerce.

■ Autre idée directrice possible, en apparence plus difficile à développer que les autres mais plus intéressante et plus profonde : la soumission est gratuite, on se soumet par pur désir de se soumettre.
- absurdité de la soumission volontaire. « Malencontre » (La Boétie) comme accident absurde et irréversible. « Mais, ô bon Dieu ! que peut être cela ? comment dirons-nous que cela s’appelle ? quel malheur est celui-là ? quel vice, ou plutôt quel malheureux vice ? »
« Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien », etc
- Société du spectacle : je me soumets parce que c'est mon rôle. Pure représentation. Rôle des religieux ; spectacle de la mode, tyrannie de l'âge, etc. Voir cours sur soumission et spectacle. La danse de Nora est un excellent exemple.
- « Fable d'un ancien mythologiste » (Montesquieu) : démonstration de cette absurdité. John Law et le thème de l'imagination dans les passions humaines : cf. Spinoza, Descartes... L'homme est d'abord mû par ses passions. La soumission, comme passion, est irrationnelle (mythos plutôt que logos). Voir sujet X 2015 sur l'absurdité de la guerre.

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