S'engager, est-ce se libérer ou s'enfermer ?

« Les uns, du côté qui fait appel aux masses, veulent montrer que cette situation est non seulement inique, mais aussi impossible, du moins pour l'avenir proche ou lointain. Les autres, du côté qui désire conserver l'ordre et les privilèges, veulent montrer que le joug pèse peu, ou même qu'il est consenti. Des deux côtés, on jette un voile sur l'absurdité radicale du mécanisme social, au lieu de regarder bien en face cette absurdité apparente et de l'analyser pour y trouver le secret de la machine. En quelque matière que ce soit, il n'y a pas d'autre méthode pour réfléchir. L'étonnement est le père de la sagesse, disait Platon. » (Simone Weil, Oppression et liberté, Gallimard, 1955)

■ Mise en perspective

Simone Weil diagnostique une forme aveugle d’engagement : au lieu de comprendre, les militants s'enferment dans un point de vue. Le lexique de la subjectivité doit être observé dans la citation : volonté, désir, regard… L’engagement est volonté, de « montrer », donc de persuader : il est parole, et une parole qui fait obstacle à la pensée. À la simple volonté de convaincre, Simone Weil oppose la réflexion : celle, précisément, qui est demandée à l'auteur d'une dissertation.

Les allusions sont claires : allusion aux marxistes d'un côté, et aux conservateurs de l'autre. La gauche et la droite.
Le contexte, lui aussi, est clair : c'est celui des menaces totalitaires. Attention, Simone Weil est morte en 1943 : Oppression et liberté est une publication posthume.

Simone Weil fut une compagne de route du parti communiste, tout en demeurant farouchement hostile au stalinisme. Son engagement l'a conduite à épouse la condition d'ouvrière, en 1934 et 1935 (voir son Journal d'usine). Cet engagement n'est donc pas seulement une posture intellectuelle : toute sa vie le prouve. Engagée auprès des républicains espagnols, elle dénonce la cruauté de certaines exécutions.
Comme plus tard Albert Camus, qui lui rendra hommage, Simone Weil pense que l'engagement ne doit pas être celui du partisan aveugle.
La part mystique de sa vie et de son œuvre montre que pour elle, la libération intérieure est la condition de toute forme politique d'émancipation.

■ Cadre thématique
- problème : celui de l'émancipation
Dans le cadre de ce problème :
- parole vs pensée
- engagement vs réflexion.

Citation complémentaire : « Personne n’ignore qu’il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l’âme, qui sont ses deux principales puissances, l’entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l’entendement, car on ne devrait jamais consentir qu’aux vérités démontrées ; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté. Car tout ce qu’il y a d’hommes sont presque toujours emportés à croire non par la preuve, mais par l’agrément. Cette voie est basse, indigne, et étrangère ; aussi tout le monde la désavoue. Chacun fait profession de ne croire et même de n’aimer que ce qu’il sait le mériter. » (Blaise Pascal, De l’esprit géométrique et de l’art de persuader)

■ Intérêt de ce sujet
Simone Weil s'efforce, dans une période qui par certains aspects ressemble à la nôtre, de critiquer les engagements qui prennent la forme d'affrontements.

Cette citation conduit à s’interroger sur la place des intellectuels. C’est une question très actuelle… Voir l’œuvre et les engagements d’un Jean-Paul Sartre, d'un Noam Chomsky ou d’un André Glucksmann par exemple. Au regard de ces intellectuels engagés, une figure comme celle d'Albert Camus possède une profondeur particulière : son engagement est une révolte contre toutes les formes de dogmatisme intellectuel. Sa pensée est en elle-même libératrice. Lire L'Homme révolté, 1951.

Voir Michel Foucault, Dits et écrits, « La Fonction politique de l’intellectuel » (texte paru en 1976 dans Politique-hebdo) : l'intellectuel doit être non celui qui dit la vérité, mais celui qui permet de comprendre la situation de tout ce qui se prétend « vérité » par rapport au pouvoir, et qui met en lumière le pouvoir dont il s'agit.
Dans son dernier enseignement au collège de France, Foucault s'intéresse à la parrhesia, c'est-à-dire à la liberté des parler chez les cyniques : il y voit, par opposition à la conception platonicienne de la vérité, une ascèse intellectuelle, un retour à l'essentiel, à l'authenticité, et donc, aux yeux de la société, une provocation. Michel Foucault, Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres. Cours au Collège de France, 1981, EHSS/Gallimard/Seuil, 2009.

■ Problématique
La volonté de convaincre, c’est-à-dire l’engagement, permet-elle de comprendre la soumission ? La réflexion intellectuelle est-elle préférable ? Celle-ci a-t-elle toutefois une force quelconque capable de libérer de la domination ?

■ Plan possible :

  • Idée directrice 1 : thèse de l'auteur. Une recherche impartiale de la vérité est nécessaire.

    - Il faut d'abord cultiver le désir de comprendre, en observant: ainsi, les Lettres persanes de Montesquieu sont un roman d’observation, ce qui correspond à l’empirisme de l’auteur, aspect essentiel de l’esprit des Lumières (voir lettre 98 d’Usbek à Hassein, un dervis : au savoir religieux, Usbek oppose le savoir empirique de la science moderne. « Ils ont débrouillé le chaos ; et ont expliqué, par une mécanique simple, l'ordre de l'architecture divine. » La curiosité commence par l’étonnement, dont Platon fait le fondement de la philosophie : « Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des mœurs et des coutumes européennes : je n'en ai moi-même qu'une légère idée, et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner. » (lettre 24, de Rica à Ibben)
    La curiosité des Persans ne se limite pas aux apparences, contrairement :
    ·   à celle des Parisiens. Lettre 30 : « Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. […] Ah ! Ah ! monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »
    ·   à celle des nouvellistes (journalistes) : « La base de leurs conversations est une curiosité frivole et ridicule » (lettre 130)
    ·   à celle du voyeur, qui veut voir les épouses d’Usbek (« Un curieux, qui s'approcha trop près du lieu où nous étions enfermées, reçut un coup mortel qui lui ôta pour jamais la lumière du jour », lettre 47).

    La curiosité intelligente s’accompagne d’esprit critique : c’est la leçon de l’aveugle de Diderot (Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient). C’est elle que professe Usbek dans la lettre 48 : « Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais oisifs : quoique je ne sois chargé d'aucune affaire importante, je suis cependant dans une occupation continuelle. Je passe ma vie à examiner; j'écris le soir ce que j'ai remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans la journée; tout m'intéresse, tout m'étonne: je suis comme un enfant, dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres objets. » Aussi Usbek interroge-t-il les Français qu’il rencontre : « Mon esprit travaille depuis deux jours : il n'y a pas un seul de ces hommes qui ne m'ait donné la torture plus de deux cent fois ; et cependant je ne les devinerais de mille ans: ils me sont plus invisibles que les femmes de notre grand monarque. » (ibid.) Mirza, resté à Ispahan, regrette l’esprit critique d’Usbek : « J'ai parlé à des mollaks (= mollahs), qui me désespèrent avec leurs passages de l'Alcoran: car je ne leur parle pas comme vrai croyant, mais comme homme, comme citoyen, comme père de famille. » Nora, quant à elle, exprime sa révolte sous la forme d’un désir d’apprendre et de comprendre, avant même tout parti pris : « Il faut que je veille à m’éduquer moi-même. » (p. 215) « Helmer. – Tu parles comme une enfant. Tu ne comprends rien à la société dans laquelle tu vis. Nora. – Non, je n’y comprends rien. Mais je vais m’y mettre à présent. Il faut que j’arrive à décider qui a raison, de la société ou de moi. » (p. 219) L’intelligence est donc d’abord désir de dépasser les apparences ou les préjugés.
     
    -  Montesquieu utilise donc la forme romanesque pour développer une réflexion philosophique : sur « l’origine des républiques », par exemple (lettre 131), sur les lois de la science et les lois de la société (lettre 96) ou sur les causes du dépeuplement de l’humanité – aussi discutables que soient les idées qu’il prête à Usbek sur ce sujet. La Boétie remplit le Discours de la servitude volontaire de références historiques : s’adressant à un public cultivé, il illustre l’idéal humaniste d’une haute culture qui puise sa source dans les modèles de l’Antiquité.
     
    -  Ce désir de comprendre se manifeste par un désir d’exprimer, en parlant ou en écrivant : les épistoliers de Montesquieu ont besoin d’écrire pour dire la vérité, ou leur vérité. Ce n’est pas le cas seulement des protagonistes : voir par exemple la lettre 9, confidences du premier eunuque à Ibbi. Ce besoin de s’exprimer est le même que celui de La Boétie. « Mais, ô bon Dieu ! que peut être cela ? comment dirons-nous que cela s’appelle ? » (La Boétie)
    Seule compte, par conséquent, la recherche d’un langage propre à dire la vérité. La rhétorique de l’éloge ou du blâme est impuissante face à la domination : « Les gens du monde sont étonnants », juge un confesseur ; « ils ne peuvent souffrir notre approbation, ni nos censures ; si nous les voulons corriger, ils nous trouvent ridicules; si nous les approuvons, ils nous regardent comme des gens au-dessous de notre caractère. » (Lettres persanes, lettre 61) C’est pourquoi le confesseur ne peut dire la vérité, contrairement au philosophe. Usbek critique également les disputes stériles dont les cafés et les universités sont remplis (lettres 36 et 109) ou les disputes religieuses (lettre 46), par exemple : chacun est aveuglé par ses partis pris.
     
    Simone Weil fait donc un constat semblable à celui du prêtre avec lequel Usbek s’entretient (lettre 61) : « une certaine envie d'attirer les autres dans nos opinions nous tourmente sans cesse, et est pour ainsi dire attachée à notre profession ».
    Cette « envie d’attirer les autres dans nos opinions » est-elle cependant si stérile ?

  • Idée directrice 2 : les vertus d'une parole de combat.

    - Il est difficile de tenir un langage neutre sur la soumission et sur la servitude. Dire la vérité, n’est-ce pas critiquer ou dénoncer son contraire ? La Boétie conclut le Discours de la servitude volontaire par une diatribe contre les tyrans et contre les courtisans, « ces misérables », qui « voient reluire les trésors du tyran et regardent tout ébahis les rayons de sa braveté ». Rica, à son tour, critique les conseillers du prince : « Je ne sais comment il arrive qu'il n'y a presque jamais de prince si méchant, que son ministre ne le soit encore davantage ; s'il fait quelque action mauvaise, elle a presque toujours été suggérée ; de manière que l'ambition des princes n'est jamais si dangereuse que la bassesse d'âme de ses conseillers. » (lettre 127, p. 289 ; voir aussi sur ce sujet la lettre 124)
    Si l’intelligence ne s’engage pas, elle risque de tomber dans une observation impuissante : Indignez-vous ! lançait Stéphane Hessel en 2010, car le contraire de l’indignation, selon lui, c’est l’indifférence, « la pire des attitudes ». Les hommes qui servent « misérablement » vivent « misérablement » (La Boétie). « Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! » (p. 115) Cette phrase énergique donne un bel élan à une tirade qui confère au discours une dimension exhortative. Le langage est violent, le vocabulaire est imagé et suggestif : « vous rompez à la peine vos personnes, afin qu’il se puisse mignarder en ses délices et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs » (p. 117) Questions oratoires, anaphores et impératifs ont cette fois bel et bien une valeur de provocation : « Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre. » (ibid.) Le philosophe affirme bel et bien une volonté, qu’il met en accord avec sa vision de la nature, une vision qui ne saurait être neutre : aucune notion n’est plus idéologique que celle-ci. Enfin, l’idéal de liberté est illustré par des exemples fameux : héros grecs (Harmodios et Aristogiton, Miltiade, Thémistocle, Léonidas…), grandes figures de l’histoire romaine (Brutus, Caton…) que les historiens de l’Antiquité donnaient déjà en exemples : l’histoire non plus n’est pas neutre. « Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire » (p. 157) : cette phrase à elle seule interdit de réduire le texte de La Boétie à une réflexion spéculative.
     
    - Observer, c’est donc déjà s’engager. Il serait étrange de réduire l’observation de la soumission à une recherche impartiale, qui au fond ne peut déboucher que sur le cynisme (voir le personnage du docteur Mabuse, personnage de trois films de Fritz Lang). Nombreuses, dans les Lettres persanes, sont les lettres où affleure l’indignation : c’est le cas de la lettre 25, où Rica cite la « cruelle coutume » pour les femmes de s'immoler par le feu lorsqu’elles ont perdu leur mari. Il y a aussi cette lettre d’une actrice qui dit avoir été violée par un abbé : « Si vous vouliez m’accorder votre protection… », demande-t-elle à Rica (p. 94). Usbek critique l’esclavage (lettre 128) ou le cloître (lettre 127) et célèbre la tolérance (lettre 35, lettre à Gemchid), le progrès technique (lettre 106) et la douceur du gouvernement et du libéralisme (p. 122), sources de prospérité. Rica critique les institutions religieuses (lettre 29), la servilité  des courtisans (voir ci-dessus) ou la coquetterie des femmes (lettre 110), dont il admire par ailleurs la liberté (lettre 63). À tous moments, les personnages prononcent des jugements favorables ou critiques.
    La critique du tyran peut être également radicale, comme dans l’exemple grotesque du grand Mogol « qui, toutes les années, va sottement se mettre dans une balance et se faire peser comme un bœuf ; quand je vois les peuples se réjouir de ce que ce prince est devenu plus matériel, c’est-à-dire moins capable de gouverner : j’ai pitié, Ibben, de l’extravagance humaine. » (Usbek à Ibben, Lettres persanes, p. 114)
     
    - Le roman et le théâtre ne sauraient d’ailleurs rester neutres : ils mettent en situation ce que la philosophie s’efforce parfois d’analyser de manière impartiale.
    Une mise en situation : cette conception sartrienne du théâtre, bien illustrée par Huis-Clos ou Les Mains sales, peut s’appliquer à un drame comme Une maison de poupée, où Nora est sommée de choisir, qu’elle le veuille ou non. La situation la l'oblige à trancher : Nora est « condamnée à être libre », selon la formule célèbre de Sartre (L'Existentialisme est un humanisme, 1946). Ainsi, elle passe rapidement d’une soumission assumée (« là-dessus, je suis parfaitement d’accord avec lui. Oh ! tu penses comme nous sommes heureux ! » ; en un court monologue : « Je ferai tout ce qu’il te plaira, Torvald, je chanterai pour toi, je danserai pour toi… ») à une franche rupture, où elle prend enfin la parole en son nom : « je ne veux plus demeurer ici ».

    Comparer le personnage de Nora à celui de Lulu dans « Intimité », nouvelle de Sartre qui se trouve dans le recueil Le Mur (1939).

    - Enfin, la littérature n’est pas seulement observation : elle est aussi invention ; or, les quatre fables qu’on peut lire dans les Lettres persanes ont été composées précisément pour illustrer une morale. Ce sont l’histoire des Troglodytes (lettres 11 et suiv.), celle d’Aphéridon et d’Astarté (lettre 67), celle d'Ibrahim et Anaïs racontée par Zuléma (lettre 141) et le « fragment d’un ancien mythologiste » (lettre 142).
    Les étrangers que sont les protagonistes du roman sont aussi des personnages de fiction ; comme les « gens tout neufs » imaginés par La Boétie, ils ont pour fonction d’exprimer les opinions de l’auteur : « si d’aventure il naissait aujourd’hui quelques gens tout neufs, ni accoutumés à la sujétion, ni affriandés à la liberté, et qu’ils ne sussent que c’est ni de l’un ni de l’autre, ni à grand peine des noms ; si on leur présentait ou d’être serfs, ou vivre francs, selon les lois desquelles ils ne s’accorderaient : il ne faut pas faire doute qu’ils n’aimassent trop mieux obéir à la raison seulement que servir à un homme. » Intérêt de la fiction : inventer un regard neuf, donc libre.
     
    L’écriture, lorsqu’elle s’attaque à un sujet tel que celui de la soumission, ne saurait rester en retrait : comme pour la caméra ou l’appareil photo, l’auteur règle la sensibilité de son écriture selon ses choix. Cependant, faut-il opposer l’observation (neutre) et le positionnement (engagé) ?

  • Idée directrice 3 : thèse radicalisée.. Réfléchir, c’est déjà s’engager.

    Penser, parler et écrire, en effet, c’est déjà se prononcer, c’est accomplir un geste libre, indépendamment même de tout parti pris. Écrire, c'est au fond s'engager dès le premier mot qu'on écrit : Jean-Paul Sartre a théorisé cet engagement dans Qu'est-ce que la littérature ? (1948).

    -  Même si Nora remet à plus tard l’expression d’un point de vue sur la société, sa lucidité est à elle seule affirmation de sa liberté : « Je ne me suis jamais sentie aussi lucide et sûre de moi que cette nuit. » Toute la complexité de sa position est là : elle n’a pas besoin de prendre parti pour s’engager, son engagement est inhérent à son regard sur sa situation.
    La vérité est liberté : Si le Discours de la servitude volontaire est peut-être un exercice d’école, comme le soutient Sainte-Beuve, son auteur cherche à y développer une rhétorique de vérité : la vérité exige un style. « La logique du révolté est [...] de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel » (Albert Camus, L'Homme révolté).

    La Boétie affirme que, sur la question de la servitude, il n'est « pas permis de faire l’aveugle » ; c'est pourquoi il s’adresse à ceux qui ont « l’entendement net et l’esprit clairvoyant ». Dans la lettre 8, Usbek revient sur les raisons de son départ d’Ispahan : les « interprétations malignes » de ses ennemis, gênés par son langage de vérité (« Je portai la vérité jusqu'au pied du trône: j'y parlai un langage jusqu'alors inconnu; je déconcertai la flatterie, et j'étonnai en même temps les adorateurs et l'idole. »). La vérité est le contraire de la flatterie : ainsi, Usbek se moque de ce roi de Guinée qui « croyait que son nom devait être porté d'un pôle à l'autre » (lettre 44). Les Spartiates Sperte et Bulis, qui se rendent à la cours de Xerxès, disent à Indarne le prix qu’ils attachent à la liberté : « Le seul Spartain disait ce qu’il fallait dire, mais certes et l’un et l’autre parlait comme il avait été nourri ». Enfin, la vérité est le contraire des affabulations, notamment celles des poètes et des romanciers sur lesquels Rica ironise dans la lettre 137 (voir également la lettre 135, sur l’ignorance dans les livres, la lettre 108 sur la soumission du lecteur à l’auteur, et la lettre 130 sur les nouvellistes).
     
    - S’il n’y a pas de lucidité sans liberté, celle-ci exige la liberté de parole et la liberté de penser, libertés dont le grand Turc a privé son peuple : « la liberté leur est toute ôtée, sous le tyran, de faire, de parler et quasi de penser » (La Boétie ; voir aussi ses propos sur Cyrus et sur les empereurs romains). La parole est un acte de liberté. Rica admire les bienfaits de celle-ci et l’ oppose à la dissimulation : « La dissimulation, cet art parmi nous si pratiqué et si nécessaire, est ici inconnue: tout parle, tout se voit, tout s'entend ; le cœur se montre comme le visage; dans les mœurs, dans la vertu, dans le vice même, on aperçoit toujours quelque chose de naïf. » (lettre 63, p 160)

    - L’effort de comprendre permet d’exprimer des opinions pondérées, qui ne conduisent pas forcément à la révolte : ainsi, Usbek peut faire l’éloge des monarchies européennes (lettre 102), et peser les avantages et les inconvénients du régime politique français (égalité et faveur : lettre 138). Il célèbre en outre une bonne soumission, notamment la soumission aux lois ou à la justice (lettres 83 et 104). Certains de ses partis pris peuvent même surprendre par les contradictions qu’ils recèlent : ainsi, étant polygame, il critique la polygamie (p. 263), et prétend qu’il y a un bon usage de l’esclavage (p. 265).
     
    -  Savoir permet de faire savoir : même si le savoir est parfois associé au pouvoir (voir Pierre Bourdieu, ainsi que les critiques actuelles contre les « sachants »), il est en réalité libérateur par essence. Le « miracle » attendu par Nora doit s’interpréter dans ce sens. À Helmer qui a eu peur de Krogstad, elle dit son regret : « J’étais tellement certaine que tu lui dirais : faites connaître cette affaire au monde entier… » L’enjeu de l’opposition entre liberté et soumission, dans Une maison de poupée, est bien celui du savoir (connaître et faire connaître) et de l’ignorance. La soumission est source de mensonge : Nora a menti à son père (« Mais je ne pouvais tout de même pas lui dire… »), à son mari et à Krogstad (« Avais-je à tenir compte de cela ? Je me souciais bien de vous ! », ibid.). Helmer blâme l’« atmosphère de mensonge » dans laquelle vit Krogstad, mais sa lettre éclaire la scène d’une lumière brutale : « C'est donc vrai ! C’est vrai, ce qu’il écrit ? Horreur ! Non, non, c'est impossible, ça ne peut pas être vrai. » (réaction d'Helmer). Cependant, Helmer condamne le mensonge (« Mon petit oiseau chanteur ne doit plus jamais faire cela. Un oiseau chauteur doit avoir le bec pur pour gazouiller juste, jamais de fausses notes. ») au nom d’un autre mensonge, tacite, car la vérité de la servitude dans laquelle vit Nora n’est pas dite et ne doit pas l’être. Le docteur Rank, disant la vérité sur son état, puis en avouant à Nora son amour, donne un contre-exemple de cette atmosphère ; mais avant lui, Nora est déjà sortie du mensonge dans son premier dialogue avec Kristine.
    Le moment dramatique (théâtral) est un moment de déclaration (parole et clarification). La Boétie, au seuil du Discours de la servitude volontaire, dit vouloir « parler à bon escient » : « Mais, à parler à bon escient, c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître […] ». Cette parole est comparable à la clarté qui symbolise la liberté dans la fable des Cimmériens, et qui s’oppose à la « clarté » mensongère du pouvoir ; au contraire, les « bruits de ville » et le « vain parler du populas » font écho aux mensonges du tyran.

■ Récapitulation

Simone Weil affirme qu’il est essentiel de s’efforcer de comprendre, en scientifique curieux, la mécanique de la soumission. Cependant, l’engagement n’est pas forcément borné : le recul par rapport au phénomène suppose en effet une distance critique. Cette distance critique, toutefois, est inhérente à l’acte même de pensée : sans se précipiter dans la révolte ou l’indignation, celle-ci s’affirme comme autonome, donc libre, et apte à s’exercer avec discernement.
Cette conception de la pensée peut néanmoins poser, par ricochet, le problème du rôle des intellectuels dans la société : ce discernement leur confère-t-il une quelconque autorité ?

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