La poésie est-elle tenue d'être sublime ? (dissertation)

Dans les pages qui servirent d'avant-propos à ses Études sur les poètes modernes (1864), Leconte de Lisle (1818-1894) définit en ces termes la mission du poète : « Il porte à la majesté de l'art un respect trop pur pour s'inquiéter du silence ou des clameurs du vulgaire et pour mettre la langue sacrée au service des conceptions viles. Le clairon de l'archange ne se laisse pas emboucher comme une trompette de carrefour.»

L'analyse du sujet
Elle doit être minutieuse ; mais l'introduction n'expose que les éléments propres à en donner une juste compréhension, en laissant de côté toute considération secondaire. Le sujet doit être cité intégralement, et introduit comme si le correcteur le découvrait entièrement.

Contexte : chef de file du Parnasse, Leconte de Lisle publie une série d'articles dans Le Nain jaune, d'août à octobre 1864. Ils sont repris dans un volume intitulé Études sur les poètes modernes. Leconte de Lisle veut à ce moment faire du Nain jaune une « forteresse littéraire » (lettre d'août 1864). Notons qu’il vient alors d'obtenir une pension de 300 francs, prise sur les fonds secrets, et qu'il est proche du gouvernement impérial. Mais cet élément dépasse le cadre d'une dissertation littéraire.

↝ On consultera avec intérêt l'Histoire du Parnasse de Yann Mortelette (Fayard, 2005).

Tonalité : reprochant à la critique de son temps l'« absence de principes esthétiques », Leconte de Lisle adopte un ton polémique.
Point du vue : le pronom «il» commande toute cette phrase, et «l'archange» de la phrase qui suit est le pendant du poète lui-même.

→ Les notions qui structurent cette pensée :

  • Le caractère sacré de l'écriture poétique (et non du poète, ce qui le distingue de Hugo : «Peuples! écoutez le poète! Écoutez le rêveur sacré!» - Les Rayons et les ombres, 1840). «La majesté de l'art», «la langue sacrée», «le clairon de l'archange» : c'est à la fois le choix du genus sublime (le «clairon de l'archange» plutôt que la «trompette de carrefour»), mais aussi la reprise, avec cet «archange», d'un lieu commun très ancien, celui du génie du poète. Leconte de Lisle écrit ailleurs que le poète «contemple l'idéal à travers la beauté visible, et [...] il la concentre et l'enchâsse dans l'expression propre, précise, unique.» La pensée symbolique qui se développe dans la deuxième moitié du XIXe siècle dans la philosophie (religieuse en particulier) se communique ici à la littérature, pour sacraliser non l’esprit, mais le langage poétique.
  • Cet élitisme repose aussi sur un purisme formel, la forme devant être «propre, précise, unique». «La majesté de l'art» le place au-dessus de toute visée morale ; il ne saurait même servir le vrai («Le Beau n'est pas le serviteur du vrai, car il contient la vérité divine et humaine.»). Les «conceptions viles» que rejette Leconte de Lisle sont les visées utilitaires que l'on peut donner à la poésie. La beauté de l'art est une beauté artistique, donc parfaitement inutile.
  • Cependant, l’essentiel, dans cette citation, reste lié à la théorie des trois styles, qui, dans une perspective rhétorique, structure la littérature occidentale depuis l’Antiquité, et que le grammairien Donat (Ælius Donatus, IVe siècle) a formulée de manière définitive. Toute écriture relève soit du style élevé (genus altum : épopée et tragédie en particulier), soit du style intermédiaire (genus medium : traités, ouvrages historiques…), soit du style bas (genus humile). Ils correspondent aux trois fonctions assignées par la rhétorique au discours : movere (toucher), docere (enseigner) et placere (ou delectare, divertir).
    Cours d’Antoine Compagnon sur ce sujet : fabula.org
    http://www.fabula.org/compagnon/genre5.php
    Image de la roue de Virgile
    https://www.etudes-litteraires.com/roue-virgile.php
  • Il est à noter que si Leconte de Lisle met en cause le lien entre poésie et rhétorique en critiquant l’expression poétique d’un engagement ou de sentiments personnels, il consolide ce lien par l’importance qu’il donne à la hiérarchie des styles. Le symbolisme coupera ce dernier fil.

    Prends l'éloquence et tords-lui son cou !
    [...]

    De la musique encore et toujours !
    Que ton vers soit la chose envolée
    Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
    Vers d'autres cieux à d'autres amours.

    Que ton vers soit la bonne aventure
    Eparse au vent crispé du matin
    Qui va fleurant la menthe et le thym...
    Et tout le reste est littérature.
    (Paul Verlaine, « Art poétique »)

  • Pour être complet et juste, il convient cependant de faire une dernière distinction, entre le sublime et le « style sublime » , ce dernier étant la conception rhétorique du sublime. Un auteur grec du début de l’ère chrétienne, longtemps identifié à Longin (pseudo-Longin, Traité du sublime), traduit et préfacé au XVIIe siècle par Boileau, a refusé de réduire le sublime à des procédés. Le sublime ne relève pas d’une simple technique, mais de l’enthousiasme, au sens fort, c’est-à-dire de l’inspiration, qui ouvre l’âme aux dimensions de l’infini.

La problématique définit un questionnement qui doit permettre d'envisager la citation du sujet comme réponse partielle et partiale.
La poésie peut-elle se contenter du style élevé, qui sacralise l’écriture, et se couper du style bas, plus proche de la réalité commune et d’une sociabilité familière ? Cette hiérarchie des styles s’impose-t-elle de manière intangible ?

→ Se méfier du mot « réalité », qui peut avoir des significations différentes.
  • La réalité commune, comme ici : elle correspond à des codes littéraires relevant du style bas (genus humile). Il convient de les connaître : univers bourgeois ou paysan, images moins nobles que dans le style élevé, langage commun ou trivial. Leconte de Lisle et les parnassiens se détournent d’une telle conception de la « réalité ».
  • L’univers de l’objet : la poétique de l’objet, qui est celle des parnassiens, procède de l’antinomie entre l’art comme expression de la subjectivité (sentiments ou engagement : art pour le progrès, expression dans les deux cas attribuée au romantisme) et l’art comme création d’un bel objet. Les parnassiens se tournent vers le réel objectif pour se détourner du sujet. Cependant, la pensée de Leconte de Lisle l’atteste : ils distinguent, au sein du réel, le sublime et le trivial, Salammbô et madame Bovary, La Grande Odalisque et La Création du monde.
  • Attention ! La poésie a, encore moins que le roman, pour ambition de « représenter le réel ». Malgré les échos qu’elle entretient inévitablement avec son contexte, une œuvre littéraire crée toujours son propre langage, donc son propre univers. Aucun sujet n’autorise à céder à la tentation des clichés qui empêchent de penser. La réalité peut éveiller chez l’écrivain un désir : il convient de définir ce désir, non de s’enfermer dans l’affirmation stérile d’une simple imitation.


Le plan de la dissertation doit être énoncé clairement mais sans lourdeur.
La familiarité et la trivialité que refuse Leconte de Lisle ont bel et bien droit de cité dans l’histoire de la poésie. Cependant, sa conception de l’écriture, qui allie un idéal la pureté formelle et le choix de sujets exclusivement sublimes, semble s’être imposée jusqu’à devenir évidente. Cependant, la force de la poésie n’est-elle pas dans sa faculté d’échapper à cette hiérarchie et de transgresser les attentes que cherche à instaurer celle-ci ?

■ Éloge de la trivialité

« Trivial » : désigne, selon l’étymologie, ce qui est à la croisée des chemins, au carrefour de « trois voies ». La poésie n’est pas étrangère à ce que la rhétorique place au plus bas de la hiérarchie morale dans l’existence humaine : le matériel, l’utile, le commun et le vulgaire.

→ L’humilité dans la poésie

• S’il y a, en poésie comme en art, des matériaux nobles, ceux auxquels Théophile Gautier consacre par exemple son recueil Émaux et Camées, d’autres matières plus viles peuvent intéresser le poète. L’exemple de Ponge vient à l’esprit ; il faut déployer l’éventail de ces « choses » dont il prend le « parti » (Le Parti pris des choses, 1942), et sont extraites de la réalité la plus familière : pain, pluie, cageot, orange, éponge, galet… La distinction rhétorique entre le noble et l’ignoble est artificielle, et constitue un écran qui prive le langage de sa puissance d’expressivité.

• À l’orgueil de Ronsard, Du Bellay oppose la simplicité d’un ton dans Les Regrets

Si je n’ai plus la faveur de la Muse,
Et si mes vers se trouvent imparfaits,
Le lieu, le temps, l’âge où je les ai faits,
Et mes ennuis leur serviront d’excuse.
(« À monsieur d’Avanson »)

Je me plains à mes vers, si j’ai quelque regret,
Je me ris avec eux, je leur dis mon secret,
Comme étants de mon cœur les plus sûrs secrétaires.

Aussi ne veux-je tant les peigner et friser,
Et de plus braves noms ne les veux déguiser,
Que de papiers journaux, ou bien de commentaires.
(sonnet I)

• Il y a une poésie de la quotidienneté, que la peinture explore depuis toujours (peinture flamande, caravagesques, Vermeer, réalistes du XIXe siècle…). Si les genres versifiés s’en préoccupent peu généralement, il est possible de donner des exemples de cette forme de poésie :
- Victor Hugo, L’Art d’être grand-père
- Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose (le mot « petit » peut s’interpréter dans cette perspective)
- Gérard de Nerval, Odelettes

L'hiver a ses plaisirs ; et souvent, le dimanche,
Quand un peu de soleil jaunit la terre blanche,
Avec une cousine on sort se promener...
— Et ne vous faites pas attendre pour dîner,

Dit la mère. Et quand on a bien, aux Tuileries,
Vu sous les arbres noirs les toilettes fleuries,
La jeune fille a froid... et vous fait observer
Que le brouillard du soir commence à se lever.

Et l'on revient, parlant du beau jour qu'on regrette,
Qui s'est passé si vite... et de flamme discrète :
Et l'on sent en rentrant, avec grand appétit,
Du bas de l'escalier, — le dindon qui rôtit.

- Paul Verlaine et la tonalité humble de Sagesse, dont on peut rapprocher l’œuvre de Francis Jammes.

→ L’inspiration pastorale

La rhétorique des genres fait place, depuis l’Antiquité, à l’imaginaire pastoral. Celui-ci relève du style bas, par la simplicité des personnages qu’il met en scène et l’humilité des réalités décrites.
Nous devrons citer Ronsard dans le cadre de la définition d’une poétique du sublime, il faut néanmoins souligner ici que la pastorale est présente dans son œuvre, en particulier dans ses Églogues (églogue : petit poème pastoral, prenant souvent la forme d’un dialogue entre bergers amoureux). Le thème prédominant est celui de l’amour contrarié, thème élégiaque par excellence ; mais il se développe dans le cadre d’une vie simple et d’une nature harmonieuse.
Mais il faut revenir à la source du genre, c’est-à-dire au poète grec Théocrite et au poète latin Virgile.

Autres références (liste non exhaustive) :
- Dante, Églogues (Egloghe)
- Vauquelin de la Fresnaye (XVIe siècle), Foresteries
- André Chénier, Bucoliques (1788)
http://gallica.bnf.fr/essentiels/chenier/bucoliques

Extrait de « Mai », un poème de Rémy Belleau (La Bergerie, 1565) :

Pendant que les Arondelettes
De leurs gorges mignardelettes
Rappellent le plus beau de l'an,
Et que pour leurs petits façonnent
Une couette, qu'ils maçonnent
De leur petit bec artisan.

En ce mois Venus la sucrée,
Amour, et la troupe sacrée
Des Grâces, des Ris, et des Jeux,
Vont rallumant dedans nos veines
L'ardeur des amoureuses peines,
Qui glissent en nous par les yeux.

Pendant que la vigne tendrette,
D'une entreprise plus secrète
Forme le raisin verdissant,
Et de ses petits bras embrasse
L'orme voisin, qu'elle entrelace
De pampre mollement glissant :

Et que les brebis camusettes
Tondent les herbes nouvelettes,
Et le chevreau à petits bons
Échauffe sa corne et sautelle
Devant sa mère, qui broutelle
Sur le roc les tendres jetons.

… Etc.

→ Un langage familier

• La poésie populaire est représentée à l'époque de Leconte de Lisle par (Pierre-Jean de) Béranger, un chansonnier très connu dont les poèmes, volontiers satiriques, sont aux prises avec le présent. Par exemple, «Le Ventru», sous-titré « Compte rendu de la session de 1818 aux électeurs du département de... par M.***», est la satire virulente d'un député.
https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Ventru

• Bien avant Béranger, François Villon exploite une veine satirique dans son Testament, associée au topos du poète famélique. Le registre bas et le niveau de langue familier, voire vulgaire, font pendant au visage grotesque que le poète prête à l'humanité. Au XXe siècle, le chansonnier québécois Félix Leclerc (1914-1988) perpétue cette tradition, par exemple dans sa chanson «Moi mes souliers...». C’est bien l’émotion qui est recherchée, comme dans «Présence», chanson de tonalité élégiaque :
https://www.youtube.com/watch?v=xV7FPW2TMgI

• Le langage poétique peut être un langage familier, surtout quand il se donne pour objet des réalités familières. C’est le cas, au XVIe siècle, de L’Adolescence clémentine de Clément Marot, poésie en dialogue, proche des problèmes familiers du poète. Plus près de nous, on trouve dans cette perspective la poésie de Raymond Queneau ou de celle de Jacques Prévert.
http://www.poemes.co/raymond-queneau.html
http://xtream.online.fr/Prevert/desespoirs.html
Les Fables de La Fontaine, en présentant les hommes sous la forme d’animaux, et souvent d’animaux dépourvus de tout prestige (crapauds, rats, âne, mouche, etc.) répond à une prédilection pour le style bas.

→ Le comique

Le lyrique n’exclut pas le style bouffon, comme l’atteste par exemple cette ballade de François Villon, la « Ballade de la grosse Margot ». Ici, le comique prend le contrepied de l’amour courtois, qu’il parodie.

Autres exemples :
- Arthur Rimbaud, par exemple « L’éclatante victoire de Sarrebrück » (octobre 1870)
http://rimbaudexplique.free.fr/poemes/eclatantevict.html

Au milieu, l'Empereur, dans une apothéose
Bleue et jaune, s'en va, raide, sur son dada
Flamboyant ; très heureux, - car il voit tout en rose,
Féroce comme Zeus et doux comme un papa ;

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste
Près des tambours dorés et des rouges canons,
Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste,
Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms !

A droite, Dumanet, appuyé sur la crosse
De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
Et : " Vive l'Empereur !!! " - Son voisin reste coi...

Un schako surgit, comme un soleil noir... - Au centre,
Boquillon rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
Se dresse, et, - présentant ses derrières - : " De quoi ?...
(Cahier de Douai)

- Théodore de Banville, Odes funambulesques. Noter que Banville fait partie des parnassiens.
- Alfred Jarry, vers bouffons de ses opérettes.
- Henri Michaux, Plume

L’intérêt de cette poésie comique est qu’elle renouvelle l’écriture poétique par une contestation, parfois violente (voir les parodies l’Album zutique, éd. GF, ou ici http://www.mag4.net/Rimbaud/poesies/Album.html), des codes institués et dogmes de la poésie, et de la poésie comme totem.

Voir Arnaud Bernadet, « L’aporie lyrique du comique : Éléments de réflexion critique », dans Études françaises, P.U. Montréal, 2015.
https://www.erudit.org/revue/etudfr/2015/v51/n3/1034135ar.pdf

↝ Idée corrélative : la poésie engagée dans l’histoire

Les Discours de Ronsard, parmi lesquels le fameux Discours des misères de ce temps, sont des poèmes de combat dans le contexte des guerres de religion. Un recueil comme les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné est une machine de guerre ; la rhétorique, sous ses formes judiciaire et délibérative, y est omniprésente. Mais la cible directe de Leconte de Lisle, dans la citation qui constitue notre sujet, est un poète contemporain : Victor Hugo, l'auteur des Châtiments et du fameux «Fonction du poète» (Les Rayons et les ombres, 1840). On y lit ces vers :

Je vous aime, ô sainte nature !
Je voudrais m'absorber en vous ;
Mais, dans ce siècle d'aventure,
Chacun, hélas ! se doit à tous.

Dès 1822, dans la préface des Odes et ballades, Victor écrit que «La poésie n'est pas dans la forme des idées mais dans les idées elles-mêmes. [...] Le poète doit marcher devant les peuples comme une lumière et leur montrer le chemin.» La poésie est donc tout entière tournée vers sa visée, et la forme est un moyen.

Leconte de Lisle, pour qui la forme est la beauté même, s'attaque donc à deux courants poétiques, qui peuvent à l'occasion se rencontrer : la poésie populaire de Béranger, et la poésie engagée de Hugo, qui donne lui-même à son écriture une vocation populaire.
En quoi consiste la poésie dont il veut imposer l’idée ?

■ Le poète, gardien du temple ?

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