"Traîtresse / Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse? " (sur une élégie de Properce)

par Fanny Gressier

Élégies, I, 5




Invide, tu tandem voces compesce molestas,
   Et sine nos cursu, quo sumus, ire pares.
Quid tibi vis, insane ? meos sentire furores ?
   Infelix ! properas ultima nosse mala,
Et miser ignotos vestigia ferre per ignes,
   Et bibere e tota toxica Thessalia.
Non est illa vagis similis collata puellis :
   Molliter irasci non sciet illa tibi.
Quod si forte tuis non est contraria votis,
   At tibi curarum millia quanta dabit !
Non tibi iam somnos, non illa relinquet ocellos
   Illa ferox animis adligat una viros.
Ah ! mea contemptus quoties ad limina curres,
   Cum tibi singultu fortia verba cadent,
Et tremulus mæstis orietur fletibus horror,
   Et timor informem ducet in ore notam,
Et quæcumque voles fugient tibi verba querenti,
   Nec poteris, qui sis aut ubi, nosse miser !
Tum grave servitium nostrae cogere puellae
   Discere et exclusum quid sit abire domum ;
Nec iam pallorem totiens mirabere nostrum,
   Aut cur sim toto corpore nullus ego.
Nec tibi nobilitas poterit succurrere amanti :
   Nescit Amor priscis cedere imaginibus.
Quod si parva tuae dederis vestigia culpae,
   Quam cito de tanto nomine rumor erit !
Non ego tum potero solacia ferre roganti,
   Cum mihi nulla mei sit medicina mali ;
Sed pariter miseri socio cogemur amore
   Alter in alterius mutua flere sinu.
Quare, quid possit mea Cynthia, desine, Galle,
   Quaerere : non impune illa rogata venit.

Vas-tu enfin, jaloux, retenir tes propos déplaisants ! Accepte que nous menions d’un même pas notre course. Quelle est ton intention, fou que tu es ? éprouver mes fureurs ? Infortuné ! tu es pressé de connaître les derniers des maux, de porter tes pas, malheureux ! à travers des feux inconnus, de boire les poisons de toute la Thessalie ! Comparée aux amies volages, elle ne leur ressemble pas ; c’est sans douceur qu’elle s’emporte contre toi ! Et si, d’aventure, elle ne s’oppose pas à tes vœux, elle te donnera des soucis et par milliers ! Elle n’abandonnera plus ton sommeil, ni tes pauvres yeux : elle est unique pour enchaîner par le cœur les hommes farouches ! Las ! que de fois, méprisé, tu accourras vers mon seuil, tes fiers propos se perdront avec un sanglot, effroi et tremblement naîtront avec des larmes d’affliction, la peur étendra sur ton visage une vilaine tache, tu voudras te plaindre et tous les mots t’échapperont ; tu ne sauras plus, malheureux, qui tu es, où tu es. Il te faudra alors apprendre la pesante servitude de notre amie, et ce qu’est le retour chez soi, une fois chassé ; tu ne t’étonneras plus si souvent de notre teint blême, ni de mon corps tout anéanti. Ta noblesse ne viendra pas au secours de ton amour ; l’amour ne sait pas céder devant les portraits d’ancêtres. Et si tu laisses des traces légères de ta faute, un si grand nom fera jaser et bien vite !
Et moi, je ne pourrai plus alors t’apporter des consolations si tu m’en pries, moi qui n’ai aucun remède à mon propre mal ; mais dans un même malheur notre amour commun nous obligera à pleurer dans le sein l’un de l’autre. Aussi, cesse, Gallus, de chercher quels sont les pouvoirs de ma Cynthia ; quand on la prie, elle ne vient pas impunément.


Ce poème, le cinquième du premier livre des Élégies de Properce, nous présente trois personnes et leurs relations. Ego, figure du poète amoureux, tu, un autre homme qu’il prend à partie directement, à qui il adresse force conseils et qu’il nommera tout à la fin de la pièce Gallus, enfin illa, la jeune femme dont l’identité est précisée dans le même vers : Cynthia (1).


Déroulement du poème

Toute l’élégie joue sur les rapports entre ces personnes. Elle s’ouvre in medias res, ici en pleine discussion entre les deux hommes, Invide au masculin singulier introduit immédiatement cette figure du rival. Ego, lui « fait la leçon », et l’Invide initial est repris par trois autres vocatifs : insane, infelix, miser, tous de même tonalité.
Ego prend alors un ton quasi professoral, il semble faire preuve de compassion à l’égard de celui dont il évoque l’ignorance, l’inconscience ; fort de la supériorité que lui donne l’expérience, Ego veut mettre tu en garde contre illa. Pour ce faire, il trace d’elle un portrait en action qui aboutit à la définition péremptoire du vers 12 : illa enchaîne les hommes, fussent-ils farouches.
Dès lors Ego imagine tu tombé sous sa coupe et, non sans une certaine complaisance, esquisse dans cette partie centrale de la pièce quelques scènes où tu viendra l’appeler au secours ; le mouvement semble se clore sur un miser (v. 18) qui fait écho à celui du vers 5.
Néanmoins le statut de victime de tu est repris ; Ego insiste ; un distique se glisse qui sans doute fait allusion aux remarques sarcastiques que tu se permet à l’encontre d’Ego, à ses voces molestas du tout premier vers. Un nouveau quatrain renchérit sur les dangers qu’illa peut faire courir à ce rival ; les négations s’accumulent ensuite : Gallus ne peut espérer aucune aide efficace de la part d’Ego ; seul un lamento commun est envisageable ; et le pluriel miseri les associe cette fois tous les deux.
Mais le distique final, avec ses deux noms propres, tire une conclusion qui se veut définitive et remet chacun à sa place : Gallus n’a pas à prendre des risques qu’il ne pourrait assumer ; Ego, lui, l’affirme nettement : Cynthia est sienne !

Portrait d’illa

Illa apparaît au vers 7 et domine toute la pièce ; le démonstratif marque une certaine distance, — celle qu’Ego voudrait maintenir par rapport à tu ? —, mais aussi quelque admiration — celle qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver ?
D’emblée (aux vers 7, 8, 11), le pronom est associé à des négations ; toutes les attentes sont démenties ; elle n’a rien à voir avec les vagae puellae ; et d’ailleurs le poète la déclare una. La fermeté voire la violence la caractérisent, ce qu’exprime la litote non molliter (v.8) — qui sera reprise en final par le non impune. C’est d’expérience qu’il peut faire état de ses colères, irasci solet. Suit une autre hypothèse : une maîtresse bienveillante, hypothèse présentée comme peu vraisemblable — si forte (« si d’aventure »), — mais elle donne aussitôt lieu à une certitude brutale : des soucis et en nombre infini ! Le poète précise ce que perdra son auditeur : plus question de sommeil, sans doute entre les faveurs de la belle et les insomnies angoissées en son absence ; son image s’imprimera sur les yeux amoureux et cette obsession leur fera perdre toute liberté ; on peut noter que dans l’élégie I.19 Properce emploie une image analogue : là, c’est l’enfant Amour qui s’est attaché aux yeux des amants.
Il en vient donc à une définition aussi concise que frappante : présent de vérité générale, image des liens, contraste entre le singulier illa encore accentué par una (elle et elle seule) et le pluriel viros, tandis que l’adjectif feros avec sa connotation de sauvage liberté semble s’opposer à cet esclavage. Enchaîner ! Au XXIème siècle, la métaphore des chaînes amoureuses a perdu de sa force mais Properce écrit dans une société où l’esclavage est une réalité de la vie quotidienne et il n’hésite pas à utiliser le terme servitium (v. 19), accentué par grave ; cette pesante servitude suggère l’image très concrète des entraves.
Et c’est encore sur ce pouvoir, cette toute puissance de Cynthia que s’achève le poème avec un tour neutre et inquiétant par tout ce qu’il peut recouvrir : quid possit.

La passion amoureuse

Ainsi ce portrait d’illa dessine en même temps une certaine représentation de la passion.
D’autres termes la complètent au fil de cette pièce. Au vers 3, Ego mentionne meos furores, expression un peu ambiguë ; demande-t-il à tu s’il souhaite éprouver les mêmes fureurs que celles que ressent Ego ? ou s’agit-il d’être victime des fureurs qu’Ego pourrait exercer à son encontre ? Quoi qu’il en soit, le terme de furor est très fort, il appartient au vocabulaire tragique et signifie la perte de toute maîtrise de soi.
Autres thèmes appelés par la passion : les maux (ultima mala), les poisons (toxica), avec leur origine habituelle ; on sait en effet que la magie est la spécialité par excellence de la Thessalie. Dans ce vers 6, l’allitération en dentales est nette ; s’y ajoute l’image plus originale d’une traversée périlleuse au milieu des feux — métaphore usuelle, celle-là.
Ce thème de la maladie est développé et présenté dans ses conséquences physiques ; les vers 21 et 22 montrent le poète en piteux état : blême et totalement épuisé (toto corpore nullus) ; débauches et inquiétudes en sont les causes. Sans doute s’agit-il là de ces remarques désagréables que son auditeur lui assénait et dont Ego voulait être débarrassé au tout premier vers, ces voces molestas.
La comparaison est reprise : pas de solacia, pas de medicina et l’allitération insistante des « m » renforce un aveu déjà accentué par le jeu du pronom et du possessif qui encadrent la négation mihi nulla mei (v. 28). Le poète, qui se fait volontiers donneur de leçons, reconnaît son incapacité à en tirer parti, à se soigner lui-même.
Un aspect de la passion amoureuse que Properce mentionne plus souvent que les autres poètes élégiaques, ce sont ses répercussions sociales. Ainsi le poème 25 du livre III fait état des sarcasmes qu’il a dû endurer en société (Risus eram... inter convivia).
Ici, il s’agit des titres dont pourrait se prévaloir son rival : sa noblesse, qui se concrétise dans les portraits de ses ancêtres ; on sait que c’était un droit, le jus imaginum, réservé aux Romains qui avaient exercé des charges curules. Cet atout constitue plutôt une circonstance aggravante en cas de faux pas ; même s’il ne s’agit que de parva vestigia, la médisance a tôt fait de s’abattre sur le coupable en raison même de son rang social élevé.
Nul secours donc à attendre du côté de ses pairs !

Les ravages de la passion

On retrouve des éléments traditionnels de l’élégie amoureuse : l’amant « chassé » loin du seuil de sa maîtresse (exclusum, v.20) et qui une fois victime du mépris de la belle n’aura d’autre recours que de se précipiter pour pleurer auprès de... son rival. Et le poète emploie un possessif assez ambigu (nostrae puellae). Scène paradoxale, dont Properce peut affirmer qu’elle sera fréquente : mea... quotiens ad limina (« que de fois vers mon seuil »).
Ego trace avec une certaine complaisance, qui se mêle d’ironie, le tableau de ce rival en proie à la passion. Il feint de s’apitoyer avec infelix et miser mais ne semble pas trop mécontent d’imaginer son rival venant se plaindre et chercher secours auprès de lui. Une petite séquence nous le montre incapable de s’exprimer, de ravaler ses larmes, tremblant, affolé, enlaidi par la panique — cette informem notam, tache qui le défigure est bien de même nature que le teint blême (pallorem) reproché au poète ! Et Properce ne s’arrête pas là ; insane, le malheureux a complètement perdu la tête, qui sis aut ubi. Son rival sera donc asservi et réduit à un statut lamentable ; il prétendra s’exprimer avec fierté, prononcer des paroles fermes, fortia verba (v.14) mais Properce insiste, avec, semble-t-il, une certaine satisfaction, sur cette aphasie malgré tous ses efforts : quaecumque voles. Le verbe fugient est encore plus fort que le cadent.
Dans son excès la caricature est sans aucun doute vengeance de la part du poète, excédé par les remarques dont il est lui-même victime. Son exaspération se manifestait dans le tandem impatient du vers 1.
Une forme surprenante de réconciliation est envisagée un temps : mettre en commun leur détresse ; la contrainte qui s’exercera sur tu pourrait les affecter tous les deux et le cogere du vers 19 est cette fois à la première personne du pluriel, cogemur, même affliction et les termes se multiplient : pariter, socio, alter in alterius, mutua, pour faire état de cette communauté de destin qui se résume aux pleurs !

Démenti final

Mais le poème ne s’arrête pas sur ces larmes, un peu déconcertantes pour un lecteur moderne !
Ego reprend son ton professoral. Dès le début il avait adressé plusieurs injonctions assez fermes en faisant sentir à tu combien son projet était incohérent avec la prise à partie quid tibi vis ? qui signifie « qu’est-ce que cela veut dire ? ».
Il a ensuite employé des termes qui insistaient sur l’ignorance de ce rival : sa hâte à découvrir des maux, nosse mala, des feux inconnus ignotos, à apprendre ce qu’est la servitude, discere.
La curiosité de Gallus, sa volonté de quaerere... quid possit, de faire l’épreuve des pouvoirs de Cynthia, voilà ce que le poète ne peut qu’interdire à Gallus : le danger est trop fort, non impune. Et son rival doit admettre qu’il s’agit bien là de la conclusion de tout le raisonnement qu’il lui a présenté, quare.
Mais Ego, lui, peut employer le possessif mea, et à une place insistante, qui rappelle l’ouverture du poème : nos cursu quo sumus ire pares. L’expression est surprenante, mêlant l’image d’un parcours, d’une traversée, cursu, à celle d’une stabilité, provisoire peut-être, évoquée par le verbe sumus ; le plus important est sans doute l’affirmation nos... pares qui suggère entre les deux membres de ce couple, un accord, une volonté commune.

Properce offre ici à un rival peu averti un chapitre d’un ars amandi ; il multiplie les mises en garde ; rien de compatissant dans cette diffusion de sa science, fondée sur l’expérience. Le dissuader, c’est revendiquer pour lui seul les mille soucis, être seul à connaître la servitude déshonorante. Mais lui garde la maîtrise verbale, remède par excellence qui fonde sa supériorité. Ainsi ce poème se révèle un hommage à la poésie, aux mots qui ne le fuient pas.



(1) Cynthia est le nom sous lequel Properce chante une — ou plusieurs — femme(s), réelle ou imaginaire. Sur le choix de ce vocable voir les autres élégies qui lui sont consacrées (I 18 et I 19).

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