Les Harpyes, ou le féminin terrifiant (Virgile, Énéide)

par Fanny Gressier

Énéide, III, v. 222-244


Texte latin

Inruimus ferro, et diuos ipsumque uocamus
in partem praedamque Iouem ; tum litore curuo
exstruimusque toros dapibusque epulamur opimis.
At subitae horrifico lapsu de montibus adsunt
Harpyiae et magnis quatiunt clangoribus alas,
diripiuntque dapes contactuque omnia foedant
immundo ; tum uox taetrum dira inter odorem.
Rursum in secessu longo sub rupe cauata
[arboribus clausi circum atque horrentibus umbris]
instruimus mensas arisque reponimus ignem ;
rursum ex diuerso caeli caecisque latebris
turba sonans praedam pedibus circumuolat uncis,
polluit ore dapes. Sociis tunc arma capessant
edico, et dira bellum cum gente gerendum.
Haud secus ac iussi faciunt tectosque per herbam
disponunt ensis et scuta latentia condunt.
Ergo ubi delapsae sonitum per curua dedere
litora, dat signum specula Misenus ab alta
aere cauo. Inuadunt socii et noua proelia temptant,
obscenas pelagi ferro foedare uolucris.
Sed neque uim plumis ullam nec uolnera tergo
accipiunt, celerique fuga sub sidera lapsae
semesam praedam et uestigia foeda relinquont.
Traduction

Nous chargeons de notre épée et nous invitons les dieux et Jupiter lui-même au partage et au butin ; alors, dans un creux du rivage, nous préparons des banquettes et nous festoyons de riches mets. Mais, soudain, dans un horrible glissement depuis les monts, voici les Harpies ; avec de grands hurlements elles font claquer leurs ailes, elles arrachent les mets et souillent tout de leur infect contact. Et leur cri est sinistre au milieu de l’affreuse odeur.
De nouveau, en une crique profonde, sous un surplomb rocheux, nous apprêtons des tables et replaçons le feu sur les autels ; de nouveau, d’une autre partie du ciel, depuis leurs aveugles cachettes, leur horde bruyante aux pieds crochus vole autour de son butin et de sa bouche pollue nos mets.
Je dis alors à mes compagnons de prendre les armes, de combattre cette sinistre engeance. L’ordre donné, ils l’exécutent, ils posent sur l’herbe leurs épées et les recouvrent, ils cachent et dissimulent leurs boucliers. Aussi, lorsqu’en glissant d’en haut, elles se firent entendre le long du creux du rivage, Misène du haut de son observatoire donne le signal, avec l’airain creux. Mes compagnons s’élancent, tentent en un combat inconnu jusque là de souiller de leur épée les funestes oiseaux de mer. Mais leurs plumes ne subissent aucune violence, leur dos aucune blessure ; elles glissent en une fuite rapide vers les étoiles, elles abandonnent leur butin à demi rongé et leurs traces repoussantes.


Énée, le prince troyen vaincu, a dû fuir sa patrie ; il erre en Méditerranée à la recherche d’une terre où construire une nouvelle cité. Après un naufrage il a été accueilli par la reine Didon, elle-même occupée à bâtir la ville qui deviendra Carthage ; elle offre en l’honneur du prince un banquet et le prie de lui faire le récit de son voyage depuis Troie.

Tout le chant II a évoqué la prise de Troie et l’incendie allumé par les Grecs. Avant qu’Énée ne quitte sa ville, Hector, naguère tué par Achille, lui est apparu, et lui a confié les Pénates de la cité avec la mission de leur chercher des remparts ; peu après, l’ombre de Créüse, son épouse décédée, lui a signifié de gagner l’Hespérie – ce qui désigne simplement le couchant, donc l’ouest.

Le chant III s’ouvre sur le départ de la flotte vers la Thrace, mais Énée y apprend que le roi de Thrace a trahi les Troyens ; aussi reprend-il la mer pour se diriger vers Délos ; là l’oracle d’Apollon qu’il consulte les incite à retrouver leur antiquam matrem ; Anchise, gardien de la mémoire, pense alors à la Crète qui serait le berceau de leur race. Nouvelle déception : la peste y sévit et les Troyens doivent une nouvelle fois reprendre leur navigation. Mais un songe vient réconforter Énée : les Pénates lui annoncent que l’Hespérie correspond à l’actuelle Italie.

Une tempête se déchaîne contre les Troyens qui finissent par aborder dans un port des Strophades, deux îles minuscules de la grande mer ionienne. Ces deux îles se situent à une quarantaine de kilomètres à la fois à l’ouest du Péloponnèse, et au sud de l’île de Zante/Zacynthos.


Le récit : des préparatifs d'un repas au fantastique

L’ensemble de l’épisode est donc un récit que fait Énée à la reine Didon ; il se met lui-même en scène dans ce passage, avec Anchise, son père âgé, et les Troyens qui l’ont accompagné dans sa navigation, d’où l’emploi du « nous ». Les navigateurs ont échappé à trois jours de tempête et abordé dans une île où ils découvrent des troupeaux de bœufs et de chèvres, sans gardien.

Leur réaction est immédiate : « nous nous précipitons » (irruimus). Le récit néglige les étapes inutiles ; cependant les articulations qui le scandent sont extrêmement nettes ; dès le vers 223, tum présente, après la prière aux dieux, ce qui devrait être un copieux repas. Premier effet de surprise (v. 225) avec at et l’irruption brutale des Harpyes ; reprise des préparatifs avec rursum (v. 231), auquel fait écho, deux vers plus loin et à la même place initiale, un nouveau rursum. Énée réagit tunc et prépare l’affrontement. Sa stratégie se met en œuvre avec ergo (au début du vers 238). Cependant la lutte s’avère impossible, ce que constate le vers 242, qui commence par sed.

Enfin, au vers 245, le texte bascule complètement dans le fantastique avec un gros plan sur une des Harpyes qui prend la parole pour une annonce angoissante. Ses propos, qui ont occupé onze vers, sont conclus par un dixit qui souligne leur caractère péremptoire. Et leur effet sur les compagnons d’Énée – nouveau rebondissement – est introduit par at. Plus maîtrisée, la réaction d’Anchise est coordonnée par un simple et, et une reprise de l’action avec tum. L’épisode se clôt alors sur un nouveau départ en mer.

Piété et monstruosité

Cette cinquantaine de vers s’organise autour de plusieurs thèmes : butin et légitimité, piété et malédiction, nourriture et souillure.

Nourriture et piété semblent liées dès le début : sitôt réussi leur attaque contre les troupeaux, Énée et les siens ne manquent pas d’inviter les dieux à en prendre leur part (vocamus) ; comme dans tout sacrifice bien ordonné, il s’agit de brûler sur des autels, ici improvisés, les os et les graisses des animaux dont les participants consommeront la viande ; c’est ce qui est mentionné avec le feu qui reprend sur les autels (v. 230).

Ce respect du rite permet à Anchise dans le final de déclarer aux Di qu’il invoque, servate pios ; Énée s’est bien montré « pius » en ne négligeant pas cette prière initiale.

Mais la nourriture abondante dont les Troyens espèrent se rassasier ne sera qu’un leurre ; à peine leur repas commencé, il est bouleversé par la soudaine intrusion des Harpyes et les mets riches deviennent leur proie, elles les arrachent (diripiunt). Le terme latin est presque ici la traduction de leur nom grec : Harpyes vient du grec harpazein (ἁρπάζειν) : « dérober » ; et ce qui peut rester des viandes est aussitôt souillé, omnia foedant : première occurrence dans le passage de ce verbe foedare – qui sera associé à ces monstres.

Les dapes, mets des Troyens, présentés au vers 224, arrachés au vers 227, souillés en 234, lors de la seconde attaque des Harpyes, deviennent à leur tour pour ces Harpyes un « butin » (praedam), terme lourd d’hostilité, tant au vers 232 qu’en 244, quand disparaît leur horde.

En lien évident avec la nourriture apparaît la prophétie de Célèno : elle annonce une dira fames, reprenant l’adjectif dont son engeance a été plusieurs fois qualifiée ; Énée a parlé de leur vox... dira (v.238), de la dira... gente (V.235), et c’est encore ce terme, associé à obscenae, de mauvais augure, qui peut les définir au vers 262, dirae obscenaeque volucres, écho à obscenas volucris (v. 241). Dira fames : une faim si atroce qu’elle génère un comportement bien peu humain, ambesas... malis absumere mensas. À cette annonce, « manger des tables », que peuvent comprendre les Troyens ? Ils se voient presque dotés du même geste que les Harpyes elles-mêmes ; elles ont à moitié rongé leur proie, semesam, – d’où leur frustration ! – Les Troyens ne devraient guère mieux faire avec leurs tables rongées tout autour, ambesas.

Faim et volonté de se nourrir constituent donc un premier axe de ce passage.

Nourriture et légitimité sont également liées. En effet, Célèno proteste contre le massacre des troupeaux auquel se sont livrés les naufragés affamés ; elle y voit la preuve de la déloyauté d’Énée et de ses compagnons , et le signifie par l’apostrophe Laomedontiadae : descendants de Laomédon. Rappelons que Laomédon est un roi de Troie, ancêtre d’Énée, qui utilisa les services de Neptune et Apollon pour construire les remparts de sa ville et refusa ensuite de les rémunérer ; il récidiva même avec Hercule, qui, cette fois, le tua ! L’appellation est donc lourde de griefs. Les Troyens se sont rendus coupables de ce massacre et Célèno y voit un véritable casus belli ; bellum est lancé deux fois en tête de proposition (v. 247 et 248).

Énée n’avait sans doute pas en mémoire le passage du récit d’Ulysse qui, dans le chant XII de l’Odyssée, rappelle qu’il avait averti ses compagnons d’épargner les bœufs du Soleil ; mais « un dieu [lui] versa sur les yeux le plus doux des sommeils » ; dès lors les compagnons d’Ulysse saisissent l’occasion, se repaissent des bêtes qu’ils ont abattues ; le Soleil implore la vengeance de Zeus et des immortels et quand les Grecs ont repris la mer tous sont emportés par les vagues et noyés.

Une différence toutefois : Énée ignorait l’identité des propriétaires de ces troupeaux ! Mais Célèno insiste et prétend voir dans cette boucherie une déclaration de guerre, une volonté hostile qui irait jusqu’à les expulser d’un territoire sur lequel elle affirme ses droits ancestraux : patrio Harpyias... pellere regno et pour donner plus de poids à son accusation, elle souligne leur innocence (insontis). Il est permis de douter de la véracité de cette déclaration de Célèno, car les Harpyes ont déjà été expulsées, par les Argonautes, de la maison du vieux roi Phinée, roi de Thrace, qu’elles empêchaient de s’alimenter par les déjections qu’elles déversaient sur sa nourriture.

Souillure, foedare : ce thème se retrouve à plusieurs reprises ; les Harpyes sont connues – et Énée l’a d’ailleurs rappelé peu auparavant (v. 216-217) – pour leur foedissima ventris proluvies, leurs excréments infects. Nous avons vu cette activité des Harpyes mentionnée dès le vers 227, et précisée par taetrum odorem ; le contact de leur bouche constitue une nouvelle forme de souillure (polluit ore, au v. 234) et, lorsqu’elles quittent la scène, ce sont des vestigia foeda qu’elles laissent derrière elles.

En réponse, l’effort d’Énée pour les combattre est présenté, de façon inhabituelle, par ce même verbe, foedare (v.241). Il est particulièrement difficile à traduire : il s’agit de rendre l’adversaire aussi immonde, aussi repoussant ; pour des humains, « défigurer » pourrait convenir, mais les Harpyes sont qualifiées dans ce vers d’obscenas pelagi volucris, oiseaux de mer de sinistre augure.

Avec cette expression se remarque toute l’ambiguïté qui s’attache à ces monstres.

Ce sont d’abord des oiseaux, annoncés par le mouvement de leur vol inquiétant, glissement repris par lapsu de montibus (v.225), delapsae (v. 237) puis lapsae (v.243). Cependant, leur identification se fait immédiatement, adsunt, elles sont là, avec des attributs d’oiseaux : ailes (alas, v.226), plumes (plumis, v.242), (pennis, v.258), attributs qui, entre leurs attaques, leur permettent de regagner leurs caches, voire de fuir vers les astres.

Ces oiseaux sont dotés de griffes, pedibus uncis (v.232), mais se font aussi entendre de façon d’emblée inquiétante ; magnis clangoribus s’applique certes à des animaux, mais vox, deux vers plus bas, ne s’emploie que pour des humains, auxquels turba sonans pourrait aussi s’appliquer.

Ces surprenants oiseaux se révèlent vraiment fantastiques ; Énée a bien prévu un combat totalement inédit, nova proelia (v. 240), mais il ne pouvait deviner que ces monstres étaient invulnérables : neque vim…ullam nec vulnera... accipiunt ; il ne s’agit donc pas de simples oiseaux, même si la défense des Troyens, bien organisée, a réussi à les mettre en fuite.

En effet, aucun répit dans l’horreur : Célèno se manifeste aussitôt et va jusqu’à prendre la parole hanc pectore vocem (v. 246). Notons la solennité des deux vers qui l’introduisent, entièrement constitués de spondées (à l’exception du dactyle cinquième). On passe alors de la monstruosité à l’affirmation de l’autorité, et même d’une autorité surhumaine. Énée connaît déjà le contenu du message de Célèno – quand il le reprend devant Didon –, aussi qualifie-t-il Célèno de infelix vates et le terme de vates montre qu’il lui attribue une fonction d’intermédiaire entre la divinité et les Troyens.

D’ailleurs Célèno ne se prive pas d’insister sur l’importance de ses propos, du fait même de leur origine : ils émanent de Jupiter, via Phébus Apollon et c’est à elle qu’a été confié le soin de les transmettre ; ce qui est pour elle l’occasion de se présenter, Furiarum ego maxima. Cette définition ne présage rien d’heureux pour les naufragés car les Furies se chargent de venger meurtres, parjures, violation des lois de l’hospitalité et de châtier impitoyablement ceux qui s’en sont rendus coupables. Elles sont d’ordinaire nommées en latin Dirae, et l’adjectif dirus souvent repris dans ce passage pouvait laisser deviner la nature de ces êtres répugnants.

L’ambiguïté qui caractérise ces Harpyes marque aussi la prophétie de Célèno. Elle connaît parfaitement le but d’Énée – que lui-même n’a découvert que progressivement : l’Italie, et Célèno confirme la révélation faite peu auparavant par les Pénates ; le vers 254 apporte à Énée le plus grand réconfort qu’il puisse recevoir : non seulement l’arrivée en Italie mais la possibilité d’accès à ses ports ; voilà qui doit soulager des navigateurs qui ont déjà subi plusieurs tempêtes ! Le vers 255 marque un tournant : certes, il contient de nouveau une prédiction encourageante : datam... urbem, un territoire légitime, et non un « butin » et ici encore on sent que Célèno est parfaitement informée car toutes les annonces faites à Énée ont évoqué ces grands remparts qu’il lui faudra édifier, mais le sed initial laissait présager une réserve. Et la prédiction qui suit, dans son incohérence apparente, est effrayante, tandis que le mélange de labiales et de sifflantes ([m], [b] et [s]) renforce l’effet inquiétant.

Une double réaction contrastée suit ces propos de Célèno : l’effroi des compagnons d’Énée est suggéré par un phénomène souvent évoqué, le sang qui se glace, l’impossibilité de lutter physiquement. Force leur est de recourir à la prière avec l’ambiguïté qui persiste quant à la nature de ces Harpyes ; et le vers 262 envisage les deux hypothèses : déesses ou oiseaux, mais dans les deux cas les adjectifs dirae obscenaeque semblent pouvoir leur être appliqués.

Énée s’efface alors totalement derrière la figure de son père, Anchise, qui a ici sa stature de chef protégé par Jupiter. Au moment où il se résignait à quitter Troie en flammes, Jupiter s’est manifesté en réponse à sa prière si pietate meremur (chant II, v. 690). On sent chez Anchise la sérénité supérieure de qui se sait reconnu comme pius ; les Troyens méritent donc d’être épargnés, servate pios. C’est lui qui gère le retour à des activités normales et l’épisode s’achève sans commentaire sur la reprise de la navigation.

Il faudra attendre le chant VII pour que soit comprise cette annonce en définitive bien placide : parvenus sur le sol de l’Italie, les Troyens feront un repas de galettes de céréales sur lesquelles ils ont posé des fruits champêtres ; une fois les fruits mangés, ils attaquent le petit plateau de Cérès- pour un lecteur du XXIe siècle, il suffit de penser à une sorte de hamburger ; et le jeune fils d’Énée, Iule, s’écrie alors en manière de plaisanterie, Etiam mensas consumimus, nous mangeons aussi les tables (v. 116). Énée réagit aussitôt en saluant la terre sur laquelle ils se trouvent, qu’il sait désormais être la terre promise par les destins : Salve fatis mihi debita tellus !

Il est à noter que curieusement, dans ce chant VII, c’est à Anchise même qu’Énée prêtera la prophétie, dès lors qu’elle a perdu son caractère horrible ; il semble avoir oublié l’affreuse Célèno. Elle avait pourtant bien déclaré haec mea figite dicta, sans doute faut-il voir là un effet de l’inconscient d’Énée. C’est de la bouche de son père qu’il dit avoir alors recueilli les fatorum arcana, les secrets des destins, annonçant cette faim qui pousse à consumere mensas.

Même si, par la suite Énée, a oublié, semble-t-il, cette étape des îles Strophades, le lecteur ne peut qu’être marqué par la richesse de son récit ; Énée narrateur fait preuve d’une remarquable compétence de metteur en scène. Il nous fait vivre au présent les arrivées successives de ces monstres, dont quelques traits suffisent à suggérer la présence. Les Oiseaux d’Hitchcock pourraient bien être de lointains descendants de ces Harpyes. Il nous fait entendre les propos mêmes de Célèno à la fois solennels, péremptoires et précis.

Se dessine aussi ici le thème de la terre à la fois donnée et à conquérir, cette terre promise dont le thème est étroitement lié à la piété des héros et constitue l’axe majeur de l’épopée de Virgile.


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