Pas de Cupidon pour Cendrillon ? (Sénèque, Phèdre)

par Fanny Gressier

Phèdre, 184-219


Texte latin

PHÆDRA

[...] Quid ratio possit ? Vicit ac regnat furor
potensque tota mente dominatur deus.
Hic uolucer omni pollet in terra patens
laesumque flammis torret indomitis Iouem ;
Gradiuus istas belliger sensit faces,
opifex trisulci fulminis sensit deus,
et qui furentis semper Aetnaeis iugis
uersat caminos igne tam paruo calet ;
ipsumque Phoebum, tela qui neruo regit,
figit sagitta certior missa puer
uolitatque caelo pariter et terris grauis.

NUTRIX

Deum esse amorem turpis et uitio fauens
finxit libido, quoque liberior foret
titulum furori numinis falsi addidit.
Natum per omnis scilicet terras uagum
Erycina mittit, ille per caelum uolans
proterua tenera tela molitur manu
regnumque tantum minimus e superis habet ;
uana ista demens animus asciuit sibi
Venerisque numen finxit atque arcus dei.
Quisquis secundis rebus exultat nimis
fluitque luxu, semper insolita appetit.
Tunc illa magnae dira fortunae comes
subit libido : non placent suetae dapes,
non tecta sani moris aut uilis scyphus.
Cur in penates rarius tenues subit
haec delicatas eligens pestis domos ?
Cur sancta paruis habitat in tectis Venus
mediumque sanos uulgus affectus tenet
et se coercent modica ? Contra diuites
regnoque fulti plura quam fas est petunt ?
Quod non potest uult posse qui nimium potest.
Quid deceat alto praeditam solio uide :
metue ac uerere sceptra remeandis uiri.

PHÆDRA

Amoris in me maximum regnum fero
reditusque nullos metuo. [...]

Traduction

PHÈDRE

Que pourrait la raison ? La folie est victorieuse, elle est reine, un dieu puissant règne sur tout mon esprit. Cet être ailé s’étend dans sa force sur toute terre et de ses flammes indomptées blesse et brûle Jupiter ; le belliqueux Gradivus [Mars] en a éprouvé les torches, le dieu créateur de la foudre à trois pointes les a éprouvées, celui qui sans cesse attise les fournaises furieuses sur les crêtes de l’Etna est embrasé de ce feu si frêle ; Phébus lui–même, qui de son arc dirige des traits, l’enfant mieux assuré l’a percé de la flèche qu’il a lancée ; il vole et accable le ciel comme les terres.

LA NOURRICE

Que l’amour soit un dieu, voilà une invention de la passion, honteuse et qui soutient le vice ; pour être plus libre elle a ajouté à sa folie le nom d’une divinité — mensonge !
Ah, oui ! pour qu’il erre par toutes les terres, la déesse de l’Eryx envoie son fils et lui, volant à travers le ciel, de sa tendre main, manie des traits audacieux ; le plus petit des dieux d’en haut a une royauté si grande ! Ces illusions, c’est la démence qui les a adoptées, qui a inventé la volonté de Vénus et l’arc du dieu.
Quiconque s’enorgueillit d’une prospérité excessive et déborde de luxe, sans cesse recherche l’inédit. Alors s’insinue ce funeste compagnon d’une grande fortune, la passion : ne plaisent plus les mets habituels, les demeures au comportement sain, une coupe de peu de prix. Pourquoi ce fléau s’insinue-t-il plus rarement dans les foyers modestes et choisit-il les maisons raffinées ? Pourquoi la Vénus vénérable réside–t-elle dans d’humbles demeures, pourquoi la foule ordinaire garde-t-elle des sentiments sains, pourquoi ce qui est simple garde-t-il la mesure ? Au contraire, les riches qui s’appuient sur leur royauté, pourquoi recherchent-ils plus qu’il n’est permis ? Qui a trop de pouvoir veut pouvoir l’impossible !
Dotée d’un trône élevé, vois ce qui convient : crains et vénère le sceptre d’un époux qui revient.

PHÈDRE

C’est l’amour dont je supporte en moi la royauté majeure ; je ne crains le retour de personne.


Dès le début de la tragédie de Sénèque, Phèdre s’entretient avec sa nourrice. Elle se plaint des infidélités de Thésée, évoque également le mal qui la tourmente, y reconnaissant la vengeance de Vénus à l’encontre de la descendance du Soleil — ce Soleil qui avait dénoncé les amours de Vénus, épouse de Vulcain, et de Mars.
La nourrice connaît déjà l’objet de la passion de Phèdre, et elle s’efforce de l’amener à considérer les conséquences de cet amour : Quo, misera, pergis ?, « Où vas-tu, malheureuse ? » (v.142).
Forte de la liberté que lui donne, dit-elle, la vieillesse, elle tente de la ramener à la raison : Compesce amoris impii flammas, « Étouffe les flammes d’un amour immoral » (v.165).
Phèdre répond alors en soulignant son incapacité à lutter : Furor cogit sequi peiora, « Ma folie m’oblige à suivre le pire » (v.178-179).
Phèdre, dans la suite de sa réplique, entonne un hymne à la toute puissance du dieu Amour.


Le mythe comme plaidoyer

Ratio, la raison, que la nourrice appelait à l’aide, est d’emblée éliminée ; Phèdre ne lui reconnaît aucun pouvoir effectif, et l’éventuel possit marque ce rejet. À ratio s’oppose aussitôt furor. Furor, c’est cette folie qu’elle a mentionnée six vers plus haut, la perte de tout contrôle, de toute maîtrise de soi. Furor est sujet de deux verbes à l’indicatif : vicit, « elle a vaincu », c’est un fait acquis, et le présent s’impose : regnat. La personnification se fait plus précise et, dans un glissement très habile, le terme deus se substitue à furor ; contrairement à la raison, il est immédiatement gratifié du qualificatif potens, « puissant », et sa souveraineté est renforcée par dominatur, verbe qui a toujours pour un Romain une connotation forte de tyrannie et d’arbitraire.
Les images se mêlent ensuite, empruntées à la tradition ; elles permettent l’identification du dieu ailé, l’enfant qui porte des torches et lance ses flèches (v.186, 193), Cupidon.
On retrouve, elle aussi très classique, la métaphore des flammes de la passion, flammes qui ne connaissent aucun obstacle : indomitis, « indomptées ».
Instrument du pouvoir de ce dieu, ces flammes lui assurent une supériorité sur tous les plus grands dieux, à commencer par Jupiter lui-même, laesum, « blessé » ; sa souffrance fait écho à celle de Phèdre. Et pour évoquer l’activité incessante du dieu enfant, Phèdre emploie des présents, torret (v.187), calet (v.191) : il brûle, il embrase.
Aussitôt après Jupiter, est mentionné Mars ; cette fois il s’agit d’épisodes plus ponctuels : malgré son habitude des combats, il a été victime des torches — sans doute y a-t-il ici un rappel de ses amours avec Vénus, puisque Phèdre reprend la même expression pour le mari de Vénus, — répétition qui peut surprendre un peu pour les deux rivaux ! Vulcain est ici désigné par une périphrase qui accentue le paradoxe : maître du feu, du métal et des fournaises de l’Etna, il est cependant atteint par igne tam parvo, « un feu si petit ».
Nouvelle cible des attaques du dieu Amour : Phébus, l’archer, frappé par la flèche, nouvelle arme qui remplace les torches. Et le jeune dieu voit encore sa supériorité affirmée par le comparatif certior, « plus assuré ».
Phèdre semble avoir quelque complaisance à insister sur le paradoxe de cet enfant doté d’une puissance invincible ; sa légèreté d’être ailé, reprise par le verbe volitat, ne l’empêche pas d’accabler de tout son poids gravis, « pesant », l’ensemble de l’univers, le monde des dieux comme celui des humains.
Quod erat demonstrandum ! Il est évident que Phèdre, dans cette dizaine de vers, plaide pour elle-même, et cherche à se justifier ; comment une femme pourrait-elle résister à une divinité à laquelle aucun dieu n’échappe ?...

Le mythe : beau prétexte !

La nourrice n’est nullement dupe : l’énumération de ces grands exemples ne la convainc pas !
Sa première phrase est un refus catégorique opposé à l'expression deum esse amorem. Et c’est sur un ton quasi voltairien qu’elle dénonce une fable, finxit. L’imagination est le fait d’une passion qu’elle condamne aussitôt avec un doublet : turpis, vitio favens ; la critique est cinglante, les termes renvoient à la morale et à ses critères.
La libido, auteur de cette affabulation, est à son tour personnifiée avec son refus de tout frein, et la nourrice reprend furor et numen, la folie et la volonté divine qui était censée l’expliquer, la justifier.
Certes, la nourrice feint d’adhérer à certains éléments du portrait brossé par Phèdre, et elle en ajoute d’autres : c’est sa mère, Vénus — qui avait un sanctuaire ancien et très important à l’extrémité Nord-Ouest de la Sicile, sur le mont Eryx — qui fait de son fils un perpétuel vagabond, et la nourrice résume son activité dans des termes voisins de ceux utilisés par Phèdre ; on retrouve per caelum volans, « volant à travers le ciel », et tela, les « traits » qu’il lance ; enfin, Cupidon est bien minimus, le plus petit... et il règne !
Mais l’ironie se perçoit dès le vers 198 avec le scilicet, « évidemment » ; pas question pour la nourrice d’admettre cette création d’une imagination toute humaine avec ses incohérences qu’elle souligne volontiers pour conclure sur la définition de vana ista, ces illusions. Leur origine ? non plus seulement la libido du vers 196, mais demens animus, la démence, à son tour sujet de finxit, repris avec insistance au vers 203.

Point de Cupidon : la libido multiforme

La nourrice n’en reste pas là : Les victimes de Cupidon — à supposer qu’il existe ! — sont bien ciblées. Et ses propos se prolongent en accusation moralisante : c’est à une grande fortune que la passion, la libido (v. 205), s’associe, elle l’accompagne, comes.
Qui dit puissance dit excès et insatiabilité, et c’est sous la forme d’une vérité proverbiale que le déclare la nourrice : quisquis (« quiconque »), semper (« toujours »). Nimis et luxu, « trop », « luxe » : les termes sont nettement critiques par rapport à toute norme morale.
Après la définition, on en vient aux exemples concrets qui illustrent cette volonté d’insolita, de jamais vu : plats inédits, coupe décorée, demeures qui ne respectent pas les bonnes mœurs — la critique est de nouveau très nette avec ce sani moris : et la coutume et la santé sont alors refusées.
Ce dégoût des biens qui non placent, ne plaisent plus, fait écho aux analyses de Sénèque lui-même, dans le De Tranquillitate Animi par exemple, sur la lassitude, le fastidium, qui peut aller jusqu'au dégoût de l’existence, le taedium vitae.

La nourrice : Figaro ?

Nouvelle étape dans la tirade de la nourrice : elle se transforme en porte-parole des opprimés face aux puissants.
Les puissants sont nettement mis en accusation dans un jeu de questions (cur, « pourquoi »).
Le contraste est net entre les petits, penates tenues, « foyers modestes », parvis tectis, « humbles demeures », et les delicatas domos, « maisons raffinées ». À la maison symbolique succède une définition très claire : divites, « les riches », et de surcroît regno fulti, « s’appuyant sur leur royauté ».
Quoiqu’il en soit, ces propos dépassent le plan de la morale pour se situer sur celui de la religion ; les excès ont quelque chose de sacrilège : plura quam fas, « plus que ce qui est permis par les dieux », et le verbe petunt à la fin du vers 214 rappelle le appetit de la fin du vers 205. La recherche permanente est vaine.
La liberté de ton de la nourrice par rapport à la cour royale qu’elle connaît de l’intérieur lui viendrait-elle de Sénèque lui-même, proche du pouvoir, dont la richesse fut souvent un objet de critiques ? Faut-il y sentir une forme d’auto-critique ?
La nourrice oppose rapidement à ce comportement malsain, ce fléau, pestis, à la santé (sanos, v. 212) du peuple, du medium vulgus qui, lui, respecte la véritable Vénus, sancta, vénérable ; le peuple sait garder le sens de la mesure, modica va de pair avec medium ; rappelons que la mediocritas est la juste mesure, et Horace nous a appris qu’elle valait de l’or !
Après cette esquisse, la nourrice conclut sa dénonciation sur une formule qui prouve qu’elle a dû fréquenter les maîtres de rhétorique, puisqu’elle joue sur trois occurrences du verbe pouvoir en un seul vers, pour opposer vouloir et pouvoir !

Retour à la situation précise

La nourrice semble soudain se souvenir qu’elle s’adresse en privé à Phèdre et doit la convaincre de se préparer au retour de Thésée qui n’a peut-être pas péri dans son expédition aux Enfers ; les symboles de la royauté, alto solio, sceptra, « trône élevé », « sceptre » sont désormais pour Phèdre symboles d’obligations.
Et le ton se fait ferme avec les deux impératifs metue ac verere, « crains et vénère ».
Le début de la réplique de Phèdre prouve la vanité de l’exhortation qu’elle vient d’entendre, sans doute sans l’écouter : Amor a de nouveau la toute première place, aussitôt associé à regnum, seule « royauté » qu’elle reconnaisse ; la crainte à laquelle l’incitait sa nourrice n’a pas de prise sur la reine, reditus nullos metuo, « je ne crains aucun retour » ; quant à Thésée, l’époux qui doit revenir, il se perd dans un indéfini négatif, nullos !

Cet échange est un peu déconcertant pour un lecteur moderne...
Phèdre manifeste déjà l’ambiguïté à l’égard de sa passion que connaissent les lecteurs de Racine ; mais ce mélange de lucidité et de complaisance, ici, s’abrite derrière un alibi qui ne nous parle plus guère : l’évocation des dieux majeurs soumis à la toute puissance d’un enfant cruel !
D’autre part la nourrice, elle, fait preuve d’une étonnante liberté de ton, pour dénoncer une utilisation trop humaine des dieux, tout en opposant à Cupidon une sancta Venus.
Sa critique est encore plus cinglante contre les abus des puissants, thème « moderne » mais dont la mise en œuvre sent un peu la « suasoire », la dissertation faite pour convaincre, d’un bon élève qui mêle sentences et exemples, maximes et prises à partie de l’auditoire. Notons que « l’auditoire » reste sourd à ces développements sur la misère humaine, dans lesquels Sénèque semble se citer lui-même. Mais on ignore la date de rédaction de ses tragédies par rapport à ses dialogues.
C’est plus loin dans la tragédie que se découvre l’admirable Phèdre qui enchanta Racine ; il ne faut pas hésiter à relire l’aveu à Hippolyte (à partir du vers 646).


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