"Oui, prince..." (Sénèque, Phèdre)

par Fanny Gressier

Phèdre, v. 636-671


Texte latin


PHÆDRA

[...] Miserere, tacitae mentis exaudi preces —
libet loqui pigetque.


HIPPOLITVS

                         Quodnam istud malum est?


PHÆDRA

Quod in nouercam cadere uix credas malum.


HIPPOLITVS

Ambigua uoce uerba perplexa iacis :
effare aperte.


PHÆDRA

                         Pectus insanum uapor
amorque torret. intimis saeuit ferus
penitus medullis atque per uenas meat
uisceribus ignis mersus et uenus latens
ut agilis altas flamma percurrit trabes.


HIPPOLITVS

Amore nempe Thesei casto furis ?


PHÆDRA

Hippolyte, sic est: Thesei uultus amo
illos priores, quos tulit quondam puer,
cum prima puras barba signaret genas
monstrique caecam Gnosii uidit domum
et longa curua fila collegit uia.
quis tum ille fulsit! presserant uittae comam
et ora flauus tenera tinguebat pudor;
inerant lacertis mollibus fortes tori,
tuaeque Phoebes uultus aut Phoebi mei,
tuusque potius — talis, en talis fuit
cum placuit hosti, sic tulit celsum caput.
In te magis refulget incomptus decor:
est genitor in te totus et toruae tamen
pars aliqua matris miscet ex aequo decus:
in ore Graio Scythicus apparet rigor.
Si cum parente Creticum intrasses fretum,
tibi fila potius nostra neuisset soror.
Te te, soror, quacumque siderei poli
in parte fulges, inuoco ad causam parem:
domus sorores una corripuit duas,
te genitor, at me gnatus. En supplex iacet
adlapsa genibus regiae proles domus.
Respersa nulla labe et intacta, innocens
tibi mutor uni. Certa descendi ad preces:
finem hic dolori faciet aut uitae dies.
Miserere amantis.

Traduction


PHÈDRE


Pitié ! Ecoute la prière de mon silence. Je voudrais parler et j’y répugne.

HIPPOLYTE


Quel est donc ton mal ?

PHÈDRE


Un mal dont on a peine à croire qu’il affecte une belle-mère.

HIPPOLYTE


Tu lances des propos ambigus d’une voix embarrassée ; parle clairement !

PHÈDRE


Un feu, une flamme brûle mon cœur insensé. Sauvage, il se déchaîne au plus profond de mes os ; il passe par mes veines, tapi dans mes entrailles, ce charme caché, comme une flamme souple parcourt les hautes poutres.

HIPPOLYTE


C’est bien ton fidèle amour pour Thésée qui t’égare ?

PHÈDRE


Oui, Hippolyte, c’est de Thésée que j’aime les traits, ceux d’autrefois, ceux qu’il avait jadis, jeune, lorsque sa première barbe soulignait la pureté de ses joues…il vit la demeure aveugle du monstre de Cnossos et enroula dans son trajet sinueux les longs fils. Quel était alors son éclat ! Des bandelettes avaient enserré sa chevelure ; une pudeur dorée colorait son tendre visage ; dans ses doux bras des muscles puissants. Il avait les traits de ta Phébé ou de mon Phébus, les tiens plutôt- tel il était, oui tel lorsqu’il plut à son ennemi, il avait ce fier port de tête.
C’est en toi que brille mieux une grâce naturelle, en toi se retrouve tout ton père, et cependant, à part égale, quelque chose de ta sévère mère compose ta beauté : sur un visage grec se lit la rudesse scythe. Si tu étais entré avec ton père dans les eaux de la Crète, c’est pour toi que notre sœur aurait plutôt tressé ses fils.
O toi, ma sœur, oui toi, quelle que soit la partie de la voûte étoilée où tu brilles, je t’invoque pour une cause semblable : une unique maison a ravi deux sœurs, toi le père, moi le fils. Vois : elle gît, suppliante, tombée à genoux, la descendante d’une maison royale. Nulle tache n’a rejailli sur moi, pure et innocente ; c’est pour toi seul que je change. Je me suis résolument abaissée à implorer : ce jour mettra fin à ma souffrance ou à ma vie. Pitié pour une amante !


La première entrevue de Phèdre et d’Hippolyte a commencé au vers 589. Le spectateur connaît et la passion de Phèdre pour le fils de Thésée, son époux peut-être disparu, et la haine d’Hippolyte pour toutes les femmes ; il vient de la clamer à la nourrice qui avait essayé de lui faire renoncer à cette aversion : « Pouvoir désormais haïr toutes les femmes est le seul soulagement à la perte de ma mère » (v. 578-579).
Phèdre a tenté de se faire comprendre d’Hippolyte ; en réponse, celui-ci manifeste une bonne volonté aussi touchante que maladroite : Thésée reviendra, sinon il s’occupera de ses orphelins et de sa veuve. Phèdre s’achemine donc vers l’aveu de la passion qu’elle éprouve pour lui.


Un dialogue difficile

Cet extrait de l’entretien s’ouvre sur la prière implorante de Phèdre: « Pitié »; il s’achève sur « Pitié pour une amante » (ou plutôt « pour qui aime » : il n’y a pas de marque du genre pour la forme latine, mais il n’y a alors plus la moindre ambiguïté). Entre ces vers 636 et 671, le dialogue peine tout d’abord à s’établir.
La bonne volonté d’Hippolyte est perceptible dans sa question : Quodnam malum (v. 637) qui veut sans doute évoquer le malaise qu’il constate chez Phèdre, néanmoins il s’y mêle un soupçon d’impatience — que traduit le –nam ; son incompréhension est encore plus nette dans son constat, aussitôt suivi d’un encouragement : à ambigua et perplexa s’oppose l’exhortation concise effare aperte, un impératif et un adverbe.
Les réticences de Phèdre se traduisent dans le doublet contradictoire : libet, piget désir et retenue ; elle pourrait se croire entendue d’Hippolyte par l’emploi du terme noverca, associé à malum, ce substantif auquel Hippolyte ne donnait sans doute pas un sens très fort mais qui suggère souffrance, malheur et faute. Il n’en est rien, et à son exhortation elle répond par plusieurs vers des plus complexes : les mots s’accumulent et surenchérissent ; dans le seul vers 641 figurent : flamme, brûle, bouillonne, et l’allitération de fervet et ferus renforce encore l’effet, tandis que le sujet ignis se fait attendre jusqu’au vers 643.
Qu’a pu y comprendre Hippolyte ? Les métaphores du feu de la passion ne peuvent être ignorées de lui — en tout cas certainement pas des contemporains de Sénèque. Il se précipite donc sur une explication qui a le mérite de la vraisemblance, nempe « évidemment, c’est bien cela » ; il a enfin perçu la violence de Phèdre (furis, « tu t’égares en proie au furor qui fait perdre toute maîtrise de soi »), mais il l’atténue au préalable en lui donnant un motif parfaitement avouable, amore Thesei, et il insiste avec l’adjectif casto « irréprochable », l’épithète même qui se retrouve sur les inscriptions des vertueuses épouses antiques !

Le monologue et son glissement

Phèdre s’empare immédiatement de cette hypothèse et lui donne son adhésion : sic est, tout en prononçant aussitôt le nom « Hippolyte ».
S’ouvre alors un long monologue ; son premier vers s’achève sur amo, écho à amore présenté par Hippolyte et Thesei se retrouve à la place occupée dans le vers d’Hippolyte.
Autour de Thésée se développe un mouvement d’évocation au passé, avec des verbes au parfait : tulit (v. 647), vidit (v. 649), collegit (v. 650), fulsit (v. 651), suivis d’imparfaits descriptifs : tinguebat (v. 652), inerant (v. 653), avec les adverbes quondam (v. 647), tum (v. 651), « jadis », « alors ».
Les deux vers 651-652 sont totalement dépourvus de marques personnelles (ni pronom ni possessif), et suivis de deux vers sans aucune forme verbale ; il n’y a donc plus d’expression du temps ; en revanche apparaissent alors de nouveaux possessifs : tuae, mei, tuus se pressent ; la syntaxe se défait, la phrase reste en suspens. Le parfait à la troisième personne du singulier revient avec fuit, placuit et tulit, mais sans expression d’un sujet autre que « il » (v. 655-6), tandis que l’adverbe sic (v. 656) impose nécessairement un présent, ou plutôt une présence.
Au vers 657 la substitution est désormais accomplie : Thésée et le passé ont cédé la place à Hippolyte dont Phèdre esquisse un portrait au présent.
Un détour par l’irréel du passé, la mention d’Ariane, et c’est le geste brutal, au milieu du vers 666 : en supplex jacet, « voici que, suppliante, gît ». Et le monologue s’achève sur une ardente supplication adressée à Hippolyte.

Le jeu des portraits

Phèdre évoque Thésée en ressuscitant une image bien lointaine, vultus... illos priores, ses traits d’avant, d’il y a longtemps ; elle insiste sur ses aspects les plus juvéniles, pureté, fraîcheur ; c’est le Thésée tout jeune, encore enfant, puer, abordant dans l’île de Crète avec le groupe de jeunes gens envoyés par Athènes en pâture au Minotaure. Sa fragilité est signalée par cette prima barba qui renforce la pureté de ses joues (v. 648), et sa fraîcheur juvénile attendrissante est évoquée de nouveau dans sa capacité à rougir — de timidité ? (v. 652). Il fait alors partie de ceux qui doivent être sacrifiés, comme le prouve la présence des vittae, les « bandelettes » placées autour de la tête de la victime. Mais à cette jeunesse s’ajoutent aussi des traits qui laissent espérer un guerrier : fortes tori, des « muscles courageux », dans ces tendres bras lacertis mollibus. Leur mélange de force et de délicatesse, de virilité et de sensualité attire la jeune Phèdre. Thésée incarne tout le prestige du beau héros plein de vaillance , prêt à affronter le péril, à lutter dans le Labyrinthe, rapidement mentionné, tandis qu’un vers suffit à rappeler l’aide reçue, le fil d’Ariane, Ariane qui, pour le moment, est laissée dans l’anonymat.
La description qui suit s’attache désormais à Hippolyte ; le terme de vultus qui désigne les traits, l’expression, permet, par son sens très général, de passer du père au fils ; Phèdre l’avait utilisé dès le début (v. 646) ; elle le reprend (v. 654) et les dieux vont l’aider dans ce passage ! Et d’abord, même si cette ressemblance peut surprendre, ses traits sont ceux de Phébé, cette Diane à laquelle Hippolyte voue un culte farouche, Diane la déesse qui se refuse à tout amour. La pièce de Sénèque s’ouvrait sur une prière du jeune homme à sa protectrice. Il est donc particulièrement adroit de la part de Phèdre d’utiliser cette médiation. Elle en vient ensuite à Phébus qui permet un retour au masculin. C’est la silhouette d’Hippolyte qui s’impose, qui se superpose à celle de son père, la noblesse de son port de tête, celsum caput ; mais la préférence est ensuite accordée au jeune homme avec le comparatif magis et sa beauté sauvage, sans apprêts, sa grâce naturelle, incomptus decor, l’emporte. Phèdre s’attarde avec bonheur sur ce mélange surprenant : il est bien l’image de son père, genitor in te totus, ce qui a permis l’assimilation entre les deux hommes, mais s’y ajoute une composante plus farouche, Scythicus rigor, — n’oublions pas qu’Hippolyte est fils d’une Amazone — et voilà qui peut justifier la retenue d’Hippolyte envers elle. Phèdre semble ainsi s’expliquer à elle-même la réaction qu’elle perçoit.
Ariane a droit ensuite à une mention, tandis que Phèdre recrée une nouvelle version de la descente au labyrinthe, où Hippolyte remplace son père, ce qui lui permet une prise à partie directe, tibi, « pour toi » (v. 652). Le silence, l’absence de toute réplique de sa part amène Phèdre à invoquer sa sœur, à lui demander son assistance dans ce qui se transforme presque en procès : ad causam parem ; deux ravisseurs sont mis en accusation, et les deux sœurs sont présentées comme des victimes.
Si Ariane a bien des griefs envers Thésée, qui l’aurait abandonnée à Naxos, comment Phèdre peut-elle accuser son fils ?
Il reste que la reine se sent marquée par le destin familial et quelques allusions le rappellent : le monstre de Cnossos, le Minotaure, fruit des amours de Pasiphaé, sa mère et d’un taureau ; Phébus, sans doute ici assimilé au Soleil lui-même, ce soleil, père de Pasiphaé. Apollon, le dieu solaire, est ainsi surnommé « le brillant ».
Enfin Ariane, séduite, abandonnée par Thésée a été consolée par Dionysos qui l’a épousée, l’a emmenée sur l’Olympe, lui a offert une couronne d’or et l’a transformée en constellation, d’où son éclat dans la voûte céleste fulges (v. 664).
Il faut attendre la fin de cette tirade pour que Phèdre donne directement une image d’elle-même, marquée par un contraste très fort. Elle rappelle son appartenance à une famille royale , regiae proles domus ; elle a conscience de la dignité qui jusque-là était sienne et qu’elle n’a pas trahie ; démentis et négations s’accumulent : nulla labe, sans aucune tache, in-tacta, in-nocens. Néanmoins elle prend la posture de suppliante, tenant sans doute les genoux de celui qu’elle implore; elle souligne elle-même qu’elle s’abaisse ainsi, descendi. Et ce faisant, elle plaide, dénonce le rôle joué par Hippolyte, tibi mutor uni, « c’est pour toi seul que je change », et dans le même moment elle prétend assumer son geste : certa « résolue ».
Hippolyte présentait un constat, furis (v. 645). Phèdre a pu sembler s’abandonner à une sorte de délire d’évocation en ressuscitant un passé qu’elle revit. Elle redonne vie à ce passé pour le remodeler, en s’aidant de l’irréel « Si tu étais entré ». Sans doute a-t-elle plus de lucidité que ne le pensait Hippolyte, et cherche-t-elle à justifier à ses propres yeux la froideur du jeune homme abasourdi ; devant lui elle va jusqu’à endosser le rôle d’accusateur ; en vain, aucun plaidoyer n’a raison de son silence ; il ne lui reste plus qu’à recourir au geste de la supplication. En même temps, c’est un véritable ultimatum qu’elle adresse à Hippolyte toujours silencieux ; certes hic dies est présenté comme sujet, mais, dans son urgence, « ce jour » décisif sonne comme le substitut de la personne à qui s’adresse, aussitôt après, l’injonction : « pitié ».

Toute cette tirade est marquée par la lumière, une lumière qui aveugle : c’est son éclat qui séduit irrésistiblement Phèdre, éblouie par la beauté, de Thésée, d’Hippolyte — le même verbe fulgere est employé au vers 651 pour l’un, puis au vers 657 pour l’autre. Il est repris pour Ariane, sa sœur, à tout jamais dotée d’un rayonnement astral et à son tour sujet de fulgere (v. 664).
Cette connivence solaire est bien en accord avec la descendante du soleil, qui peut dire « mon Phébus ».
Fascination de Phèdre, splendeur de la création verbale de Sénèque — et à sa suite, faut-il le rappeler ? de Racine.


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