Droits syndicaux acquis et grévistes en tas (Tite-Live, IX, 30)

par Fanny Gressier

Histoire romaine, IX, 30


Texte latin

Eiusdem anni rem dictu paruam praeterirem, ni ad religionem uisa esset pertinere. Tibicines, quia prohibiti a proximis censoribus erant in aede Iouis uesci quod traditum antiquitus erat, aegre passi Tibur uno agmine abierunt, adeo ut nemo in urbe esset qui sacrificiis praecineret. Eius rei religio tenuit senatum legatosque Tibur miserunt ut darent operam ut ii homines Romanis restituerentur. Tiburtini benigne polliciti primum accitos eos in curiam hortati sunt uti reuerterentur Romam; postquam perpelli nequibant, consilio haud abhorrente ab ingeniis hominum eos adgrediuntur. Die festo alii alios per speciem celebrandarum cantu epularum inuitant, et uino, cuius auidum ferme id genus est, oneratos sopiunt atque ita in plaustra somno uinctos coniciunt ac Romam deportant; nec prius sensere quam plaustris in foro relictis plenos crapulae eos lux oppressit. Tunc concursus populi factus, impetratoque ut manerent, datum ut triduum quotannis ornati cum cantu atque hac quae nunc sollemnis est licentia per urbem uagarentur, restitutumque in aede uescendi ius iis qui sacris praecinerent.

Traduction

« De cette même année, je laisserais de côté un événement qui ne mériterait pas d’être raconté s’il n’avait donné l’impression de concerner la religion. Les joueurs de flûte furent empêchés par les derniers censeurs de prendre leur repas dans le temple de Jupiter — coutume transmise de très longue date; ils en furent très mécontents et tous en rang partirent à Tibur; aussi n’y avait-il plus personne à Rome pour jouer lors des sacrifices. Le Sénat en ressentit quelque scrupule; il envoya à Tibur des délégués pour tâcher de faire rendre à Rome ces gens-là.
Les habitants de Tibur s’y engagèrent aimablement, et dans un premier temps les convoquèrent dans leur curie et les incitèrent à retourner à Rome; ne réussissant pas à les y déterminer, ils les abordent avec un plan bien en accord avec le caractère de ces gens. Un jour de fête, ils les invitent chacun séparément, sous prétexte de festoyer en musique; ils les gorgent de vin — ces types sont presque toujours prêts à en absorber ! — les endorment, et ainsi enchaînés par le sommeil ils les flanquent dans des chariots et les transportent à Rome.
Ils ne se rendirent compte de rien jusqu’à ce que, une fois les chariots abandonnés sur le Forum, le jour les surprit, écrasés d’ivresse. La foule alors de se rassembler, et il fut obtenu qu’ils resteraient; on leur accorda trois jours par an, en tenue de fête, en musique et avec la liberté qui de nos jours est habituelle, d’aller à travers la ville; et on rendit le droit de prendre leur repas dans le temple à ceux qui jouaient pendant les cultes. »


Cet épisode prend place en 311 av. J.C., pendant ce que l’on appelle les guerres samnites, c'est-à-dire les conflits qui opposèrent Rome aux peuples montagnards qui occupaient la partie centrale de la chaîne des Apennins; ces guerres connurent de nombreux rebondissements entre 327 et 304. En 321, les Romains ont vécu l’humiliation d’une défaite dans le défilé de Caudium (ou Fourches Caudines) — l’ emplacement en reste incertain: leur armée a été cernée, les soldats et même les consuls ont alors dû passer, désarmés et dénudés, sous le joug.
La tonalité de cet épisode est bien différente, et il constitue sans doute un élément de «détente» au cœur de pages plus sombres.


Justification de cet épisode

Tite Live l’annonce d’emblée : c’est l’aspect religieux de cette affaire qui lui vaut d’être mentionnée, puisqu’elle touche de manière large au culte officiel : ad religionem… pertinere; les joueurs de flûte semblent indispensables au bon déroulement des sacrifices.
Cette présence des joueurs de flûte participant à des événements de la vie publique romaine est attestée, outre certains textes, par des représentations figurées, mosaïques et reliefs; nombreuses sont les scènes de suovetaurile, le grand sacrifice au cours duquel sont égorgés porc, bélier et taureau, sur lesquelles on voit, tout près du foyer, aux côtés du sacrifiant, un ou plusieurs tibicines, ces joueurs de flûte. Certaines études suggèrent que la musique des tibiae pourrait avoir une fonction analogue à celle du pan de toge qui recouvre la tête du sacrifiant: empêcher d’entendre des bruits qui pourraient être de mauvais augure.
Dans les banquets, mariages, funérailles, dans les processions mais aussi aux spectacles, la flûte est l’instrument le plus utilisé à Rome.
Tite Live donc évoque ce mouvement de révolte des tibicines dans ses conséquences publiques : nemo … qui sacrificiis praecineret; d’où une réaction officielle: ce sont les plus hautes autorités qui prennent l’affaire en mains, le Sénat lui-même, soucieux de ce qui touche à la religio.

L'intérêt antiquaire

Un autre élément intervient, comme dans bien des passages de l’œuvre de Tite Live: le souci d’expliquer des coutumes, sans doute peu claires aux yeux des contemporains de l’empereur Auguste; il insiste donc sur le fait qu’il s’agissait déjà en 311 d’une coutume très ancienne: l'autorisation pour les flûtistes de prendre des repas dans un sanctuaire. Est-ce de façon habituelle ou occasionnelle? Il ne nous le dit pas.
Tite Live ne nous précise pas non plus de quel temple de Jupiter il s’agit: est-ce le temple de Jupiter Optimus Maximus, sur le Capitole, commencé selon la tradition par Tarquin l’Ancien, ou celui de Jupiter Stator, œuvre de Romulus, sur le Forum – à proximité de l’ancienne regia et de la maison du rex sacrorum — édifice donné aux Vestales par Auguste?
Tite Live se contente de parler d’une tradition très ancienne (antiquitus) et de sa remise en cause cette année-là par les censeurs – rappelons que leurs fonctions peuvent les amener à prendre des décisions lors de différends entre l’État et des particuliers.
Or, à l’époque d’Auguste, ce privilège perdure et Tite Live le mentionne en reprenant les mêmes termes: in aede Jovis vesci et in aede vescendi jus.
S’y sont ajoutés d’autres éléments, peut-être un peu surprenants: ces trois jours chaque année — à quelle date ? —, dans une tenue qui les signale: est-ce une tenue particulière de fête? un déguisement? Sur les représentations figurées les tibicines semblent en tunique et toge — vêtements du citoyen romain. Leur cortège autorisé à vagabonder à travers Rome ne doit pas passer inaperçu; il comporte de la musique, — attendue de la part de flûtistes —, mais aussi une certaine animation, peut-être de style «carnaval», puisque la licentia qui s’y manifeste est soulignée.
On a affaire à une pratique qui doit étonner les Romains du Ier s. av. J. C. — tout comme d’autres, elles aussi très anciennes, par exemple le rite des Lupercales.
Le lecteur moderne reste un peu «sur sa faim» et regrette que Tite Live n’ait pas donné davantage d’explications !

Tite Live s’amuse

À défaut de tout éclaircir, Tite Live semble bien s’amuser de cette anecdote; nous le laisse penser l’emploi d’un style quasi officiel pour la traiter au début: l’unanimité des tibicines quittant Rome uno agmine en une seule colonne, comme une armée en marche; puis la réplique du Sénat organisant une mission diplomatique, legatos miserunt ut darent operam ut, termes tout à fait officiels.
Le formalisme des Tiburtini est du même style: accueil de la requête et promesses de bons offices benigne polliciti, immédiatement suivies de leur mise en œuvre: convocation courtoise à la curia, le siège du pouvoir municipal, et discours, hortati sunt. On a affaire à un parfait respect des démarches entre sociétés policées.
Ces négociations entre les trois groupes sont narrées par Tite Live au passé; mais la diplomatie échoue et le ton change. L’historien renonce à un style officiel et passe au présent, celui d’un romancier qui veut attirer l’attention du lecteur.

Tite Live et la satire

Les tibicines n’ont pas droit de sa part à beaucoup de considération. Et un problème se pose: quel est à cette époque leur statut? Tite Live a mentionné l’introduction à Rome une cinquantaine d’années plus tôt - en 364 - des «ludions dansant au son de la flûte» venant d’Etrurie; il s’agissait alors d’esclaves étrusques; les tibicines sont-ils englobés dans l’infamie qui frappe les acteurs?
Notons en tout cas que Tite Live parle volontiers d’eux au passif: Romanis restituerentur, expression qui pourrait s’appliquer à un butin; nouveau passif avec perpelli.
L’ambiguïté du participe présent, dans l'expression consilio haud abhorrente, laisse entendre que leurs habitudes ont pu perdurer du IVe au Ier s. av. J.C. ! Et la litote souligne l’ironie de cette quasi devinette dont la réponse est donnée un peu plus tard: le goût du vin est bien le propre de cette espèce, ce genus.

Un récit pittoresque

La tentative des Tiburtins pour convaincre l’ensemble des joueurs de flûte a échoué; ils changent de méthode et les invitent cette fois individuellement avec un prétexte cohérent: mettre à profit leurs compétences musicales pour égayer les repas d’un jour de fête chez les particuliers (ce qui nous confirme cette fonction des musiciens en plus de leur rôle dans les célébrations officielles); le récit se fait très rapide de l’invitation à la mise en œuvre de la ruse: vino — voilà le piège annoncé ! — et au retour à Rome.
Le style est en contraste absolu avec celui de leur départ ; à la fierté de uno agmine s’oppose le ridicule du chargement in plaustra conjiciunt — avec la nuance de masse et le manque d’égards que peut suggérer le con–jiciunt.
Le retour à Rome est suivi d’un pénible retour à la conscience; l’ivresse a été assez longue pour que la trentaine de kilomètres depuis Tibur ait pu être parcourue par les chariots; les flûtistes sont encore somno vinctos, image presque poétique à laquelle s’oppose malicieusement plenos crapulae. La malice est aussi le fait des Tiburtini qui choisissent un stationnement propre à attirer l’attention: plaustris in foro relictis.
L’attroupement est immédiat, c’est du moins ce que suggère la rapidité du narrateur qui passe sur la négociation pour en donner aussitôt la conclusion: les Romains obtiennent gain de cause mais accordent également une série d’autorisations supplémentaires !

Cette anecdote a une portée proprement historique limitée, et l’on peut regretter que Tite Live ne nous donne pas plus de renseignements sociologiques sur cette corporation pour laquelle il n’a guère d’estime.
Le plus original est le jeu de la mise en scène avec le contraste entre le ton initial d’une démarche officielle inefficace, et celui sur lequel Tite Live raconte la solution si peu urbaine de ce conflit. Le parfum de rusticité de l’anecdote semble le distraire des sombres guerres samnites. Sans doute plus encore que l’aspect religieux qu’il mentionne, faut-il voir dans rem dictu parvam un plaisant interlude.


Desk02 theme