L'amour de Cornélia et le courage de Pompée (Lucain, Pharsale)

par Fanny Gressier

Pharsale, VIII, 54-85


Texte latin

Tum puppe propinqua
prosiluit crimenque deum crudele notavit,
deformem pallore ducem voltusque prementem
canitiem atque atro squalentis pulvere vestis.
Obvia nox miserae caelum lucemque tenebris
abstulit atque animam clausit dolor ; omnia nervis
membra relicta labant, riguerunt corda, diuque
spe mortis decepta jacet. Jam fune ligato
litoribus lustrat vacuas Pompeius harenas.
Quem postquam propius famulae videre fideles,
non ultra gemitus tacitos incessere fatum
permisere sibi, frustraque attollere terra
semianimem conantur eram, quam pectore Magnus
ambit et astrictos refovet conplexibus artus.
Cœperat in summum revocato sanguine corpus
Pompei sentire manus maestamque mariti
posse pati faciem : prohibet succumbere fatis
Magnus et inmodicos castigat voce dolores.
« Nobile cur robur fortunae volnere primo
femina tantorum titulis insignis auorum
frangis ? Habes aditum mansurae in saecula famae.
Laudis in hoc sexu non legum jura nec arma,
unica materia est conjunx miser. Erige mentem,
et tua cum fatis pietas decertet, et ipsum
quod sum victus ama. Nunc sum tibi gloria maior,
a me quod fasces et quod pia turba senatus
tantaque discessit regum manus. Incipe Magnum
sola sequi. Deformis adhuc vivente marito
summus et augeri vetitus dolor : ultima debet
esse fides lugere uirum. Tu nulla tulisti
bello damna meo : vivit post proelia Magnus
sed fortuna perit. Quod defles, illud amasti. »

Traduction

Alors la barque s’approcha, elle se précipita et remarqua le cruel méfait des dieux, le général défiguré par sa pâleur, ses cheveux blancs couvrant son visage et ses vêtements souillés d’une noire poussière. Une nuit s’est avancée vers la malheureuse, avec les ténèbres lui a soustrait ciel et lumière, la douleur lui a coupé le souffle ; tout son être chancelle, ses forces l’abandonnent, son cœur s’est glacé ; longtemps elle gît, trompée par son espoir de mourir. Déjà, un câble fixé au rivage, Pompée foule le sable vide. Une fois que les servantes fidèles le virent de plus près, elles ne s’autorisèrent plus que de muets gémissements pour s’en prendre au destin ; en vain elles tentent de relever de terre leur maîtresse défaillante ; Magnus l’entoure de sa poitrine, réchauffe de son étreinte ses membres raidis. Son sang rappelé à fleur de peau, elle avait commencé à sentir les mains de Pompée, à pouvoir supporter le visage désolé de son époux ; Magnus la retient de succomber aux destins et ses propos blâment une excessive douleur : « Pourquoi, au premier coup de la fortune, femme qu’illustrent les inscriptions de si grands ancêtres, brises-tu une noble énergie ? Tu as accès à un renom qui durera pour les siècles ; l’honneur de ton sexe ce n’est ni le maintien des lois ni les armes, son unique motif c’est le malheur d’un époux. Redresse-toi, que ta vertu conjugale vienne à bout des destins, aime ma condition même de vaincu ; je suis maintenant pour toi un plus grand sujet de gloire, puisque m’ont abandonné les faisceaux et la foule respectueuse des sénateurs et la si grande troupe des rois. Commence à être seule à suivre Magnus. Une douleur extrême, qui ne peut plus s’accroître, est une honte quand un mari vit encore : pleurer un époux doit être l’ultime forme de fidélité. Non, ma guerre ne t’a fait subir aucun dommage : Magnus est vivant après les combats ; sa fortune est morte ; or ce que tu déplores c’est ce que tu as aimé. »


Pompée a survécu à la bataille de Pharsale qui a vu la victoire de César début août 48 avant J.-C. Il a quitté le champ de bataille proche de cette ville de Thessalie, avec quelques compagnons, et a pris la fuite vers la côte de la mer Égée la plus proche. Il a embarqué le lendemain, 10 août, sur un navire de commerce et, après une escale à Amphipolis (ville à l’est de la Chalcidique), il gagne l’île de Lesbos où se trouvaient alors sa femme Cornelia, le père de celle-ci, Quintus Caecilius Metellus Pius Scipio (il est né Cornelius Scipio, ce qui nous explique le nom de Cornelia ; puis il a été adopté par Metellus Pius) et un fils que Pompée avait d’un de ses précédents mariages : Sextus.

Sur une petite embarcation ne nécessitant pas un trop grand tirant d’eau, Pompée gagne le rivage et Cornélie le retrouve, lui, le vaincu depuis peu.
Ces retrouvailles se développent en plusieurs temps : à l’image de Pompée répond l’évanouissement de son épouse, puis son retour à la conscience permet à Pompée de lui adresser une grande exhortation.


Maestam mariti faciem

Cornélie a accouru, prosiluit, et aussitôt elle interprète l’état de son mari comme dû à l’action divine (crimen deum crudele) ; la définition est brutale, la mise en accusation des dieux renforcée par l’allitération crimen... crudele. Notons que Pompée, lui, ne fera aucune référence aux dieux mais mentionnera la fortune et les destins.

Trois éléments s’imposent : pallor – l’émotion l’a rendu livide – ; canitiem – les cheveux blancs sont-ils eux aussi un effet soudain du choc de la défaite ? Quant à sa tenue, le terme squalentis est bien souvent associé au deuil, ce que souligne aussi l’adjectif ater, lié à la mort. Pompée est presque méconnaissable, deformem.

Il faudra à Cornélie avoir repris totalement ses forces pour maestam mariti posse pati faciem (v.69-70), tant cette image la bouleverse.

Inmodicos dolores

Aussitôt, paradoxalement, elle qui avait bondi vers son mari est arrêtée dans son élan et perd toute maîtrise de la situation. Tout en manifestant sa compassion avec miserae, Lucain tente de rendre perceptible le phénomène de l’évanouissement : perte de la vue, perte du souffle ; il le fait en usant d’une métaphore inattendue, obvia nox : une nuit qui n’a rien de naturel la surprend. Cette nuit semble dotée d’une volonté propre, « elle a soustrait » (abstulit) – l’emploi d’un terme inanimé comme sujet d’un verbe d’action est très rare, il crée donc un effet de surprise ; l’obscurité s’impose avec le doublet caelum lucemque. Cornélie a la respiration coupée ; là encore, c’est dolor qui est sujet de clusit ; les deux parfaits montrent qu’il est en quelque sorte déjà trop tard, ce que confirme un autre parfait, riguerunt ; un passif, membra relicta, suggère cette dépossession d’elle-même, tandis que le présent labant rend le lecteur témoin oculaire de sa chute. Cornélie redevient sujet pour un verbe d’état jacet, et la seule preuve de vie qui est donnée au lecteur est paradoxalement son espoir de mort.

Ces quelques vers composent une étonnante évocation de la perte de conscience comme déni d’une trop vive douleur.

Cornelia et Magnus

Lucain attire alors l’attention sur celui qui est à l’origine de cette douleur : Pompée qui a maintenant débarqué ; les servantes famulae... fideles qui s’empressent autour de Cornélie constituent une sorte de chœur tragique, mêlant la compassion envers leur maîtresse et un respect envers Pompée qui les réduit à un quasi silence, à des gemitus tacitos ; elles aussi s’en prennent au destin, tout en gesticulant auprès de la jeune femme ; mais d’emblée frustra évoque leur incapacité à la ranimer.

Seul son mari, Magnus, « le Grand » – surnom que lui ont valu ses triomphes dès le début de sa carrière et qu’il emploiera lui-même – parvient, en l’étreignant, à redonner chaleur et souplesse à son corps évanoui.

Lucain évoque alors sa réanimation progressive : la circulation reprend, elle perçoit le contact, elle ouvre les yeux, elle est capable d’entendre les propos de Pompée ; de nouveau on peut apprécier la précision du jeune poète dans l’évocation des divers sens.

Un modèle d’exhortation

Pompée prend alors la parole et ses propos surprennent un peu un lecteur moderne puisque, d’emblée, il semble refuser toute compassion, toute manifestation de tendresse ; les deux verbes de son introduction, prohibet comme castigat, relèvent de la critique, tandis que deux thèmes majeurs sont ainsi introduits : succumbere fatis : « plier devant les destins », c’est bien différent d’être vaincu par un adversaire humain ; immodicos dolores : ce comportement est injustifié !

Pompée semble accuser Cornélie de son évanouissement comme si sa défaillance physique était volontaire : frangis, « tu brises », lui prête une volonté délibérée. Il oppose ensuite la nature de Cornélie, son hérédité qui la dote nécessairement d’un nobile robur ; elle appartient à la famille des Scipion ; et, – de surcroît ! – son père a été adopté par un Metellus ; elle cumule donc les ancêtres illustres, ceux qui ont droit à des inscriptions commémoratives, à une réputation durable et l’allitération tantorum titulis ainsi que l’exclamatif tantorum renforcent encore ce poids des ascendants.

La défaite de son mari n’est mentionnée que comme un phénomène de peu d’ampleur : fortunae primo vulnere ! A contrario, dans la continuité des titres de gloire de ses ancêtres, Pompée lui présente, aditum mansurae... famae, un accès à une renommée durable ; habes dans sa simplicité suggère une interprétation pleinement positive de sa situation ; le retournement est complet entre la destruction frangis et la voie qui s’ouvre si aisément devant elle.

La gloire d’une femme

Et Pompée poursuit ce qui tend à devenir un exposé parénétique : fama est repris par laudis. Il s’explique : pour une femme, force est de reconnaître que les modes d’accès à la gloire sont rares : pas de magistrature, pas de gestion de provinces où appliquer ce droit dont les Romains sont si fiers ; dare jura signifie bien souvent organiser des territoires conquis et ce fut en particulier l’action de Pompée après ses victoires en Syrie ; il n’est pas non plus question de s’imposer par les armes. Dès lors, Pompée résume en une définition paradoxale le seul titre de gloire auquel une femme peut prétendre : conjux miser, titulus surprenant mais qu’un terme éclaire bientôt, celui de pietas, valeur si forte pour les Romains. La pietas, c’est le respect scrupuleux des devoirs liés à une situation donnée et elle se décline aussi bien envers les dieux qu’envers les hommes ou la patrie.

Suit une exhortation à reprendre courage, à se redresser au lieu de s’incliner : erige s’oppose à succumbere et Pompée en vient à traiter leur situation comme s’il s’agissait d’un débat théorique ; ce ne sont plus des personnes, des armées qui s’affrontent mais des principes abstraits : pietas contre fata, même si le verbe decertare appartient bien au vocabulaire militaire ! Le paradoxe se fait encore plus étonnant, c’est le fait même de la défaite – ipsum insiste nettement – qui doit être désormais l’objet de l’amour de Cornélie ; l’impératif ama est péremptoire. Le thème de la gloire offerte à une épouse romaine revient avec gloria major et ce comparatif inattendu.

La puissance perdue

Cependant Pompée semble renoncer aux tournures abstraites et va maintenant au contraire changer de ton ; il passe à une évocation bien concrète de tous ceux qui l’ont abandonné ; le mouvement est lancé par a me, « loin de moi » ; loin de lui désormais les insignes du pouvoir, les faisceaux des licteurs qui accompagnent les magistrats mais aussi les sénateurs, qualifiés non sans une amère ironie de pia turba ; n’oublions pas que Pompée fut princeps senatus ; quant aux rois, il s’agit de ceux qui sont devenus vassaux de Rome tout en gardant une certaine apparence de pouvoir, lorsque Pompée a organisé le proche Orient après ses campagnes.
À la foule s’oppose désormais la seule Cornélie, dans son absolue singularité, et c’est là son titre de gloire avec cette situation inédite indiquée par incipe.

Maîtriser ses émotions

Un second thème apparaît dans cette exhortation : il y aurait quelque indécence, quelque « laideur » à pleurer un époux encore vivant ; il faut savoir maîtriser sa douleur et en réserver le maximum à son décès ; ce genre de considération et de « mesure » peut encore une fois nous paraître bien froidement théorique ; les superlatifs summus et ultima se font écho ; il ne faut pas anticiper le deuil ; vetitus, debet : Pompée donne l’impression d’un professeur de morale qui manie des notions désincarnées, multiplie les interdits et les ordres.

Survivre

Nouvelle négation qui constitue un total déni de la réalité : Tu nulla tulisti... damna ; Cornélie n’a rien perdu puisque son époux est encore vivant et que son malheur fait sa gloire, si l’on accepte le raisonnement de celui-ci. Vivit éclate en tête de proposition, place surprenante, et Pompée se désigne une fois encore par son illustre surnom, Magnus. L’accusation, pour être indirecte, n’en est pas moins cinglante : était-ce seulement la renommée de son mari qu’aimait Cornélie ? Amasti quod defles s’oppose à l’impératif du vers 78, quod sum victus ama.

Et la fortuna toujours capricieuse est évoquée ; c’est le seul élément adverse que reconnaît Pompée. Il en avait mentionné le « premier coup » au vers 72 ; cette fois, sans déterminant il la déclare morte, perit, en contraste avec sa propre survie. Force est de constater que ce terme même de fortuna qui ouvrait et clôt les propos du vaincu constitue un plaidoyer implicite, et ce en accord avec la philosophie stoïcienne. Un sage n’est pas atteint par ses vicissitudes. Telle est sans doute l’ambition de Pompée : sembler garder la maîtrise de la fortune, se convaincre au moins lui-même de ses propres propos.

Si la toute première lecture de cet ensemble de sententiae souvent paradoxales peut étonner un lecteur moderne, il faut bien constater le désespoir profond qui dicte à Pompée de telles phrases. Il se reconnaît abandonné de tous, et lorsqu’il fait ce constat en termes simples, son amertume nous émeut ; puis il recourt de nouveau à une phraséologie qui nous paraît maladroite. Même s’il peine à l’admettre, la douleur de Cornélie, désormais sa seule alliée, témoigne de son amour envers le vaincu et ne devrait que réconforter Pompée.

Deformis... dolor, déclare Pompée (v. 81), et l’adjectif fait écho au bouleversement éprouvé par Cornélie devant deformem... ducem (v. 56) : la douleur comme la défaite détruisent la beauté, forma ; elles enlaidissent, avilissent ; et les deux époux se retrouvent sans doute dans cette même conception. Leur reste pour les soutenir une valeur majeure : la pietas.

Ainsi, contrairement à ce qu’il nous semblait, les thèmes développés dans cette exhortation sont singulièrement mieux recevables par une Romaine imprégnée des valeurs de ses ancêtres qu’elle partage pleinement avec son époux.

Lucain nous a donné une image forte et de Cornélie et de Pompée, unis dans la détresse ; et ce passage de son épopée peut contribuer à leur gloire durable.



Nota bene. Qu’il soit permis de signaler l’œuvre du jeune Pierre Corneille qui reconnaît s’être largement inspiré de Lucain : « je n’ai point fait de scrupule d’enrichir notre langue du pillage que j’ai pu faire chez lui... » ; après la mort de Pompée, Cornélie, dans la tragédie de Corneille, fait face à César avec une extrême dignité.


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