Autour d’un bûcher les surprises de l’amour (Térence, L'Andrienne)

par Fanny Gressier

Andrienne, 106-141


Texte latin

SIMO

                        Ibi tum filius
cum illis qui amabant Chrysidem una aderat frequens ;
curabat una funus ; tristis interim,
nonnumquam conlacrumabat. placuit tum id mihi.
sic cogitabam « Hic parvae consuetudinis
causa huius mortem tam fert familiariter :
quid si ipse amasset ? quid hic mihi faciet patri? »
Haec ego putabam esse omnia humani ingeni
mansuetique animi officia. Quid multis moror ?
Egomet quoque eius causa in funus prodeo,
nil suspicans etiam mali.

SOSIA

          Hem, quid id est ?

SIMO

                                  Scies.
Ecfertur ; imus. Interea inter mulieres
quae ibi aderant forte unam aspicio adulescentulam,
forma…

SOSIA

               Bona fortasse.

SIMO

                         Et voltu, Sosia,
adeo modesto, adeo venusto ut nil supra.
Quia tum mihi lamentari praeter ceteras
visast, et quia erat forma praeter ceteras
honesta ac liberali, accedo ad pedisequas,
quae sit rogo. Sororem esse aiunt Chrysidis.
Percussit ilico animum. Attat, hoc illud est,
Hinc illae lacrumae, haec illast misericordia.

SOSIA

Quam timeo quorsum evadas !

SIMO

                           Funus interim
procedit. Sequimur ; ad sepulcrum venimus ;
in ignem inpositast; fletur. Interea haec soror
quam dixi ad flammam accessit inprudentius,
satis cum periclo. Ibi tum exanimatus Pamphilus
bene dissimulatum amorem et celatum indicat :
adcurrit ; mediam mulierem complectitur :
« Mea Glycerium, » inquit « quid agis ? quor te is perditum ? »
Tum illa, ut consuetum facile amorem cerneres,
reiecit se in eum flens quam familiariter !

SOSIA

Quid ais ?

SIMO

         Redeo inde iratus atque aegre ferens ;
nec satis ad obiurgandum causae. Diceret :
« Quid feci ? quid commerui aut peccavi, pater ?
Quae sese in ignem inicere voluit, prohibui,
servavi. »

Traduction

Simon. — Alors là, mon fils était presque tout le temps avec les amoureux de Chrysis. Il s’occupait avec eux des funérailles ; pendant ce temps il était tout triste et se mettait parfois à pleurer. Alors, cela m’a fait plaisir ; je me disais « Lui, pour une simple relation, cette mort lui fait autant d’effet qu’à un intime ; qu’est-ce que ce serait s’il avait été lui-même amoureux ? Que fera-t-il pour moi, son père ? ». Je pensais, moi, que tout cela c’était des gestes qui venaient d’une âme sensible, d’un bon cœur. Pour faire court, moi aussi, pour lui, je me rends aux funérailles, sans soupçonner encore rien de mal.


Sosie. — Oh la la ! Qu’y a-t-il ?


Simon. — Tu vas le savoir ; levée du corps ; en route ; cependant au milieu des femmes qui étaient là, par hasard, j’en aperçois une, toute jeune, d’une allure...


Sosie. — agréable, sans doute ?


Simon. — et d’une expression, Sosie, tellement modeste, tellement charmante que... rien de mieux. Elle semblait alors se lamenter plus que les autres, elle avait plus que les autres une allure noble et distinguée, aussi je m’approche des suivantes et leur demande qui c’est ; elles me répondent que c’est la sœur de Chrysis. Cela m’a tout de suite frappé ! « C’est ça, j’y suis ; voilà pourquoi ces larmes, voilà cette compassion ! »


Sosie. — Où vas-tu en venir ? j’ai bien peur !


Simon. — Pendant ce temps les funérailles avancent ; on suit, on arrive au tombeau ; elle est placée sur le bûcher ; on pleure ; cependant la sœur, celle dont je t’ai parlé, s’est approchée de la flamme, plutôt imprudemment, de façon bien dangereuse. Alors là, Pamphile, hors de lui, dénonce un amour qu’il dissimulait et cachait bien : il se précipite ; il saisit la femme par la taille : « Glycère, ma chérie, que fais-tu ? Pourquoi vas-tu risquer de te tuer ? »
Alors elle, — si bien que l’on pouvait aisément voir un amour de longue date —, se jeta sur lui en pleurant, et avec quelle intimité !


Sosie. — Qu’est-ce que tu dis ?


Simon. — J’en reviens en colère, je le prends mal. Pas assez de raisons pour lui faire des reproches. Il pouvait dire « Qu’est-ce que j’ai fait ? quel mal ? quelle faute , mon père ? Elle a voulu se jeter dans le feu ; je l’en ai empêchée ; je l’ai sauvée. »


L’Andrienne est la première pièce de Térence ; elle fut représentée en 166 av. J. C. aux Jeux Mégalésiens, c'est-à-dire donnés en l’honneur de la Magna Mater ou μεγάλη (mégalè) en grec, la déesse Cybèle ; son culte avait été introduit vers la fin de la seconde guerre punique, en 204 av. J.-C., et elle était fêtée du 4 au 10 avril.
Simon, un respectable père de famille avait toutes les raisons d’être satisfait de son jeune fils Pamphile qui s’adonnait à des activités tout à fait honorables : chevaux, chiens de chasse et philosophes – tel est l’ordre de leur présentation – « mais tout cela avec modération ». Mais, il y a trois ans, est arrivée dans leur voisinage, Chrysis, l’Andrienne, une femme de l’île d’Andros, une beauté, qui a d’abord gagné sa vie en filant et tissant, puis qui a pris des amants. Pamphile a eu l’occasion, par des amis, d’aller chez elle à plusieurs reprises, sans pour autant devenir son amant. (Simon a pris soin de s’en informer auprès des esclaves de ces jeunes gens.) La réputation de Pamphile fait la joie de son père et incite Chrèmès à proposer à Simon le mariage de Pamphile avec sa fille, fille unique avec une dot considérable.
Mais les funérailles de Chrysis remettent tout en question. C’est toujours Simon, le père, qui dans cette scène d’exposition, explique à Sosie, son affranchi, la découverte qu’il a faite.


Un très bon narrateur...

La narration est vivante et les phrases très courtes : après les préparatifs des funérailles (v. 106-109), la cérémonie elle-même est résumée de façon extrêmement concise : ecfertur, imus ; les étapes sont juste mentionnées (v. 117) ; cette même rapidité se retrouve pour la suite de la crémation, aux v. 126-129, avec la succession des verbes.
Simon utilise fréquemment pour raconter cette scène les présents de narration, à partir de prodeo (v. 115) ; ainsi ecfertur, imus, puis procedit, sequimur, venimus, fletur.
Il ne nous donne que quelques détails, très peu et uniquement ceux qui nous permettent d’imaginer la scène du cortège funèbre : présence des femmes, qui restent anonymes (ceteras), des pedisequas, sans doute les servantes de Chrysis – qui avait fait fortune.


La narration adopte un rythme rapide ; seules les questions, tout aussi brèves, de Sosie ou ses exclamations relancent le récit et renforcent l’attention de l’auditeur. Ainsi Sosie traduit l’inquiétude que Simon est en droit d’attendre : quam timeo – sans doute en s’en amusant et en la surjouant (v. 127) ! Notons que Sosie dans ce passage exprime les réactions mêmes du spectateur, un peu à la façon dont Dorine dans Tartuffe formule ce que le spectateur aurait envie de dire !
Simon ne manque d’ailleurs pas de piquer la curiosité de son auditeur, et, au-delà de Sosie, du public, avec une remarque qui soutient l’intérêt : nil suspicans etiam mali (v. 116) ; que va-t-il donc découvrir ?
Simon insère également des dialogues et un monologue, ce qui correspond certainement à des changements de ton. Ainsi il médite sur le comportement de Pamphile et son affliction, avec un mélange de satisfaction et de pitié sur lui-même à l’idée de sa propre mort ; il présente alors au style direct les questions qu’il se pose, et abrège même ses réflexions d’un quid multis moror ?, littéralement « pourquoi m’attarder avec beaucoup (de mots) », mais les trois mots latins permettent plus de concision !
Réflexions de nouveau au style direct, quand il a « percuté », compris l’attitude de son fils : Attat, l’exclamation très vive est suivie de simples démonstratifs : hoc et illud « ça y est », puis un vers (126) dont on sait qu’il est devenu une formule souvent citée en manière de proverbe, jouant également sur les deux démonstratifs : hinc, haec et illae, illa.


Ensuite, Simon nous présente l’argumentation que Pamphile pourrait utiliser pour se justifier en usant encore une fois du style direct qui semble retranscrire une certaine véhémence, l’étonnement du jeune homme mis en cause : quid feci, quid... » ; on croit l’entendre défendre sa bonne foi !
La vivacité de Pamphile à s’expliquer est aussi nette que son inquiétude devant le danger couru par Glycère ; là encore, Simon lui donne la parole avec le possessif Mea Glycerium qui, antéposé, a sans doute, à lui seul, suffi à tout faire comprendre au père ! d’où la traduction par « ma chérie » après le nom propre.


Tous ces passages au style direct contribuent donc à nous faire entendre les personnages. Et l’on comprend que les éditeurs modernes multiplient les « ! » et « ? » qui correspondent à l’animation de ces vers.
Dans le même temps, Térence donne à son personnage un langage qui est vraiment celui de la conversation spontanée ; il n’hésite pas à lui faire répéter des adverbes comme tum ou ibi tum, « alors, alors là », interim et interea, « pendant ce temps ».

... également metteur en scène

Dans ce récit pas de longueur mais la mise en valeur de deux brèves séquences : l’éblouissement de Simon, puis la découverte des amours de son fils.
Le véritable coup de foudre que ressent Simon à la vue de Glycère se traduit par la rapidité avec laquelle il vient de traiter tout le début des funérailles, en accéléré, pour aboutir au gros plan dont on a l’impression qu’il ne cesse de se le repasser, au ralenti cette fois ; de la masse des mulieres, forte, – vive le hasard qui parfois fait bien les choses ! –, unam se détache tandis qu’aspicio, au présent, évoque la soudaineté de l’apparition ; elle se précise dans sa jeunesse soulignée par le diminutif adulescentulam, une toute jeune fille. Et là, Simon est prêt à prendre son temps, à choisir le qualificatif approprié pour commencer sa description.
Sosie lui souffle un adjectif bien banal – une banalité dont il semble lui-même conscient, ce qu’exprime avec humour le fortasse !
Simon poursuit, renchérit avec un effet d’attente créé par l’exclamatif répété adeo pour renoncer après un temps et résumer triomphalement nihil supra ; aucune définition ne peut épuiser le charme de Glycère.


Deuxième moment important et mis en valeur : la révélation du couple de Glycère et Pamphile.
Un second choc a lieu aussitôt après le « coup de foudre »; Simon fait bonne figure et adopte pour désigner la jeune femme dont il vient d’apprendre l’identité un tour très discret, haec soror quam dixi ; il ne laisse rien sentir du coup de foudre qui l’a frappé. Juste un nouveau gros plan : Glycère s’est trop approchée du bûcher funèbre ; imprudentius, tel est le premier commentaire de l’adulte. Et là nouveau coup de théâtre, affolement de Pamphile devant le danger couru par la jeune femme, affolement traduit par exanimatus : il est lui-même prêt à rendre le dernier souffle !
Son interprétation du mouvement de Glycère est nettement plus dramatique puisqu’il envisage de sa part une volonté de mourir : Cur te is perditum ?. Seule la passion peut lui inspirer pareille angoisse. Heureux dénouement de ce rapide épisode ! Glycère et Pamphile s’étreignent.

Un autoportrait du narrateur

Simon nous apparaît dans son récit comme un père bienveillant, sur lequel Térence semble porter un regard un peu amusé ; Simon se rend aux obsèques de sa voisine par pure compassion pour son fils qu’il sent affecté ; en même temps, cette capacité d’émotion lui apparaît prometteuse, pour lui, le père : il ne peut douter d’être l’objet des attentions de Pamphile, jusque dans ses derniers moments ; et il le déclare sans hésiter : placuit id mihi, avec une petite restriction que constitue le tum ; depuis il a compris son erreur ! On sait l’importance dans l’antiquité du respect filial : un bon fils assurera à son père des obsèques de qualité. On sent un peu d’auto-apitoiement avec le quid... mihi faciet patri, qui pourrait à nos yeux jeter un léger ridicule sur Simon, mais ce n’est pas l’intention de Térence qui reste très discret.
Homme mûr, Simon reste sensible au charme féminin, mais il éprouve aussi le besoin de se justifier. Glycère allie la beauté à un comportement qu’il définit avec des adjectifs qui la distinguent : honesta et liberali : rien à voir avec le milieu des pedisequas ; Glycère a les qualités de quelqu’un de naissance libre (liberali), et honesta a aussi une connotation morale : honorable, méritant le respect et en particulier celui qui s’attache à une personne bien née. Le terme est beaucoup plus fort que notre « honnête » français. La répétition presque maladroite de praeter ceteras, à la fin de deux vers consécutifs, renforce cette singularité de Glycère.
Térence dote aussi son personnage de compétences psychologiques, de capacité à décrire son mécontentement (iratus atque aegre ferens), « en colère et le prenant mal » ; certes Simon ne précise pas ce qu’il a peine à supporter, il ne développe pas son ressentiment à découvrir que la belle Glycère n’est pas libre pour lui ; il se contente de chercher des possibilités de tourner cette déception en remontrances à l’encontre de Pamphile ; mais il n’appartient pas à la catégorie des pères qui s’emportent et injurient leur rival de fils – ce type là se rencontrait chez Plaute ; aussitôt il réfléchit et prévoit non sans finesse les répliques que pourrait formuler le jeune amoureux. Pas d’abus de patria potestas de la part des pères chez Térence.

Dans un tel passage on sent, de la part de Térence, une réelle sympathie pour ses personnages, et le père et le fils, amplifiée par l’affection qui existe entre eux. Les deux générations font preuve de générosité. C’est ainsi que Simon interprète d’emblée le comportement de Pamphile, humani ingeni mansuetique animi ; on retrouve bien ici la pensée de Térence, si souvent citée : Homo sum : humani nihil a me alienum puto, réplique un Chrémès à son voisin, bourreau de lui-même, pour se punir d’un excès de patria potestas, lorsqu’il se plaint de sa sollicitude en la prenant pour de l’indiscrétion (Héautontimoroumènos, 77). La sollicitude fait partie des qualités humaines et Térence n’oublie pas un peu d’humour souriant. Simon est attentif à son fils, ses préjugés sont favorables envers lui comme envers la belle éplorée et, disons–le dès maintenant, l’intuition de Simon sera finalement confirmée, puisque Glycère se révèlera non la sœur de Chrysis mais la propre fille de Chrémès, « ex-futur » beau-père de Pamphile ! C’est ainsi que Pamphile épousera la belle Glycère.


Un cortège funèbre apparaît dans l'antiquité une des rares occasions où des femmes, et a fortiori des jeunes filles, sortent en ville. Seules les esclaves, qui sont chargées des courses, y circulent d'ordinaire.Même si la scène de Térence est censée se dérouler en Grèce, tout comme les pièces de Plaute, on sait que les réalités sont bien romaines.
On peut donc rapprocher cette séquence de Térence du discours de Lysias où le pauvre Euphiletos explique à ses juges « C'est en suivant le convoi funèbre [de ma mère] que ma femme fut remarquée par cet individu [Eratosthène, que le mari trompé a assassiné]. ».

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