Claudia, ou le triomphe de la vertu ! (extrait des Puniques de Silius Italicus)

par Fanny Gressier

Puniques, XVII, v. 13-47


Texte latin

Isque ubi longinquo uenientia numina ponto
accepit supplex palmis Tuscique sonora
Thybridis adduxit sublimis ad ostia puppim,
femineae tum deinde manus subiere, per amnem
quae traherent celsam religatis funibus alnum.
Circum arguta cauis tinnitibus aera, simulque
certabant rauco resonantia tympana pulsu,
semiuirique chori, gemino qui Dindyma monte
casta colunt, qui Dictaeo bacchantur in antro,
quique Idaea iuga et lucos nouere silentis.
Hos inter fremitus ac laeto uota tumultu
substitit adductis renuens procedere uinclis
sacra ratis subitisque uadis immobilis haesit.
Tum puppe a media magno clamore sacerdos:
« Parcite pollutis contingere uincula palmis
et procul hinc, moneo, procul hinc, quaecumque profanae,
ferte gradus nec uos casto miscete labori,
dum satis est monuisse deae. Quod si qua pudica
mente ualet, si qua inlaesi sibi corporis astat
conscia, uel sola subeat pia munera dextra. »
Hic, prisca ducens Clausorum ab origine nomen,
Claudia, non aequa populi male credita fama,
in puppim uersis palmisque oculisque profatur :
« Caelicolum genetrix, numen, quod numina nobis
cuncta creas, cuius proles terramque fretumque
sideraque et manis regnorum sorte gubernant,
si nostrum nullo uiolatum est crimine corpus,
testis, diua, ueni et facili me absolue carina. »
Tum secura capit funem, fremitusque leonum
audiri uisus subito, et grauiora per auris
nulla pulsa manu sonuerunt tympana diuae.
Fertur prona ratis (uentos impellere credas)
contraque aduersas ducentem praeuenit undas.
Extemplo maior cunctis spes pectora mulcet
finem armis tandem finemque uenire periclis.

Traduction

En suppliant, il accueillit de ses mains la divinité venant de la mer lointaine, puis il se redressa et mena l’embarcation vers l’embouchure retentissante du Tibre toscan, après quoi se présentèrent alors les mains des femmes, pour hâler le long du fleuve la noble nef avec les cordages qui y étaient attachés. Alentour rivalisaient les bronzes aigus aux tintements profonds, les tambourins résonnant sous les coups rauques et les chœurs des eunuques qui habitent le vertueux Dindyme à la double éminence, qui mènent la bacchanale dans la grotte de Dicté et connaissent les crêtes de l’Ida et le silence de ses bois sacrés. Au milieu de ces grondements et des vœux dans un joyeux désordre, s’arrêta le bateau sacré ; il refusa d’avancer sous la traction des câbles ; il se fixa, sans plus bouger, sur un haut-fond imprévu.
Alors, du centre de l’embarcation, un prêtre en un grand cri : « Gardez-vous de toucher les câbles de vos mains souillées ! Arrière, je vous en avertis, arrière, vous toutes les impures, reculez, ne vous mêlez pas à cette vertueuse tâche, tant que la déesse se contente d’un avertissement ! Que si quelqu’une se prévaut d’un cœur pur, se sait un corps intact, qu’elle se charge, même de sa seule main, de cette fonction sacrée ! »
Alors, Claudia qui tirait son nom de l’antique famille des Clausii, et à qui la foule attribuait à tort une mauvaise réputation, Claudia tourne vers l’embarcation et les mains et les yeux et déclare : « Mère des habitants du ciel, divinité qui crées pour nous toutes les divinités, toi dont la descendance gouverne terre, flots, astres et mânes, selon le sort qui accorde les royaumes, si aucune faute n’a entaché notre corps, viens en témoigner, déesse, et acquitte-moi en rendant docile le vaisseau. ».
Dès lors, confiante, elle prend le cordage, et soudain on crut entendre un grondement de lions, et aux oreilles retentirent, plus graves, sans être frappés d’aucune main, les tambourins de la déesse. Le bateau se porte en avant, – on le croirait poussé par les vents – ; il précède celle qui le conduit, contre le courant. Aussitôt, pour tous grandit l’espoir qui flatte les cœurs : que vienne enfin la fin des combats, que vienne la fin des dangers ! »


L’auteur
Tiberius Silius Italicus nous est connu grâce à certains de ses contemporains : dans ses Histoires, au livre III, chapitre 65, Tacite le mentionne comme témoin d’entretiens entre Vitellius et Flavius Sabinus, frère du futur empereur Vespasien ; ceci en décembre 69.
Le poète Martial, dont il fut un des protecteurs, affirme qu’« il a parcouru la carrière de Cicéron avant d’aborder l’art de Virgile ». Nous savons qu’effectivement Silius Italicus, qui est né en 26 ou 27 de notre ère, a été avocat, puis consul en 68, c'est-à-dire la dernière année du règne de Néron ; il a été proconsul de la riche province d’Asie en 77, après quoi il a dû prendre sa retraite et s’attacher dès les années 80 à la rédaction de son épopée.
Pline lui consacre une nécrologie qui ne respire pas vraiment la sympathie ! la lettre 7 du livre III, qui date sans doute de 102, rappelle son activité politique, en insinuant qu’il n’aurait pas été irréprochable sous Néron, plus de trente ans auparavant. Pline précise que l’écrivain venait de se retirer en Campanie et formule sur son œuvre poétique un jugement assez féroce : Scribebat carmina majore cura quam ingenio : « il composait des vers avec plus de soin que de talent ».
Son œuvre consiste en une épopée d’environ 12000 hexamètres dactyliques (comme il se doit pour une épopée après L'Énéide), organisés en dix-sept chants. L’épopée est consacrée aux Bella Punica, les combats de la (seconde) guerre punique.

L’histoire
L’épisode de Claudia, qui ouvre le dernier chant, se situe en 204 av. J.-C.
La guerre entre Rome et Carthage s’éternise, Hannibal est dans le sud de l’Italie où il manque de renforts ; Rome a perdu beaucoup d’hommes. Aucune solution n’apparaît. Rome a donc recours aux oracles sibyllins qui déclarent que l’occupation de l’Italie cessera si la « Mère Idéenne de Pessinonte » est introduite à Rome. Il s’agit de Cybèle, la Magna Mater qui, depuis le mont Ida de Phrygie, a jadis protégé Énée lors de son départ de Troie. La statue, ou plutôt la pierre noire représentant la divinité, est donc cédée par Attale, le roi de Pergame, dont la petite principauté de Pessinonte est vassale. Il a aussi été précisé aux délégués du Sénat qui, pour plus de sécurité, ont sur leur trajet consulté la Pythie à Delphes, que la déesse devait être accueillie à Rome par un vir optimus. C’est Publius Cornelius Scipion Nasica qui a été désigné ; il est cousin du futur Africanus, alors en Sicile, avant d’être vainqueur d’Hannibal en 202.
Cet épisode a été traité avant Silius Italicus par Tite Live, de façon extrêmement concise – au livre XXIX 14 – ; puis par Ovide qui le développe dans ses Fastes, au livre IV, vers 305-328.

La structure de ce passage
Elle est très nettement dramatique, avec trois temps séparés par deux « coups de théâtre » et deux développements au style direct : aux six vers de mise en garde des femmes par le prêtre répondent les six vers de la prière de Claudia à la déesse.
L’accueil respectueux du bateau portant la divinité est évoqué avec une certaine ampleur jusqu’au premier coup de théâtre « négatif » : le refus brutal de toute progression énoncé dans les vers 24-25. Les propos menaçants du prêtre contrastent alors vivement avec l’animation joyeuse. Puis un gros plan détache de la foule Claudia dont la prière est suivie d’une manifestation cette fois positive. Le prodige a lieu, qui permet au bateau de progresser, et à la foule dans une belle unanimité de reprendre confiance.


Cybèle

Une divinité exotique
Le poète s’en donne à cœur joie d’évoquer des aspects du culte de Cybèle que le lecteur moderne n’identifie peut-être pas immédiatement. Ses pratiques se déroulent en Phrygie, la région de Troie, où se dressent le Dindyme – Cybèle y avait un sanctuaire –, et un mont Ida.
Il existe un autre mont Ida, celui-là dans la région centrale de la Crète, ainsi qu’un mont Dicté un peu plus à l’est de l’île ; ces deux hauteurs sont distantes d’environ 70 kilomètres à vol d’oiseau. Chacun de ces monts présente une grotte qui revendique l’honneur d’avoir abrité le bébé Zeus.
On se souvient que sa mère, Rhéa, avait dû soustraire le nouveau-né à la voracité de son père Cronos qui avait l’habitude de dévorer ses rejetons ; c’est avec ses frères, qu’il fit rendre à son père, que Zeus partagea les différents royaumes en les tirant au sort regnorum sorte : Hadès reçut le royaume des morts – les Mânes que Claudia nomme au vers 38 et Poséidon les flots, Zeus reste le dieu du ciel et de l’éclair. Telle est la répartition grecque, à laquelle correspondent pour les Romains Pluton, Neptune et Jupiter. La terre, elle, revient à la fois à Tellus, Cérès et même à Saturne, divinité italique que les Romains identifièrent à… Cronos.
Quant à Cybèle, elle est invoquée par Claudia comme « mère des habitants du ciel », donc de l’ensemble des dieux de l’Olympe.

Son culte
Le culte de Cybèle est célébré par des eunuques volontaires, les Galles, ces hommes qui aux yeux des Romains ne le sont plus qu’à moitié : semi-viri.
Catulle a consacré le poème 63 de son recueil au personnage d’Attis : il s’est châtré pour servir Cybèle et se lamente lorsqu’il reprend conscience ; la castration volontaire inspire aux Romains une horreur très vive, et ce poème en est fortement marqué.
Catulle, un siècle et demi avant Silius Italicus, présente les mêmes instruments dans le culte de Cybèle : les cymbales (cava cymbala) et les tambourins : tympanon tuum, Cybelle, disait Catulle ; les tambourins se font entendre spontanément au vers 43. Ils font écho à ceux du vers 19 ; il ne s’agit plus alors de musique humaine mais bien de la manifestation de la divinité.
Les cortèges de Ménades, ces femmes qui parcourent frénétiquement les bois, sont en général plus précisément associées au dieu Bacchus, cependant les fidèles de Cybèle s’adonnent aussi à ces courses folles, ici évoquées par le verbe bacchantur.
La déesse elle-même est souvent figurée assise entre deux lions, comme d’autres divinités nourricières entre deux fauves, ce qui explique leur intervention immédiatement identifiée (fremitus leonum, au vers 41). Ce fremitus rappelle celui de la foule en liesse au début du passage (vers 23) qui justifie sans doute l’épithète sonora (vers 14) attribuée à l’embouchure du fleuve, près de laquelle se presse la foule bruyante.

Cybèle à Rome
Cybèle est donc accueillie par les Romains avec son rituel propre, pour être installée sur le Palatin. A cette époque, en 204, Apollon, lui, a un temple en dehors du pomerium, sur le champ de Mars – il faudra attendre Auguste pour que soit consacré sur le Palatin un sanctuaire à Apollon, introduit à Rome, comme dieu guérisseur, via les Etrusques, au milieu du Ve siècle.
Cybèle, elle, est une asiatique et elle est accompagnée d’Attis ; mais leur clergé est confiné dans l’enceinte du temple qui ne s’ouvre aux Romains que les 4 et 10 avril. Jusqu’au règne de l’empereur Claude la procession des Galles, fidèles émasculés, n’a lieu qu’une fois par an dans les rues de Rome, avec leurs tambourins, leurs cheveux longs, leurs amulettes, lors de la commémoration le 4 avril de l’arrivée de la déesse. Le culte de Cybèle avait aussi un aspect plus classique avec les Ludi Megalenses, les Jeux de la Grande Mère, annuels dès 191, qui comportaient des représentations théâtrales devant le temple et des courses de chars dans le Circus Maximus.
La seconde guerre punique a vu se multiplier les célébrations religieuses, célébrations d’expiations, lectisternes selon la tradition latine, mais aussi innovations.

Le sacerdos
Il ne peut s’agir que d’un prêtre du culte de Cybèle, qui a fait le voyage depuis la Phrygie ; il s’exprime avec une extrême fermeté ; sa mise en garde est sans appel : les câbles sont présentés comme des vincula, des liens qui enchaînent le bateau comme un prisonnier ; ses propos reviennent sur l’événement et l’interprètent : le terme de vincula a déjà été employé pour expliquer le refus (renuens), de l’embarcation sacra ratis identifiée à la divinité ; c’est bien le fait d’une personne douée de volonté.
Le prêtre tente de repousser toute souillure ; la répétition de procul hinc, si concise qu’elle apparaît un ordre brutal, chasse toutes les femmes qui s’étaient approchées ; elles semblent toutes profanae, et dotées de mains souillées. L’opposition est absolue avec la tâche qui se présente : casto labori, pia munera. Il fait redouter une réaction plus inquiétante de la déesse en soulignant qu’il ne s’agit pour le moment que d’un simple avertissement, dum satis est monuisse.
Après avoir renforcé l’angoisse, il pose des conditions très strictes en des termes solennels, avec l’oratoire quod si ; la déesse ne peut être accueillie que par une femme au cœur et au corps purs ; s’il en est une qui réponde à ces exigences si qua, en ce cas il n’hésite pas à aller jusqu’à évoquer un prodige : avec vel sola dextra : fût-ce de sa seule main !

Les acteurs romains

Il n’est sans doute pas sans importance que les Romains mis en scène soient des patriciens : Scipion Nasica, et surtout Claudia.
L’accent n’est guère mis sur Scipion, dont seule est évoquée la silhouette, inclinée en position de supplex pour la rencontre avec la pierre sacrée, puis redressée, sublimis, sur le bateau qui doit s’avancer vers Rome.
Si l’auteur précise l’ascendance de Claudia, prisca ducens Clausorum ab origine nomen, c’est peut-être en raison du rôle joué par l’empereur Claude ; issu de cette même famille, il donnera un très grand développement au culte de la Grande Mère en consacrant à Attis une pleine semaine de fêtes dans la seconde quinzaine de mars, juste avant les jeux de Cybèle.
Quant à la mauvaise réputation de Claudi, non aequa populi male credita fama, Tite Live, très discret, parle simplement de dubia antea fama, tandis qu’Ovide explique que son élégance, cultus, ses coiffures, ornatis varie capillis, ainsi que sa vivacité d’expression devant les austères vieillards, ad rigidos prompta lingua senes, lui avaient valu : rumor iniquus.
La malveillance dont elle est l’objet témoigne peut-être indirectement de l’hostilité entre patriciens et plébéiens ; ainsi Cybèle est introduite par l’aristocratie romaine, tandis que Cérès, Liber et Mercure le sont par les plébéiens. L’opposition entre patriciens et plébéiens se manifeste encore au IIIe siècle av.J.-C., également en matière religieuse.

La prière de Claudia

Notons que Claudia adopte à l’égard de Cybèle une attitude de fidèle dont l’intensité est marquée par la répétition de –que. Elle s’adresse directement à elle : versis palmisque oculisque ; la jeune femme a sans doute le geste des mains de l’orante, et sans souci de la foule, ni du prêtre, elle détourne son regard pour le diriger vers le bateau qui porte la pierre noire.
Sa prière se déroule de manière très classique : trois vers d’apostrophe célébrant la puissance de la divinité : au mater deorum usuel, Claudia préfère un tour archaïque, donc solennel – caelicolum genetrix – et le lecteur de Lucrèce y sent un écho du plus humain Æneadum genetrix, invocation qui ouvre le De Rerum Natura. La théologie de Claudia est nettement plus respectueuse : Cybèle est à l’origine de toutes les divinités, dans une création continue – creas est un présent – présentée comme une bienveillance indirecte à l’égard des humains, nobis.
Après cet hommage rendu à la puissance exceptionnelle de la déesse, véritable profession de foi, Claudia formule sa requête : elle indique d’abord les droits qu’elle a de faire appel à Cybèle avec si suivi de l’indicatif : « s’il est vrai que », les allitérations de nostrum et nullo, puis de crimine et corpus renforcent l’intensité de cette déclaration. Claudia n’a plus besoin de faire la preuve de son état d’esprit ; elle répond bien à l’exigence pudica mente, le début de sa prière l’a montrée pia !
Selon une structure habituelle dans les prières qui ont cet aspect de « contrat » avec la divinité, elle formule ensuite sa demande d’assistance sur un ton concis : testis, diva, veni, avant de préciser sa mission, facile me absolve (sous-entendu : a fama) carina ; il s’agit de révéler la bienveillance de Cybèle et la pureté de Claudia.

Happy end

Le geste de Claudia, au terme de sa prière, est d’une simplicité extrême et mentionné au présent ; le lecteur est ainsi rendu témoin de la scène. La présence de la déesse se traduit par des manifestations sonores inexplicables dont l’origine n’est plus humaine : un nouveau fremitus et la reprise de tambourins, au son un peu différent, graviora, ce qui renforce le caractère dramatique du moment.
Au présent également le mouvement du bateau, fertur, le passif n’a pas besoin d’un agent ; et les causes matérielles ne sont pas en jeu, « on croirait que les vents le poussent » ; c’est donc qu’il n’en est rien ; et le vers 45 joue avec un certain bonheur sur le paradoxe ducentem praevenit. La scène échappe à toute explication réaliste ! mais sa signification politique est mise en valeur par le soulagement général avec le double finem.

Certes ce n’est pas la qualité proprement poétique qui fait l’intérêt de cet extrait épique mais plutôt le sens de la mise en scène : se succèdent sans temps mort des gros plans intensément dramatiques. Avec Claudia s’impose l’image d’une femme « sans peur et sans reproche » ; et l’on retient aussi de ce passage l’éclairage indirect porté sur une des premières divinités lointaines et surprenantes accueillies par Rome, Cybèle et son pouvoir de fascination.


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