Médée veut se faire justice (Médée de Sénèque)

par Fanny Gressier

Médée, v. 116-147


Texte latin

MEDEA

Occidimus, aures pepulit hymenaeus meas.
Vix ipsa tantum, uix adhuc credo malum.
Hoc facere Iason potuit, erepto patre
patria atque regno sedibus solam exteris
deserere durus ? Merita contempsit mea
qui scelere flammas uiderat uinci et mare ?
Adeone credit omne consumptum nefas ?
Incerta, uaecors mente uaesana feror
partes in omnes ; unde me ulcisci queam ?
Vtinam esset illi frater ! Est coniunx : in hanc
ferrum exigatur. Hoc meis satis est malis ?
Si quod Pelasgae, si quod urbes barbarae
nouere facinus quod tuae ignorent manus,
nunc est parandum. Scelera te hortentur tua
et cuncta redeant : inclitum regni decus
raptum et nefandae uirginis paruus comes
diuisus ense, funus ingestum patri
sparsumque ponto corpus et Peliae senis
decocta aeno membra : funestum impie
quam saepe fudi sanguinem et nullum scelus
irata feci : saeuit infelix amor.
Quid tamen Iason potuit, alieni arbitri
iurisque factus ? Debuit ferro obuium
offerre pectus : – melius, a melius, dolor
furiose, loquere. Si potest, uiuat meus
ut fuit, Iason, si minus, uiuat tamen
memorque nostri muneris, pereat mihi.
Culpa est Creontis tota, qui sceptro impotens
coniugia soluit quique genetricem abstrahit
gnatis et arto pignore astrictam fidem
dirimit : petatur, solus hic poenas luat
quas debet. Alto cinere cumulabo domum.

Traduction

« Nous sommes perdues : le chant d’hyménée a frappé mes oreilles; c’est à peine si moi-même, à peine si maintenant, je crois à un si grand mal !
Ceci, Jason a pu le faire, après m’avoir arraché père, patrie, royaume : m’abandonner seule en terre étrangère, le cruel ? Il a méprisé mes mérites, lui qui avait vu flammes et mer vaincues par mes crimes ? Croit-il donc que tout maléfice est consommé ? Incertaine, affolée, l’esprit égaré, je suis emportée en tous sens ; d’où pourrais-je me venger ? Que n’a-t-il un frère ! Il a une femme : qu’en elle plonge l’épée ! Est-ce assez pour mes malheurs ? Si les Pélasges, si les villes barbares connaissent quelque forfait qu’ignoreraient tes mains, il faut maintenant le préparer. Que tes crimes t’encouragent, qu’ils te reviennent tous : la parure célèbre du royaume dérobée, le petit compagnon de la jeune fille maudite coupé en deux par le glaive, le cadavre lancé à son père, le corps éparpillé sur la mer et les membres du vieux Pélias bouillis dans l’airain. Que de fois j’ai avec impiété versé du sang funeste, or je n’ai commis aucun crime par colère, c’est l’amour malheureux qui se déchaîne.
Pourtant, qu’a pu faire Jason, soumis à la volonté et au pouvoir d’un autre ? Il aurait dû présenter sa poitrine au devant de l’épée. Ah ! folle douleur, exprime toi mieux, oui, mieux ! Si possible que Jason vive, à moi, comme il l’était ; sinon, qu’il vive pourtant, qu’il se souvienne de nous et épargne mon don. La faute revient tout entière à Créon qui ne maîtrise pas son sceptre, détruit un mariage, qui arrache une mère à ses enfants et brise une fidélité liée par un engagement étroit. Que lui seul soit visé, qu’il paie ce qu’il doit. J’emplirai sa maison d’un haut tas de cendres. »


Ce deuxième monologue de Médée répond immédiatement au chant d’hyménée que le chœur vient de faire retentir, à l’occasion du mariage de Jason et de Créüse, fille du roi de Corinthe, Créon.
Médée reprend ici les actes qui lui ont été dictés par son amour pour Jason, amour désormais bafoué.


Tentative – consciemment désespérée – pour dessiner la structure de ce monologue...

Médée semble s’efforcer de comprendre la situation nouvelle qui est la sienne, pour elle-même – mais aussi pour le spectateur : il est associé à cet effort, qui correspond pour lui à une manière d’«exposition».Constater le déroulement de la cérémonie nuptiale équivaut d’emblée pour Médée à sa mort et elle se présente comme frappée à mort ; occidimus ouvre la scène, avec un pluriel qui évite sans doute le perii de la comédie.
Aussitôt elle recherche et l’auteur de ce crime qui l’atteint, et une possibilité de se venger.
Mais ses réactions, sa manière de percevoir ses propres paroles interviennent dans ce monologue qui pourrait s’apparenter à un débat judiciaire.
Déjà elle se « dédouble » et prend un certain recul : aures meas, une partie d’elle-même est touchée mais ipsa s’en distingue et refuse d’admettre ce qui a été perçu ; l’exclamation tantum jaillit ; elle semble suffoquée par l’impossibilité d’y croire et vix est repris.
Elle évoque tout d’abord la culpabilité de Jason, dont la faute est accrue par le statut de Médée, sa victime (v. 118-122). Le retour sur elle-même (v. 123-124) souligne son sentiment de dépossession avec le passif feror, en insistant sur son égarement par deux adjectifs reprenant le même préfixe négatif : vaesana et vaecors.
Un nouveau sursaut d’analyse interrompt sa première hypothèse de vengeance : hoc meis satis est malis ? (v. 126), écho au tantum malum du vers 117, cette fois amplifié par le pluriel et le possessif mis en valeur.
La vengeance revient, qui a besoin d’être étudiée, et les vers 126-135 constituent une sorte de «suasoire», d’auto exhortation fondée sur le rappel de ses exploits antérieurs. Encore une rupture et une volonté d’analyse : le bilan de ses actes l’amène à chercher le principe qui les a fait naître ; serait-ce la colère ? On peut ici soupçonner une intrusion, rapide, de l’auteur du De Ira ; une fois ce principe écarté, un autre est énoncé : amor.
Dès lors, Médée plaide en faveur du même Jason (v. 137 sq.), en vient à l’innocenter en reportant la culpabilité sur Créon (v. 142 sq.). Et cette «étude du cas Jason» suscite la prise à partie d’un nouvel élément déterminant : dolor furiose (v. 139).
Ainsi, à toutes ces recherches successives d’explications puis de solutions, se mêle un effort de raisonnement qui se traduit par de fréquentes ruptures, par des sursauts qui rompent toute continuité fluide.
Médée est déchirée, ses propos le sont aussi ; nulle structure ferme, nulle cohérence trop «raisonnable» qui trahirait ce désordre intérieur.

Le réquisitoire contre Jason

Le monologue s’ouvre sur la mise en cause de Jason ; on retrouve l’incapacité de Médée à définir le geste de son époux ; ce tantum malum est un fait (hoc, neutre) inqualifiable sinon par sa présence ; l’incrédulité de Médée se traduit aussi, de façon très adroite, par le potentiel potuit, qui renvoie à l’intention de Jason et non à la réalité même – qu’aurait exprimée plus nettement un hoc Iason fecit.
Le procès intenté à Jason passe par les circonstances aggravantes et Médée réécrit son passé : femme, fille de roi, elle est désormais frustrée d’une famille, d’un asile, d’un pouvoir ; c’est Jason qui déjà l’en aurait dépouillée : erepto patre, patria, atque regno – avec l’insistance des allitérations en [r], [p].et [t] prolongées avec de-serere et d-urus. Elle se trouve dans un contexte hostile : sedibus externis et a perdu son statut de conjunx, elle est solam.
S’ajoute une deuxième série de griefs : Médée est bafouée en sa qualité de magicienne qui est venue en aide à Jason ; et elle évoque ses merita dans une allusion rapide à sa maîtrise sur le feu – les taureaux attelés crachaient le feu –, comme sur la mer – et la nef Argo a pu triompher des dangers grâce à Médée.
Et puis, au v. 137, Jason, l’accusé, est mis hors de cause : au Hoc facere Iason potuit répond avec une nette symétrie la question Quid tamen Iason potuit ? ; il connaît lui-même un statut passif factus, c’est un étranger sans droit.
Une solution radicale est envisagée : ferro obvium offere pectus ; s’agit-il de se tuer lui-même, de se faire tuer ? L’hypothèse, à peine évoquée, est insoutenable et vivement rejetée ; la magicienne connaît le pouvoir des mots et les conjure aussitôt : melius loquere. Acquittement de Jason : vivat !

Un autre coupable

Jason acquitté, il faut sélectionner un coupable ; Médée le fait aussitôt et insiste avec satisfaction, Culpa est Creontis tota, formule étonnamment prosaïque. Sa culpabilité découle directement, presque automatiquement pourrait-on penser, de son statut de tyran – qui se manifestera dans l’affrontement qui l’oppose à Médée peu après dans la pièce.
Le tyran est incapable de se maîtriser sceptro impotens ; tous ses actes sont marqués par la violence et s’expriment en des verbes brutaux : solvit,abstrahit, dirimit.
Médée adopte le ton d’un réquisitoire en désignant non les personnes précises (Jason et Médée) mais leur définition (un couple, une épouse, des enfants). Remarquons que le lien étroit censé renforcer la fidélité entre les époux n’est guère explicité : faut-il comprendre les enfants ? – pignus a très souvent ce sens ; ou les merita, plus inquiétants, que Médée a rappelés ?

Se venger : de qui, comment ?

Qui dit accusation dit châtiment : Unde me ulcisci queam ? se demande Médée dès le vers 124.
L’hypothèse d’un frère crée la surprise : Médée voudrait-elle n’atteindre Jason qu’indirectement ? Sa recherche d’un proche parent sur qui se venger l’amène, aussitôt après, au constat est conjunx. Immédiatement la sentence est prononcée : in hanc ferrum exigatur ; s’agit-il d’un vœu ? d’un ordre que Médée se donne à elle-même ? Le passif reste ambigu ; mais la simplicité même de l’expression suscite un sursaut : Hoc…satis est ?
L’insuffisance se révèle, la disproportion entre l’horreur du crime et la banalité du châtiment.
Médée, dès lors, cherche un acte exceptionnel, un facinus inouï. Sans aucune réserve, elle assume ses actes antérieurs, elle qui a accompli omne nefas (v. 122) ; la totalité du monde connu, celui des antiques Pélasges, celui des Barbares, ont été ou seront témoins de ses scelera (v. 129) et Médée en reprend la litanie, déjà énumérée dans son premier monologue (v. 45 sq.) – haec virgo feci, disait-elle.
Il s’agit bien de ses actes de nefandae virginis : après le vol de la toison d’or – fierté du royaume de Colchide, inclitum regni decus –, on sent à la fois une nuance de pitié, avec parvus comes, pour son jeune frère dont le cadavre dépecé retardait la poursuite par leur père – qui tentait de ramasser les différents membres – mais aussi une certaine satisfaction à préciser cette méthode, funus ingestum, sparsum corpus. S’y ajoute le meurtre suggéré à ses propres filles du vieux Pelias.
Tous ces souvenirs constituent un bilan sans retenue : Quam saepe fudi sanguinem ; ce n’est nullement l’aveu d’un sentiment de culpabilité, – «impie» n’est guère qu’un constat, – mais bien au contraire un encouragement ; Médée doit être convaincue de ses capacités à imaginer un châtiment encore inconnu.
Mais le jeu des ruptures amène l’acquittement de Jason. S’ouvre, pour un temps, un tout autre horizon. Plus de châtiment pour Jason mais (v. 140) un cri, Vivat, précisé par une condition majeure : meus ; étonnamment, Médée semble et s’attendrir, et retrouver quelque lucidité en envisageant des restrictions qui s’opposent à sa volonté : si potest, et même une hypothèse moins favorable si minus. Jason peut avoir la vie sauve, même sans appartenir à Médée. L’unique condition est beaucoup moins marquée par la brutalité, memor nostri ; mais la fin du vers est très lourde d’ambiguité (muneri parcat meo) : ce don que Jason doit préserver est sans doute sa propre vie, désormais présentée comme un don de Médée ; don réversible ?
Après cette brève accalmie, la fureur de Médée se manifeste intacte contre Créon, le nouvel accusé.
A peine sa condamnation prononcée, sa fin est décidée : il doit payer sa dette ; mais la folie de destruction de Médée ne peut se contenter de lui seul, contrairement au verdict qu’elle vient de rendre petatur hic solus. Sa rage de vengeance englobe toute sa maison, aussitôt envisagée avec une expansion fantastique comme ravagée par le feu.

Sur l’ensemble de ce monologue règne le thème de la mort, dès maintenant obsession majeure de Médée, et qui le restera pendant toute la pièce.
Nous avons ici un bien étrange procès ! Médée accuse, plaide pour elle-même ou pour d’autres, condamne, punit. Elle mêle des expressions logiques quasi judiciaires à l’énoncé impassible des atrocités qu’elle a elle-même commises et qui semblent fonder ses droits à se faire juge ; ce sont ses méfaits qui l’autorisent à prononcer réquisitoire et jugement ! Ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce passage...
Un lecteur moderne peut parfois être gêné de voir la rhétorique se mêler à l’expression de la passion, mais il ne peut qu’admirer la traduction de l’incohérence, du trouble si profond d’une personnalité irréductible à des définitions simples ; Médée la magicienne est au-delà de toute formulation humaine, par delà le bien et le mal comme le montre la suite de la pièce.


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