Que sont mes amis devenus ?... (Ovide, Tristes)

par Fanny Gressier

Tristes, v. 1-34


Texte latin

O mihi post nullos umquam memorande sodales,
   et cui praecipue sors mea uisa sua est ;
attonitum qui me, memini, carissime, primus
   ausus es alloquio sustinuisse tuo,
qui mihi consilium uiuendi mite dedisti,
   cum foret in misero pectore mortis amor.
Scis bene, cui dicam, positis pro nomine signis,
   officium nec te fallit, amice, tuum.
Haec mihi semper erunt imis infixa medullis,
   perpetuusque animae debitor huius ero :
spiritus in uacuas prius hic tenuandus in auras
   ibit, et in tepido deseret ossa rogo,
quam subeant animo meritorum obliuia nostro,
   et longa pietas excidat ista die.
Di tibi sint faciles, et opis nullius egentem
   fortunam praestent dissimilemque meae.
Si tamen haec nauis uento ferretur amico,
   ignoraretur forsitan ista fides.
Thesea Pirithous non tam sensisset amicum,
   si non infernas uiuus adisset aquas.
Ut foret exemplum ueri Phoceus amoris,
   fecerunt furiae, tristis Oresta, tuae.
Si non Euryalus Rutulos cecidisset in hostes,
   Hyrtacidae Nisi gloria nulla foret.
Scilicet ut flauum spectatur in ignibus aurum,
   tempore sic duro est inspicienda fides.
Dum iuuat et uultu ridet Fortuna sereno,
   indelibatas cuncta sequuntur opes :
at simul intonuit, fugiunt, nec noscitur ulli,
   agminibus comitum qui modo cinctus erat.
Atque haec exemplis quondam collecta priorum,
   nunc mihi sunt propriis cognita uera malis.
Vix duo tresue mihi de tot superestis amici :
   cetera Fortunae, non mea turba fuit.

Traduction

« O compagnon, qu'avant tout autre je dois toujours évoquer, qui, plus que tous, as ressenti le coup qui me frappait, qui, alors que j’étais consterné, eus le premier l’audace – je m’en souviens, ami très cher –, de me soutenir de tes propos, toi qui me donnas doucement le conseil de vivre tandis qu’en notre cœur malheureux se trouvait un vif désir de mourir, tu sais bien à qui je m’adresse, grâce à ces signes en guise de nom, et le service que tu m’as rendu, ami, ne te trompe pas. Ces actes me resteront toujours gravés au plus profond de mon être et, sans fin, je te devrai d’être en vie; mon souffle s’ira perdre dans le vide des airs et abandonnera mes os sur le bûcher tiède avant qu’en notre cœur ne s’insinue l’oubli de tes bienfaits, avant que la durée des jours n’en chasse la reconnaissance envers toi.
Les dieux te soient propices, qu’ils t’accordent un sort où tu n’aies besoin d’aucune aide, un sort bien différent du mien. Et pourtant! Si un vent favorable portait ma barque, peut-être ta fidélité serait-elle ignorée: de Thésée, Pirithoüs n’aurait pas compris toute l’amitié s’il n’avait vivant approché les fleuves des enfers. Que le Phocidien devienne le modèle d’un véritable amour, ce fut l’œuvre de tes Furies, triste Oreste; si Euryale n’était tombé aux mains de ses ennemis Rutules, nulle gloire pour Nisus l’Hyrtacide. Oui, comme l’or fauve se vérifie à la flamme, la fidélité doit s’éprouver aux temps difficiles. Tant que la Fortune favorable montre un visage souriant et serein, tout escorte une prospérité intacte; mais au premier coup de tonnerre, tout s’enfuit et celui qui naguère était entouré d’armées de courtisans, plus personne ne le connaît.
Ces cas jadis rassemblés dans les exemples des anciens, mes malheurs personnels m’en ont maintenant fait reconnaître la vérité. De tant d’amis vous êtes à peine deux ou trois à me rester; le reste de la foule s’attachait à ma fortune et non à ma personne. »


Ce poème (qui comporte en tout 84 vers) est un poème de circonstances. Ovide, le poète qui a connu le succès dès sa jeunesse dans les années 20 avant J.C., a été brutalement frappé en pleine gloire, à cinquante ans, par une sanction de l’empereur Auguste. En 8 ap. J.C., il a été condamné à la «relégation» sur les bords de la Mer Noire, loin, bien loin de Rome.
Les causes de ce châtiment restent incertaines, mais il semble bien qu’Ovide ait assisté à une scène compromettante, impliquant sans doute un membre de la famille impériale; il parle dans cette lettre 5 du livre I du recueil des Tristes de sa simplicitas, son ingénuité, comme cause de cette relégation, – variété d’exil qui lui laisse ses droits civils.
Durant le trajet vers un monde hostile, il rédige pour ses amis de Rome des lettres; lettres en vers: l’expression poétique lui est si familière! Il explique lui-même que dès l’adolescence tout ce qu’il écrivait, spontanément se faisait vers (voir le poème 10 du livre IV de ce recueil des Tristes, poème qui est une véritable autobiographie). Le poème 11, qui achève le premier livre de ce recueil, mentionne cette rédaction pendant le voyage tourmenté, au milieu de la fureur des flots.


L’anonymat du destinataire

Ovide s’adresse à un sodalis, compagnon, camarade, membre d’une même association ou corporation, et par la suite ami très proche, et l’on peut penser au culte de l’amitié qui liait entre eux les disciples d’Épicure. Cet ami a su faire preuve de courage lorsque la disgrâce a frappé Ovide; celui-ci en retour fait tout pour à la fois lui témoigner sa reconnaissance, mais aussi lui éviter toute poursuite de la part de la police impériale; d’où le jeu des indices, les signa qui peuvent l’aider à se reconnaître sans que son identité soit dévoilée.
Le poème s’ouvre donc sur un jeu d’allusions: cet ami a immédiatement su se mettre à la place du condamné, sors mea sua visa est, le coup du sort passe de «mien à sien», et le glissement des adjectifs possessifs semble évoquer cette rapidité; promptitude de l’assistance qu’il a aussitôt fournie: praecipue («plus que tous»), primus («le premier»); malgré le danger, cet ami a encouragé Ovide, son soutien s’est traduit par une exhortation qui a écarté la tentation du suicide, l’alloquium se précise par consilium, propos dont il souligne la délicatesse (mite, «doucement»); le poète était atterré, frappé par la foudre, attonitum – ce passif détaché au début du vers 3 constitue une image très forte –, il a été soutenu, redressé sustinuisse.
Le destinataire est donc le premier à avoir manifesté sa solidarité. Et Ovide est convaincu qu’il se reconnaîtra.

Les codes de l’amitié

Le comportement de cet ami est manifestation de pietas – mot qui a un registre beaucoup plus large que le moderne «piété»; la pietas (vers 14), c’est le respect et l’accomplissement de tous les devoirs, envers les dieux comme envers les hommes; et les devoirs, «bons offices», officium, sont la traduction concrète de cette pietas; c’est ici l’aide apportée à l’ami éprouvé. Avoir été bénéficiaire de cette aide implique de proclamer sa reconnaissance, d’en faire mémoire; c’est un devoir qui s’impose (mihi... memorande), l’obligation est perceptible dans cet adjectif verbal; et d’emblée Ovide déclare au vers suivant la permanence de ce souvenir, memini; le verbe à l’indicatif est encadré par les deux personnes en cause: le bénéficiaire et le bienfaiteur, me et carissime.
La reconnaissance colore aussi tout l’avenir: Ovide se dit à tout jamais redevable, debitor, de sa propre existence, animae hujus, du souffle vital qui l’anime; après les passés mentionnant l’intervention de l’ami secourable, Ovide emploie des futurs erunt, ero tandis qu’adjectifs et adverbe en soulignent la portée (semper, perpetuus); la traduction précise de la métaphore, très fréquente dans la poésie latine, serait: «Ces actes resteront fichés au plus profond de mes moëlles».
Sa gratitude ne connaîtra pas de terme, et le distique 11-12 prolonge encore cette affirmation en évoquant le bûcher funèbre qui se refroidit, tandis que le souffle, spiritus cette fois, rejoint l’air subtil, vacuas in auras. Pas d’oubli qui viendrait prendre la place de la pietas et les deux verbes subeant et excidat font image: «se glisser dans», et «tomber hors de».
Outre cette déclaration au ton soutenu, l’expression de la gratitude débouche aussi sur des vœux plus directs: appel à la bonne volonté des dieux en faveur de l’ami compatissant, et un souhait global qui se résume en fortunam... dissimilem meae, écho au sors mea sua du vers 2.
La pièce pourrait s’arrêter sur ce vœu: Ovide vient de s’acquitter de son devoir de praedicatio, proclamation des bienfaits dont il fut l’objet.

Figures de l’amitié

La réflexion s’élargit à l’amitié et au rôle qu’y jouent les épreuves. L’existence est rapidement assimilée à une traversée maritime, c’est d’ailleurs ce que vit alors le poète, et les vents sont souvent hostiles, comme il le mentionne dans d’autres passages de ce livre. Difficultés et épreuves permettent d’apprécier une valeur majeure: fides, la fidélité.
Ovide voit aussitôt se présenter à lui trois figures qui l’illustrent, exempla de la tradition; chacune fait l’objet d’un rapide distique; le lecteur contemporain d’Ovide les connaît et n’a pas besoin d’une explication, peut-être utile au XXIe siècle...
Le roi d’Athènes, Thésée, a aidé Pirithoüs – les deux noms propres sont côte à côte – à se lancer dans une expédition peu glorieuse, et qui a failli leur être fatale: Pirithoüs, roi des Lapithes et fils de Jupiter, voulait enlever Proserpine, nièce et épouse du dieu qui règne sur les enfers, Pluton; la Phèdre de Racine fait allusion à cette tentative de Thésée, «qui va du dieu des morts déshonorer la couche».
Le Phocidien, c’est Pylade, neveu d’Agamemnon, le roi d’Argos qui fut assassiné par son épouse Clytemnestre à son retour de Troie; Oreste, fils d’Agamemnon, a été envoyé loin d’Argos en sécurité chez son oncle le roi de Phocide (la région de Delphes), et a été élevé avec Pylade; plus tard, Oreste revient à Argos, accompagné de Pylade. Après avoir tué Clytemnestre et son amant Egisthe, Oreste est poursuivi par les Furies. Apollon lui promet qu’il retrouvera la paix s’il va en Tauride chercher une statue d’Artémis. Pylade, là encore, l’accompagne dans cette terre barbare et hostile, et fait assaut de générosité pour y mourir à la place d’ Oreste (voir l'Iphigénie en Tauride d’Euripide).
Avec Euryale, il ne s’agit plus de légendes et de tragédies grecques, mais du passé de Rome et de l’épopée de la génération qui précède celle d’Ovide: l’Énéide. Au chant IX, le jeune Euryale, compagnon d’Énée depuis la prise de Troie, a quitté le camp troyen assiégé par les Rutules, peuple d’Italie centrale; au cours de cette sortie nocturne, son ami Nisus, l’Hyrtacide, c'est-à-dire le fils d’Hyrtaque, l’accompagne; tous deux font un massacre de Rutules endormis, et Euryale emporte un casque orné d’une aigrette; après le carnage, ils quittent le camp rutule mais, peu après, l’éclat du casque fait remarquer Euryale par un détachement rutule qui l’arrête, tandis que Nisus échappe à l’ennemi; lorsque Nisus constate l’absence d’Euryale (frustra absentem respexit amicum, «en vain il s’est retourné pour voir son ami qui n’est plus là» (Énéide IX, v. 389), il fait demi tour, attaque les soldats qui ont capturé Euryale et menacent de l’exécuter; Nisus alors se précipite vers les Rutules en se dénonçant: me, me, adsum qui feci, in me convertite ferrum («c’est moi, moi ici présent qui ai agi, vers moi tournez votre épée!»), et ses dernières paroles sont un rappel de l’amitié entre Euryale et lui, Tantum infelicem nimium dilexit amicum: «il ne fit que trop aimer un ami malheureux» (v. 427 et 430).
Ces trois références littéraires font partie de la culture d’Ovide, et sans doute les a-t-il longtemps considérées comme de beaux exemples relevant de la tradition volontiers moralisants, «faits et dits mémorables». Or voici qu’il doit en admettre la vérité, nunc mihi cognita vera, «je les connais maintenant comme vrais», et ce du fait de sa propre expérience de la détresse.

Épreuve et Amertume

Le coup qui l’a frappé a joué le rôle d’une épreuve au sens de vérification, contrôle de qualité; le thème de l’or éprouvé au feu pour en faire fondre les impuretés fait partie des pratiques de cette époque – et Ovide n’hésite pas à mettre sur le même plan la nécessité de vérifier la fidélité: fides.
Le ton se fait un peu moins serein et l’amertume est perceptible, d’abord sous forme d’une sorte de proverbe au présent de vérité générale et sans mention d’individu: deux distiques s’opposent; Fortuna, la déesse personnifiée, bienveillante, vultu ridet sereno, «sourit avec une expression sereine»; mais la menace plane dans la forme négative indelibatas, «qui n’a pas encore été entamé»; le neutre pluriel cuncta évoque bien l’empressement collectif, la complaisance intéressée. Un brusque revirement reprend l’image employée par Ovide à son propre sujet, intonuit; on retrouve l’homme frappé par la foudre, attonitum (v. 3) et la vivacité du mouvement fugiunt; panique , débandade, l’homme adulé sombre dans l’oubli général, nec noscitur ulli, tandis qu’Ovide rappelle, au passé désormais, cinctus erat, le dévouement dont il était l’objet de la part des troupes de courtisans qui l’ escortaient; Ovide souligne cet abandon par l’adverbe modo, «naguère», qui accentue le contraste.
Enfin la plainte s’exprime de la façon la plus dépouillée qui soit: ils étaient si nombreux tot, ces proches! et Ovide apostrophe les happy few, ceux qui ne se sont pas enfuis: vix duo tresve; le compte en est vite fait, mais leur fidélité leur vaut d’être définis par le possessif mea, tandis que le poète écarte la foule des autres qui ne s’attachaient qu’à sa Fortuna souriante.
Un de ces amis inconstants fait l’objet d’une autre lettre de ce livre, la huitième, un fallax qui n’a pas eu le cœur d’entourer le poète; cette lettre reprend le thème de l’amitié et de ses exigences, exigences que le destinataire dans ce cas n’a pas su respecter.

Un sens très fort des droits et devoirs de l’amitié dans une société où l’engagement, la parole donnée sont des valeurs majeures, un hymne à l’amitié véritable...
Un sens de la mise en scène rapide, à l’aide d’une expression qui fait image: coup de tonnerre, fuite éperdue loin de celui qui tombe dans la disgrâce – et Tacite aura l’occasion de développer de telles scènes, comédie du dévouement et déréliction soudaine...
Une culture, qui se contente de quelques allusions aux symboles de l’amitié, et le passage brutal de ce qui était livresque à l’autobiographie... Il ne s’agit plus d’un jeu de fiction comme les lettres des Héroïdes, mais d’expérience personnelle cruellement vécue.
Le poète léger, fêté à Rome, qui jusqu’ici n’a connu que les succès, affronte dans la solitude une longue traversée qui le mène dans un pays désolé, et il parvient cependant à donner forme à une détresse bien réelle.

« Mon beau navire o ma mémoire avons-nous assez navigué dans une onde mauvaise à boire... »


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