"Quelle nuit divine !" (scène de l'Amphitryon de Plaute)

par Fanny Gressier

Amphitryon, v. 635-663


Jupiter : « Quelle nuit divine ! »
Alcmène : « Tu es faible, ce matin, dans tes épithètes, chéri. »

(Jean Giraudoux, Amphitryon 38)


Texte latin

ALCMENA.

[...] Ita divis est placitum, voluptatem ut maeror comes consequatur :
quin incommodi plus malique ilico adsit, boni si optigit quid.
Nam ego id nunc experior domo atque ipsa de me scio, cui voluptas
parumper datast, dum viri mei mihi potestas videndi fuit
noctem unam modo ; atque is repente abiit a me hinc ante lucem.
Sola hic mihi nunc videor, quia ille hinc abest quem ego amo praeter omnes.
Plus aegri ex abitu viri, quam ex adventu voluptatis cepi. Sed hoc me beat
saltem, quom perduellis vicit et domum laudis compos revenit. Id solacio est.
Absit, dum modo laude parta domum recipiat se ; feram et perferam usque
abitum eius animo forti atque offirmato, id modo si mercedis
datur mi, ut meus victor vir belli clueat : satis
mi esse ducam. Virtus praemium est optimum,
virtus omnibus rebus anteit profecto.
Libertas, salus, vita, res et parentes, patria et prognati tutantur, servantur.
Virtus omnia in sese habet, omnia adsunt bona quem penest virtus.

AMPHITRVO

Edepol me uxori exoptatum credo adventurum domum,
quae me amat, quam contra amo, praesertim re gesta bene,
victis hostibus : quos nemo posse superari ratust,
eos auspicio meo atque ductu primo coetu vicimus.
Certe enim med illi expectatum optato venturum scio.

SOSIA

Quid ? me non rere expectatum amicae venturum meae ?

ALCMENA

Meus vir hic quidem est.

AMPHITRVO

          Sequere hac tu me.

ALCMENA

                    Nam quid ille revortitur
qui dudum properare se aibat ? An ille me temptat sciens
atque id se volt experiri, suom abitum ut desiderem ?
Ecastor med haud invita se domum recipit suam.

Traduction

ALCMÈNE

Telle est la décision des dieux : la tristesse accompagne et suit le plaisir, et même un surcroît immédiat de souci et de malheur si un bonheur s’est produit. C’est bien aujourd’hui mon expérience propre, je le sais personnellement de moi-même, moi à qui du plaisir a été accordé un moment, le petit moment où j’ai eu la possibilité de voir mon mari, une seule et unique nuit ; et il est soudain reparti loin de moi, avant le jour. Et maintenant, je me sens toute seule ici, puisqu’il est au loin, lui que j’aime plus que tous. Le départ de mon mari m’a donné plus de chagrin que son arrivée de plaisir. Mais au moins ceci me rend heureuse : il a vaincu l’ennemi, et revient chez nous couvert de gloire. Cela me réconforte. Qu’il soit au loin, pourvu qu’il revienne chez nous chargé de gloire ! Je supporterai, j’endurerai jusqu’au bout son absence avec courage, avec fermeté si seulement m’est accordée cette compensation : que l’on proclame mon mari vainqueur de la guerre ; je considérerai(s) cela comme suffisant. Le mérite est la meilleure récompense, le mérite vraiment passe avant tout. Liberté, santé, vie, richesse, et parents, patrie et enfants sont ainsi protégés, sauvés. Le mérite a tout en lui, tous les biens sont à qui possède le mérite.

AMPHITRYON

Ma foi je crois que c’est vivement espéré par mon épouse que je vais arriver chez nous ! Elle m’aime et moi aussi je l’aime ; surtout une fois la guerre gagnée, l’ennemi vaincu ; on pensait que personne ne pourrait le dominer et nous l’avons vaincu sous mes auspices et mon commandement au premier affrontement. C’est sûr, je le sais bien, je vais arriver alors qu’elle m’attend de tous ses voeux.

SOSIE

Eh bien ! Tu ne penses pas que moi je vais arriver alors que mon amie m’attend !

ALCMÈNE

Mais c’est mon mari !

AMPHITRYON

Toi, suis-moi par ici !

ALCMÈNE

Mais pourquoi revient-il ? Il disait tout à l’heure qu’il était pressé ! Est-ce sciemment qu’il m’éprouve ? Veut-il savoir par lui-même comme je regrette son départ ? Ma foi, cela ne me déplaît pas qu’il revienne chez lui !


Amphitryon ouvre le recueil des pièces de Plaute, tout simplement parce qu’elles sont traditionnellement classées par ordre alphabétique, dans la mesure où la date précise de représentation est inconnue ; rappelons donc simplement que ses pièces ont été représentées environ entre 215 et 184 av. J.-C.
Ces dates correspondent à une période particulièrement agitée dans l’histoire de l’expansion de Rome : à la seconde guerre punique succèdent les deux guerres de Macédoine, puis le conflit contre Antiochus III de Syrie.
Guerre et attente du guerrier sont donc des données « d’actualité ».

L’argument est connu, résumé au début de la pièce par Mercure : pour séduire l’aimable Alcmène, Jupiter a pris les traits d’Amphitryon, général thébain, tandis que Mercure, lui, écarte Sosie, son esclave.
La nuit se prolonge, complaisante envers Jupiter aux côtés d’Alcmène, épouse d’Amphitryon ; mais il vient de lui annoncer son départ, appelé par sa fonction d’imperator.
Après ce départ précipité, Alcmène se lamente dans un monologue.
C’est une toute jeune femme, amoureuse de son mari et qui nous apparaît bien désemparée dans sa solitude d’épouse de combattant.
Les véritables Amphitryon et Sosie arrivent alors, sans qu’elle les voie.


Voluptas et maeror

Pour tenter d’adoucir son désarroi, Alcmène semble recourir à une forme de sagesse générale plutôt désabusée ; elle s’efforce de se convaincre elle-même que son sort est le lot commun, correspondant à une volonté divine, donc immuable, ita divis est placitum : « tel est le bon plaisir des dieux » ; et le lien immédiat entre voluptas et maeror est nettement affirmé par le doublet comes consequatur, où se retrouve le même préfixe ; le vers suivant reprend la même idée, avec cette fois deux termes pour développer maeror : incommodi et mali, tandis que voluptas s’affaiblit avec l’hypothétique quid boni. Le compte n’y est pas, tel est le constat initial !

Et Alcmène poursuit ; elle ne peut que se plaindre, en insistant sur le caractère bien personnel de sa découverte ainsi généralisée. Experior domo est souligné par ipsa de me scio ; les vers 641-2 résument cette triste expérience : plus aegri... quam voluptatis.

Les retrouvailles trop courtes avec son mari génèrent sa frustration : voluptas parumper datast ; et l’adverbe modo, « seulement », accentue le caractère restrictif du nombre unam. Mercure nous avait dit que la nuit s’était prolongée, Jupiter l’avait confirmé (Nox quae me mansisti, v.546) ; mais pour Alcmène, c’est ante lucem que son mari est reparti.

Sa détresse se traduit par la répétition des deux verbes : absum et abeo ; elle les conjugue en y mêlant le substantif abitus. Absence, départ renforcent sa solitude, certes plus psychologique que matérielle, comme elle en est elle-même consciente (sola mihi videor), tout en y mêlant une intense déclaration : ille quem ego amo praeter omnis, où les pronoms se rapprochent.

Laus

Mais Alcmène, bien que Thébaine, a tout d’une vaillante Romaine, et à sa plainte succède un énergique sursaut ; elle se découvre des raisons de satisfaction : Hoc me beat ; néanmoins nous sentons bien qu’elle a besoin de se convaincre elle-même – et c’est là qu’elle nous touche ! Il lui faut affirmer, pour se les confirmer, ses motifs de réconfort : id solacio est.

Une image d’Amphitryon tout couvert de gloire : laudis compos, laude parta, se joint au thème de son retour : domum revenit, domum recipiat se.

Mais la gloire dépasse évidemment le cadre familial, et les résolutions d’Alcmène s’affermissent progressivement, soutenues par ce thème ; sa détermination toute fraîche se manifeste dans le futur de certitude et le jeu des deux doublets successifs : feram et perferam, puis forti atque affirmato. Même si les divinités si peu bienveillantes du début de son monologue ne sont pas invoquées, il s’agit presque d’une négociation avec le destin, id modo mercedis, elle a bien mérité une compensation et elle apprécie les faits à leur valeur : satis... ducam – avec l’ambiguïté de la forme ducam : s’agit-il d’un futur ou d’un éventuel ? La condition posée est celle de la notoriété : meus victor vir clueat ; cette formule traduit une attitude bien romaine ; et chacun des termes est mis en valeur : meus par sa position initiale, vir – déjà si souvent employé – par la disjonction, et l’allitération vi- renforce le vrai cri du cœur : victor.

A défaut de vir, vive la virtus !

Alcmène semble alors emportée par son élan ; la qualité du vir c’est la virtus, et la voilà qui s’élance dans un hymne à la virtus – sous entendu : ce qu’incarne Amphitryon !
Le vide laissé par le vir est comblé par la surabondance verbale.
Superlatif : optimum, tours généralisant : omnibus rebus, omnia, omnia bona, tout est bon pour faire l’éloge de cette virtus, quatre fois sujet et qui ouvre et ferme la dernière phrase ! L’élan oratoire d’Alcmène passe en revue tout ce à quoi elle tient : valeurs de libertas, salus, vita et personnes avec le jeu de l’allitération parentes, patria et prognati, sans oublier de façon bien concrète : res ; un beau doublet tutantur, servantur clôt l’énumération, avant le quasi-proverbe omnia adsunt bona... dans lequel ad-sunt paraît une sorte de réplique à toutes les formes de ab-esse et ab-ire du début de son monologue !
Une très légère restriction dans cet enthousiasme se perçoit dans le profecto qui achève le vers 649 ; Alcmène éprouve sans doute le besoin de se rattacher à une opinion reçue !

L’arrivée d’Amphitryon, accompagné de Sosie – qui, par une convention scénique fréquente, ne sont pas vus d’Alcmène – introduit un ton un peu différent. Amphitryon est plein de lui-même, de sa satisfaction de vainqueur ainsi que d’époux assuré de la passion de sa femme.
Son assurance pourrait le rendre un peu ridicule ; certes c’est un général heureux d’une victoire aussi rapide qu’inespérée (primo coetu) et il prend plaisir à rappeler quos nemo posse superari ratust ; mais uxori exoptatum résume bien les sentiments qu’Alcmène vient d’exprimer, et le simple quam contra amo fait écho à la simplicité du vers 640 dans lequel elle exprimait son amour conjugal. On sent de la part d’Amphitryon un vrai bonheur à redire expectatum optato venturum (v.658), avec un scio encore plus fort que le credo du vers 654.
En contrepoint, Sosie, lui, reprend la même expression expectatum venturum, en glissant amicae meae et en jouant à s’étonner de l’absence de toute préoccupation de son maître pour les sentiments d’un esclave – qui n’en est pas moins homme !

La surprise est vive pour Alcmène ; elle envisage rapidement l’hypothèse d’une expérience tentée par son mari, mais s’en défait bien vite pour avouer nettement sa joie, sous la forme d’une jolie litote : me haud invita.

Le monologue de cette jeune femme constitue un passage particulièrement intéressant, et ce, du fait de son évolution : sa plainte se développe de façon spontanée, avec une naïveté qui lui donne sa vraisemblance. Dès lors, son énergie est d’autant plus convaincante qu’elle est seconde, et son éloge de la virtus qui fait d’elle une digne compatriote d’un Caton prouve sa volonté de se raisonner, de se conforter par son souci de dignité.
Alcmène reste une figure singulière dans le théâtre de Plaute, où les matronae sont en général d’horribles mégères que leurs vieux maris trompent allégrement. Elle est à la fois pleine de charme, de sincérité et l’on peut comprendre que Jupiter lui-même en ait été ému !


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