Alexandre et la reine des Amazones : eugénisme royal... (Quinte-Curce)

par Fanny Gressier

Histoires, VI, 5


Texte latin

Erat, ut supra dictum est, Hyrcaniae finitima gens Amazonum, circa Thermodonta amnem Themiscyrae incolentium campos. Reginam habebant Thalestrin, omnibus inter Caucasum montem et Phasin amnem imperitantem. Haec cupidine visendi regis accensa finibus regni sui excessit et, cum haud procul abesset, praemisit indicantes venisse reginam adeundi eius cognoscendique avidam. Protinus facta potestate veniendi, ceteris iussis subsistere trecentis feminarum comitata processit, atque, ut primum rex in conspectu fuit, equo ipsa desiluit duas lanceas dextera praeferens. Vestis non toto Amazonum corpori obducitur: nam laeva pars ad pectus est nuda, cetera deinde velantur. Nec tamen sinus vestis, quem nodo colligunt, infra genua descendit. Altera papilla intacta servatur, qua muliebris sexus liberos alant : aduritur dextera, ut arcus facilius intendant et tela vibrent. Interrito vultu regem Thalestris intuebatur, habitum eius haudquaquam rerum famae parem oculis perlustrans : quippe omnibus Barbaris in corporum maiestate veneratio est, magnorumque operum non alios capaces putant quam quos eximia specie donare natura dignata est. Ceterum interrogata num aliquid petere vellet, haud dubitavit fateri ad communicandos cum rege liberos se venisse, dignam ex qua ipse regni generaret heredes ; feminini sexus se retenturam, marem reddituram patri. Alexander, an cum ipso militare vellet, interrogat : et illa causata sine custode regnum reliquisse petere perseverabat ne se inritam spei pateretur abire. Acrior ad venerem feminae cupido quam regis ; ac, ut paucos dies subsisteret, perpulit : XIII dies in obsequium desiderii eius absumpti sunt. Tum illa regnum suum, rex Parthienen petiverunt.

Traduction

Le peuple des Amazones, comme il a été dit plus haut, était tout proche de l’Hyrcanie ; elles occupaient les plaines de Thémiscyre, près du Thermodon. Elles avaient pour reine Thalestris qui commandaient à tous entre le Caucase et le cours du Phase. Souhaitant ardemment aller voir le roi, elle sortit des frontières de son royaume et, alors qu’il n’était plus très loin, elle lui envoya des gens pour l’informer de la venue d’une reine, désireuse de le rencontrer et de le connaître. Aussitôt l’autorisation de venir accordée, elle fit s’arrêter l’ensemble de sa suite et s’avança accompagnée de trois cents d’entre elles ; et, dès que le roi fut en vue, elle sauta seule de cheval, présentant deux piques dans sa main droite.
Leur vêtement ne couvre pas tout le corps des Amazones : leur côté gauche est nu jusqu’à la poitrine, puis le reste est voilé ; pourtant le pli de leur vêtement qu’elles relèvent d’un nœud ne descend pas au dessous du genou. Elles gardent intact un de leurs seins pour en nourrir leurs enfants de sexe féminin ; le droit, elles le brûlent pour tendre l’arc et lancer des traits plus facilement.
L’air impavide, Thalestris contemplait le roi, elle parcourait du regard son allure qui ne répondait nullement à la réputation de ses actes, car tous les Barbares ont de la vénération pour la majesté physique, et ils ne croient capables d’exploits que ceux que la nature a voulu doter d’une apparence remarquable. Au reste, quand on lui demanda si elle voulait quelque chose, elle n’hésita pas à reconnaître qu’elle était venue pour avoir des enfants en commun avec le roi ; elle était digne qu’il ait d’elle des héritiers de son royaume. Elle garderait un enfant de sexe féminin, un garçon, elle le rendrait à son père.
Alexandre lui demande si elle voulait faire campagne avec lui ; elle allégua le fait qu’elle avait quitté son royaume sans gardien et elle continuait à lui demander de ne pas la laisser repartir déçue dans son espérance. Le désir amoureux de la femme fut plus vif que celui du roi et il le décida à s’arrêter quelques jours. Treize jours se passèrent à satisfaire son souhait. Puis elle regagna son royaume et le roi la Parthiène.


La tradition française nomme « Quinte Curce » l’auteur de ce passage, appellation assez peu cohérente puisqu’elle francise le prénom Quintus ainsi que le nom gentilice Curtius et abandonne son surnom Rufus – qui pourrait se traduire par « Rouquin » ou « Rousseau ».
Nous ne savons pas grand-chose de lui : il a écrit, vraisemblablement au 1er siècle ap. J.-C., probablement au début du règne de Claude, une œuvre intitulée De rebus gestis Alexandri Magni, histoire d’Alexandre le Grand ; des dix livres de cette histoire, il nous manque les deux premiers, et son récit commence pour nous au printemps 333, alors que le souverain macédonien a déjà passé l’Hellespont pour affronter les Perses.
L’épisode que nous considèrerons ici se situe au livre VI, en 331. Il s’agit de la rencontre de deux figures de légende, rencontre sans doute elle-même légendaire !


Un peu, très peu, de géographie

Remarquons tout de suite que l’auteur se montre un géographe assez peu informé. Il a, semble-t-il, confondu la mer Noire et la Caspienne...
Environ dix pages avant ce passage, il a fait déclarer à Alexandre qu’après avoir déjà conquis, outre les peuples de Grèce, l’Ionie et l’Eolide, il avait « sous sa domination la Carie, la Lydie, la Cappadoce, la Phrygie, la Paphlagonie, la Pamphylie, la Pisidie, la Cilicie, la Syrie, la Phénicie, l’Arménie, la Perse, les Mèdes et la Parthiène ».
Peu après, Q. Curtius décrit les environs de la mer Caspienne, et énumère les peuples qui l’entourent, dont les plaines des Amazones ; or ce sont des peuples d’ordinaire localisés au sud de la mer Noire ; et – pour tout simplifier ! – Q. Curtius déclare que ce que nous appelons « mer d’Azov », au nord est de la mer Noire, « se jette dans la Caspienne ».

L’Hyrcanie désigne bien une zone au sud est de la mer Caspienne, proche de la Parthiène séparée du plateau iranien par une chaîne montagneuse.
Notons que l’imaginaire latin semble associer volontiers Caucase et Hyrcanie comme les régions les plus sauvages ; ainsi – lorsqu’il lui a annoncé qu’il quittait Carthage – Didon accuse en ces termes Énée : « l’horrible Caucase t’a engendré, des tigresses d’Hyrcanie ont approché de toi leurs mamelles » (Énéide IV, v. 367-368).
Le fleuve Thermodon, lui, se jette dans la mer Noire au sud de celle-ci ; et c’est sur sa côte est que débouche le Phase, qui traverse la Colchide, l’actuelle Géorgie. Ces noms du Thermodon et de la ville de Thémiscyre apparaissent déjà chez Hérodote au livre IV de son Enquête ; la ville turque de Terme, à environ 200 km à l’est de Sinope, correspond à celle de Thémiscyre.
Mais la tradition, de manière générale, éprouve quelques difficultés à localiser précisément ces femmes guerrières. Nous ne trouvons donc pas chez Q. Curtius de révélation définitive en matière de géographie.

Une Barbare

Il s’agit pour notre écrivain d’une reine, certes, mais d’une barbare, et le terme est employé pour élargir la réaction de surprise, voire de déception, de Thalestris en présence d’Alexandre «  omnibus Barbaris in corporum majestate veneratio est ».
Et Q. Curtius se sent tenu de donner quelques explications « ethnographiques » concernant les coutumes de cette étrange peuplade ; à l’occasion de l’arrivée à cheval de Thalestris, il présente un petit couplet sur le vêtement des Amazones, évidemment mieux adapté à l’équitation que la stola des dignes matrones romaines : il nous permet d’imaginer plutôt une tunique légère, ne dépassant pas le genou, comme il le signale, et comme la sculpture classique figure volontiers Diane-Artemis, ou les Amazones elles-mêmes dans les scènes de « combats d’Amazones ». Le British Museum en offre un bel exemple sur un relief venant du mausolée d’Halicarnasse.
Notre auteur reprend aussi la tradition selon laquelle les Amazones se brûleraient le sein droit pour tirer à l’arc plus aisément. Il semble que nous ayons ici affaire à une pseudo-étymologie, qui voit dans « A-mazone » un mot constitué du préfixe négatif grec a- (α-) et du substantif grec mazos (μαζός) « sein » ; une autre étymologie s’y mêle parfois, qui les dote alors d’une ceinture : ama- (ἀμα-) « avec » et zônè (ζώνη) « ceinture », d’où l’épisode d’Héraclès capturant, parmi ses « travaux », la ceinture d’une reine des Amazones, Hippolyte.
Autre particularité de ce peuple étrange : ces femmes n’admettent aucun élément masculin ; elles ne nourrissent que les filles, muliebris sexus liberos alant. Et ceci se retrouve dans l’accord précis que propose ensuite Thalestris : en cas de naissance rendre à Alexandre un fils, garder avec elle une fille. Rappelons que les Amazones se reproduiraient anonymement grâce à des rencontres nocturnes et estivales avec les hommes d’une tribu voisine – c’est du moins ce qu’en raconte la tradition.

Barbare, mais royale

Curieusement les préalables de la rencontre font tout à fait penser aux nombreuses entrevues entre hauts personnages, par exemple celle d’un César et d’Arioviste : pas question de se rencontrer directement face à face, il faut respecter des distances et des délais ; ici Thalestris se fait annoncer, praemisit indicantes, en mentionnant son titre de reginam, présente une demande (adeundi ejus cognoscendique avidam), et, une fois qu’elle a reçu une réponse favorable (facta potestate), elle arrête la majeure partie de sa suite, ceteris jussis subsistere. C’est avec une escorte réduite à trois cents femmes qu’elle se présente devant Alexandre. Arioviste et César se contentent, eux, chacun de dix hommes. (Bellum Gallicum, livre I, 43).
La rencontre suit un schéma très protocolaire : on demande à la reine quelles sont les raisons de sa démarche, interrogata num aliquid petere vellet, et sa réponse paraît un peu surprenante ! Au point qu’Alexandre lui-même, directement cette fois, reprend avec interrogat, et la forme active dont le présent soudain traduit peut-être cet effet de surprise. On ne peut s’empêcher de le sentir un peu désarçonné par l’aplomb de Thalestris.

Une femme déterminée

Cette « barbare » est en effet pleine d’assurance. Certes, c’est une cavalière accomplie qui saute sans aucune aide de son cheval, equo ipsa desiluit ; c’est aussi une guerrière qui a toujours une arme à la main – et même deux piques, duas lanceas.
Aucune timidité devant le jeune conquérant ; elle le soumet à une inspection (intuebatur), le dévisage un certain temps – ce que signale l’imparfait –, et oculis perlustrans insiste encore sur cette observation soutenue ; sa déception est suggérée par la réflexion que lui prête Q. Curtius, habitum haudquaquam rerum famae parem, et qu’il se sent obligé d’expliquer par l’importance accordée au physique jusqu’à parler de veneratio ; on peut plutôt penser que c’est le projet précis de Thalestris qui aurait sans doute préféré un « reproducteur » plus imposant !
La conscience de sa valeur s’exprime sans détour, peut-être Alexandre ne la connaît-il pas, mais elle se sait dignam ex qua ipse generaret heredes. Manière habile de montrer que l’accord est aussi bénéfique pour Alexandre et son royaume... Sa maîtrise d’elle-même est soulignée par Q. Curtius : interrito vultu, haud dubitavit ; son projet est précis, ad communicandos cum rege liberos ; son sens politique est vif lui aussi, sans doute connaît-elle le danger de l’absence prolongée d’un souverain ; pas question donc de laisser trop longtemps son royaume sine custode.
Sa persévérance frappe l’auteur : perseverabat ne... inritam spei, encore amplifié par acrior ; mais Q. Curtius semble un peu dépassé et se contente de ad venerem cupido, sans avoir sans doute bien saisi le but de procréation, et d’un desiderium [heredis] qui concerne sa descendance ; est-ce pour cela que l’historien est un peu maladroit, du moins pour le lecteur moderne, en n’exprimant plus les sujets de subsisteret et perpulit ? Sans doute est-ce le désir de Thalestris qui obtient qu’Alexandre s’attarde.

La suite ?

Q.Curtius s’était montré assez bon metteur en scène de tout cet épisode. Il a accru l’effet de « suspension d’esprit » en introduisant son commentaire sur le vêtement et les mœurs des Amazones au moment précis du face à face entre Thalestris et Alexandre.
Quant à la séparation, il l’évoque en une unique phrase avec un seul verbe pour ces deux sujets, petiverunt ; l’accord entre les deux personnages semble n’intervenir que pour la rupture ! Mais à aucun moment la suite de son texte ne nous donne la moindre indication sur la conclusion de cette rencontre. L’historien Justin qui écrit environ 200 ans après lui indique que Thalestris serait morte peu après cette rencontre et que le nom des Amazones se serait éteint avec elle. Pas de happy end !
Et pourtant Thalestris a peut-être inspiré Alexandre : Q. Curtius lui-même nous raconte un peu plus tard, au livre VIII, que séduit par la beauté de Roxane, la fille d’un satrape de Bactriane (l’Afghanistan actuel), il décida immédiatement de l’épouser e captiva geniturus qui victoribus imperaret pour engendrer d’une captive un enfant qui commanderait aux vainqueurs ; d’où le mécontentement profond de certains Macédoniens. L’historien lui aussi semble choqué par cette décision soudaine, tout en laissant entendre qu’Alexandre pouvait ainsi chercher à réconcilier Macédoniens et peuples vaincus. Le conquérant étendra son geste à un nombre important de ses hommes : il aurait en 325 arrangé des mariages entre des membres de son armée, officiers et soldats, et des femmes des pays conquis, ce qui lui valut l’hostilité d’une partie des Macédoniens.

Reconnaissons-le : les qualités proprement littéraires de Q. Curtius ne se manifestent guère dans cette page. Il est vrai que ses discours sont souvent très bons, mais ici il n’a pas donné la parole à ses deux héros ; il semble avoir été aussi désemparé qu’Alexandre lui-même, qui apparaît bien terne dans cet épisode, tout juste capable de proposer d’aller guerroyer ensemble !
Montaigne retrace à son tour la scène, au chapitre V du livre III des Essais ; ce chapitre s’intitule « Sur des vers de Virgile » et a pour point de départ la séduction opérée par Vénus sur Vulcain – afin d’obtenir de lui qu’il forge des armes pour Énée ; Montaigne ne peut s’empêcher à ce propos de déclarer que Virgile « la peint un peu bien émue pour une Vénus maritale » ; il ajoute ensuite une sorte de résumé de l’épisode : « elle qui était parfaite en toutes ses qualités lui conseillait qu’ils couchassent ensemble, afin qu’il naquît de la plus vaillante femme du monde et du plus vaillant homme qui fût lors vivant quelque chose de grand et de rare pour l’avenir ».
On peut aussi penser à l’anecdote de G.B. Shaw : une beauté lui suggérait un enfant commun : « Il aurait, maître, votre esprit et ma beauté ! », sa réponse : « Imaginez que ce soit l’inverse ! ».


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