Les aventuriers sont-ils tout à fait humains ?

L'aventure est-elle humaine, inhumaine ou surhumaine ?

« La mer est le dernier refuge de l’irrationnel », écrit la navigatrice Isabelle Autissier, dans sa postface au livre de Mauricio Obregón, Ulysse et Magellan… (Autrement, 2003), commentant la superstition d’un autre navigateur, Gerry Roufs, que cela n’a pas sauvé du naufrage… La folie de l’aventurier est cependant une force, et suscite même une fascination : « Tout se passe », écrit-elle, « comme si les marins étaient une forme différente de l’humanité, détentrice d’un pacte secret avec des forces différentes. » L’aventurier, dont le marin est ici l’emblème, est radicalement différent du reste de l’humanité : le grain de folie ou l’étincelle de divinité qui l’habite le placent au-dessus ou à l’écart du commun des mortels. Le « pacte secret » évoqué par Isabelle Autissier évoque autre chose que le courage : il y a du sacré dans l’aventure, et cette dimension inexplicable justifie l’étonnement qu’elle suscite.

Clés notionnelles :
• la fascination de l’aventure
• le mystère
• la différence entre l’aventurier et le reste de l’humanité : l’aventurier est un être à part.

→ Problème : l’aventurier est-il un être mystérieux au point de pouvoir être considéré comme radicalement différent des autres hommes ? Est-il autre chose qu’un être humain ?

Plan

→ 1. Ce n’est pas humain… En apparence, l’aventurier n’est pas un être humain comme les autres, et l’aventure passive (le récit d’aventure) entretient cette représentation.
Héros et demi-dieux
Un « pacte secret » avec le surnaturel
→ 2. Humain, trop humain ? L’aventurier n’en reste pas moins un mortel, avec ses limites et ses faiblesses.
Toute aventure est humaine
Les faiblesses de l’aventurier
Aventure et mortalité
Trop humaine, l’aventure bourgeoise
→ 3. Plus humain que les humains. L’aventure est néanmoins une manière différente de vivre sa mortalité : peut-être l’aventurier est-il plus humain que les autres.
Devenir un homme
Le propre de l'homme : passion et folie...
Une leçon d’humanité

Conclusion


■■ Ce n’est pas humain…

Demi-dieu, héros faustien (vendant son âme au diable) ou mouton à cinq pattes, l’aventurier ne « nous » ressemble pas, soit parce qu’il nous semble fou, soit parce qu’il paraît plus puissant que l’homme ordinaire.


Héros et demi-dieux


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C’est le récit qui fait de l’aventurier (ou de « l’aventureux », selon l’expression de Jankélévitch) un héros ou un demi-dieu : c’est l’« aventure contemplée après coup quand elle est terminée » (Jankélévitch, « L’Aventure esthétique », Champs Flammarion, p. 29). Le héros est sublimé grâce à la beauté du récit, qui est la beauté d’une forme : le « sens esthétique », comme la « terminaison » de la sonate ou du conte, donne à l’aventure un caractère de perfection (ibid., p. 31).
→ L’apothéose de l’aventurier n’est pas l’apanage du récit à la troisième personne. L’alpiniste part en expédition en songeant par anticipation à son « glorieux retour », à son « retour triomphal » (Jankélévitch, « L’Aventure esthétique, p. 30), par le récit qu’il en fera. Marlow, protagoniste et narrateur d’Au cœur des ténèbres, a certes la faiblesse de s’excuser d’avance du récit qu’il va faire, ne percevant pas le désir des passagers de la Nellie (GF, p. 48). Cependant, les interruptions attestent ce désir, qui devient une fascination (p. 86 par exemple). Voir Les Diaboliques, nouvelles de Barbey d’Aurevilly (1874), où le narrateur joue de ce pouvoir de fascination en suggérant qu’il détient de terribles secrets.
→ Cependant, c’est dans l’aventure racontée à la première personne que le surnaturel s’impose le plus : là, le cœur du lecteur « bat plus fort ». « L’homme assiste, en spectateur, au défilé de la passionnante imagerie ; il feuillette, le cœur battant, le livre d’images, le céleste livre bleu, ce "livre de la colombe" dont les légendes russes déroulent les épisodes pour nos yeux éblouis : tel le sultan écoute les récits de Schéhérazade qui lui raconte, de nuit en nuit, les mille et un prodiges de l’Orient et les navigations féeriques » (Jankélévitch, « L’Aventure esthétique », Champs, p. 31)

Dans les grands récits héroïques de l’histoire de l’humanité, les héros s’élèvent vers le divin ou sont protégés par les dieux (ou par Dieu)
• L’épopée de Gilgamesh (IIe millénaire avant J.-C., pour l’essentiel)
• L’Iliade et l’Odyssée (Homère, VIIIe siècle avant J.-C.)
• l’histoire d’Héraclès
• L’Énéide (Virgile, Ier siècle avant J.-C.)
• Le Beowulf, épopée germanique (fin du Ier millénaire après J.-C.)
• La Chanson de Roland (chanson de geste, XIe siècle)

Noter que le mythe biblique d’Adam et Ève a ajouté à cet imaginaire héroïque un imaginaire de la chute (voir Stephen Greenblatt, Adam & Eve, 2017). Cette opposition est structurante pour la pensée européenne ainsi que pour l’histoire du récit.


• Ainsi, Ulysse, l’homme aux mille ruses dont le courage et l’intelligence sont « divins », n’apparaît pas comme un homme ordinaire : pour le philosophe Alain (1868-1951), les dieux, ce sont les hommes, et les hommes sont les dieux. « L’homme ne se connaît pas lui-même. […] Ajax dit qu’un dieu le pousse ; c’est qu’il sent ses mains et ses pieds qui vont d’eux-mêmes. Et si, au contraire, Jupiter donne aujourd’hui la victoire aux Troyens, cela veut dire que les genoux achéens n’avancent plus. Ces métaphores sont toutes vraies ; le trait reste juste ; la scène est surnaturellement ce qu’elle serait physiologiquement. […] Toute poussière retombée, tous morts brûlés, l’idée que le héros est dieu fait un étrange chemin. […] Un jeune homme inconnu qui montre le chemin, c’est Mercure peut-être. Le sage ami c’est Mentor, et c’est Minerve. Et comme Ulysse est caché sous les haillons d’un mendiant, il se peut qu’un dieu porte la besace et quête de porte en porte. » (Alain, Les Dieux, 1934)
Kurtz entretient avec le sacré d’étroites relations, jusqu’à devenir un dieu lui-même. Tout commence par le tableau mythologique dont il est l’auteur, représentant une figure énigmatique identifiable à la fois à Astrée, déesse de la Justice, et à la Liberté (p. 81). Le dévoilement progressif du personnage, à travers les paroles des uns et des autres puis dans le regard de Marlow, crée une irrésistible et croissante fascination.

Le dieu Kurtz

• Après l’attaque du vapeur et la mort du timonier, Marlow, désorienté, désire entendre sa voix. Kurtz lui apparaît alors comme une parole (« L’homme se présentait comme une voix »), un Verbe (le Verbe est le Christ selon l’évangile de Jean) et une « présence réelle » (expression qui désigne la présence de Dieu dans l’eucharistie). GF p. 120.
• Si Kurtz est un reflet du Christ, il est aussi le Diable, appartenant aux « puissances des ténèbres » (p. 123). « Tout était à lui. » (p. 123)
• Il est aussi Jupiter : « Il arrivait sur eux [les hommes de la tribu] avec le tonnerre et la foudre, voyez-vous – et ils n’avaient jamais rien vu de pareil – c’était terrible. Il pouvait être très terrible. On ne peut pas juger M. Kurtz comme on ferait un homme ordinaire. » (p. 137) Une fois malade, il n’est plus qu’un « pitoyable Jupiter » (p. 144), qui reste néanmoins fascinant par les secrets qu’il détient.
• Il se fait d’ailleurs adorer comme un dieu, comme le soupçonne Marlow (p. 139). Ses dévots sont non seulement « les adorateurs de M. Kurtz » (p. 150), mais aussi le jeune Russe : « Je soupçonne que pour lui M. Kurtz était un des immortels. » (p. 148)
• Malade, Kurtz fait l’objet d’un portrait fantastique (p. 143) : « Je le vis ouvrir la bouche toute grande – ce qui lui donnait un aspect étrange de voracité, comme s’il avait voulu avaler l’air entier, toute la terre, tous les hommes présents devant lui. »


Marlow lui-même semble parfois se situer au-dessus de l’humanité.
• Voici son portrait physique : « Il avait les joues creusées, les teint jaune, un dos très droit, l’aspect d’un ascète ; avec ses bras tombants, les mains retournées paumes en dehors, on eût dit une idole. » (p. 40-41)
• Un peu plus loin (p. 46), il est décrit comme « un Bouddha prêchant en habits européens et sans fleur de lotus », c’est-à-dire sans les clichés.


Un « pacte secret avec des forces différentes »


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À la fin de sa réflexion sur l’aventure, Jankélévitch propose de voir en « l’homme d’or » qui apparaît dans La Ronde de nuit de Rembrandt l’image de l’aventure (Champs, p. 57).
https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Ronde_de_nuit
Le personnage apporte ainsi une lumière surnaturelle, fantastique, à l’ensemble du tableau.

L’aventurier bénéficie en effet de secours inattendus, dont l’origine n’est pas humaine. L’aventure commence, pour Télémaque, par la rencontre avec Athéna, qui vient à lui et lui offre son aide. Ulysse reçoit aussi l’aide d’Athéna tout au long de son périple et à Ithaque, et il est sauvé du naufrage grâce à Ino-Leucothée (chant V). Il est difficile d’expliquer cela autrement que par le mot « chance ». La chance du marin s’apparente à celle du funambule : « Et quant à moi », affirme Marlow, « je ne m’en suis pas tiré si mal, puisque j’ai réussi à ce que ce vapeur ne coule pas à mon premier voyage. J’en suis encore tout étonné. » (Conrad, p. 99).

Mais la place singulière de l’aventurier, comme le dit Isabelle Autissier, est surtout due à son lien étroit avec la nature. Dans l’Antiquité, derrière les éléments naturels se cachent des dieux : Poséidon dieu de la mer, Hélios dieu du soleil, Éole dieu des vents, Zeus dieu du tonnerre… Les fleuves et les rivières sont aussi des divinités. Ulysse les rencontre sur son passage, et ne peut traiter les éléments naturels comme de la matière inerte.

→ De même, voici ce qu’écrit Conrad sur la Tamise : « dans la largeur de son cours, le vieux fleuve reposait sans une ride, au déclin du jour, après des siècles de bons services rendus à la race qui peuplait ses rives… » (p. 42) Sur le « vénérable cours d’eau » règne une « auguste lumière » : le lexique du sacré est omniprésent dans cette page. Seul le marin a pleinement conscience de ce que l’homme doit à la nature, mais il sait aussi quelles sont les ténèbres qu’elle recèle, car la puissance de la nature est une puissance cachée, comme elle du Dieu chrétien. « Et en vérité rien n’est plus facile pour un homme qui s’est "voué à la mer", comme on dit, dans un esprit de révérence et d’amour, que d’évoquer le noble esprit du passé dans l’estuaire de la Tamise. […] Elle a connu et servi tous les hommes dont la nation est fière, de sir Francis Drake à sir John Franklin […] – les grands chevaliers errants de la mer. » Chevaliers ou mystiques, ces marins appartiennent à la « légende » (ibid., p. 43) en vertu de cette complicité, de ce « pacte secret » dont parle Isabelle Autissier. L’aventure fait entrer dans la mythologie l’homme qui s’y lance : « Quelle grandeur n’avait pas suivi le reflux de ce fleuve pour entrer dans le mystère d’une terre inconnue !... les rêves des hommes, la semence des républiques, le germe des empires. » (ibid., p. 43)

« Voué à la mer » : l’expression revient à propos de Marlow, p. 44. « Car rien n’est mystérieux pour le marin sauf la mer elle-même, qui est la maîtresse de son existence, aussi inscrutable que la Destinée. » (p. 44) Mais le « pacte » de Marlow avec le mystère de la nature va plus loin : en effet, dans sa vie comme dans les récits qu’il aime à faire, ce mystère se diffuse « comme une lumière suscite une vapeur » (p. 44) : nous retrouvons la lumière surnaturelle qui émane de l’aventure selon Jankélévitch, qui voit cette lumière dans la peinture en clair-obscur de Rembrandt.

Il n’y a pas, avant l’aventure ou en dehors de celle-ci, de rite religieux permettant de s’initier à ce mystère. L’initiation est l’aventure elle-même, initiation à un mystère plus épais et plus profond que tous les mystères religieux (par exemple les mystères d’Eleusis, auxquels tous les Athéniens se faisaient initier dans l’Antiquité). « Et il n’y a pas non plus d’initiation à ces mystères. Il faut vivre au milieu de l’incompréhensible, et cela aussi est détestable. En outre il émane une fascination qui fait son œuvre sur notre homme. La fascination, comprenez-vous, de l’abominable. » (p. 46)

Par conséquent, le « pacte secret » entre le marin et la nature est pure acceptation de l’incompréhensible. C’est pourquoi il est profondément inquiétant.
Quelques personnages, dans Au cœur des ténèbres, semblent ainsi complices des ténèbres :
Le PDG, sur la Nellie : « On eût dit un de ces pilotes qui pour l’homme de mer sont la garantie personnifiée du salut. On avait peine à se rappeler que son travail ne se situait pas là-bas dans l’estuaire lumineux, mais derrière lui dans cette pénombre apesantie. » (p. 40)
L’oncle du directeur, se félicitant de la santé de son neveu et des morts en série parmi les autres Européens (p. 96). « Compte sur tout ça », lui dit-il, en montrant la forêt, complice à la fois de leurs confidences et de leur complot. « Je le vis étendre un bras comme une courte nageoire en un geste qui embrassait la forêt, la crique, la vase, le fleuve – semblant d’un geste déshonorant faire signe, à la face ensoleillée de la terre, pour solliciter traîtreusement la mort tapie, le mal caché, les profondes ténèbres au cœur des choses. » (p. 96) Il s’agit bien d’un « pacte secret » avec les forces les plus sombres de la nature.
Les cannibales : « Je voyais qu’une force contraignante, un de ces secrets humains qui déroutent les probabilités, était entrée en jeu. » (p. 109) Cette force est celle qui les empêche de manger Marlow et les passagers du bateau alors qu’ils ont faim.

Il faut bien sûr réserver une place particulière au personnage faustien de Kurtz. À son propos, Conrad approfondit l’idée de pacte, qui par définition implique une réciprocité :
• « Tout était à lui. […] Le point c’était de savoir à quoi, lui, il appartenait, combien de puissances des ténèbres le revendiquaient pour leur. C’était la réflexion qui vous faisait frémir tout entier. C’était impossible – et ce n’était pas non plus salutaire – de se risquer à l’imaginer. Il occupait un siège élevé parmi les diables de cette terre – je l’entends littéralement. » (p. 123)
• Kurtz s’est fait le réceptacle d’un savoir venu de « la brousse sauvage » : « Elle lui avait murmuré je crois des choses sur lui-même qu’il ne savait pas, des choses dont il n’avait pas idée tant qu’il n’eut pas pris conseil de cette immense solitude – et le murmure s’était montré d’une fascination irrésistible. » (p. 140-141)
• Lorsque il retrouve Kurtz qui s’est enfui dans la forêt, Marlow constate l’étendue de son pouvoir (p. 153-154) : « du pied il avait mis la terre en morceaux » (p. 154). Mais il comprend alors aussi ce qui lie Kurtz à la brousse, aux ténèbres : « le charme, le charme lourd, silencieux de la brousse – qui semblait l’attirer contre son impitoyable poitrine en éveillant les instincts oubliés de la brute, le souvenir de passions monstrueuses à satisfaire. Cela seul, j’en étais sûr, l’avait attiré jusqu’au fond de la forêt, jusqu’à la brousse, vers l’éclat des feux, la pulsation des tam-tams, le bourdonnement d’étranges incantations ». (p. 154)
• Au seuil de la mort, Kurtz se voit partagé entre deux personnalités. « L’ombre du Kurtz originel fréquentait le chevet de la doublure creuse, dont le sort serait d’être enseveli bientôt dans l’humus de la terre primévale. Mais l’amour diabolique comme la haine surnaturelle des mystères qu’elle avait pénétrés luttaient pour la possession de cette âme rassasiée d’émotions primitives. » (p. 157-158) « Ses ténèbres étaient impénétrables. » (p. 159)

Il faut ajouter l’amazone, « apparition sauvage et magnifique », dont Conrad fait le portrait p. 145. Elle apparaît à la fois comme une guerrière, une prêtresse et une idole. Entre la brousse et elle semble exister également un « pacte secret » : « Et dans le silence qui était tombé soudain sur toute la terre attristée, la brousse sans fin, le corps colossal de la vie féconde et mystérieuse semblait la regarder, pensif, comme s’il eût contemplé l’image de son âme propre, ténébreuse et passionnée. » (p. 145) Son immobilité est « pareille à la brousse même ». « Elle nous regardait tous comme si la vie avait dépendu de la fixité inébranlable de son regard. »

Quant à Marlow, son aventure le conduit à se lier à Kurtz dans l’intimité de son âme : c’est avec lui, non directement avec la nature, qu’il noue un lien profond.
• Ce lien profond est préfiguré par l’étrange « parenté » qu’il se sent avoir avec son timonier : « C’était une sorte de collaboration. […] L’intime profondeur de ce regard qu’il me donna quand il fut frappé reste jusqu’à ce jour dans ma mémoire – comme un droit de lointaine parenté affirmé à un moment suprême. » (p. 127) Marlow compare d’ailleurs ce timonier à Kurtz : « Il n’avait pas d’empire sur lui-même, pas d’empire – tout comme Kurtz – un arbre oscillant dans le vent » (p. 127).
• À la suite de Kurtz, Marlow se sent emporté dans les ténèbres, « enterré dans une vaste tombe pleine d’inavouables secrets » (p. 148). « Je ne trahis pas M. Kurtz – il était écrit que je ne le trahirais jamais – que je resterais loyal au cauchemar de mon choix. » (p. 151) C’est au fond de la forêt, en pleine nuit, que sont posées entre Marlow et Kurtz « les fondations de notre intimité – destinées à durer – à durer – jusqu’à la fin – jusqu’au-delà » (p. 153).
• Après avoir ramené Kurtz au vapeur, exploit surhumain et épreuve initiatique, Marlow s’éloigne du comptoir. Son bateau est alors décrit comme un « féroce démon des eaux, éclaboussant, martelant, battant l’eau de sa terrible queue et soufflant dans l’air une fumée noire » (p. 155). Ce départ est accompagné de gestes et de chants religieux, et du murmure de la foule, « comme les répons de quelque litanie satanique ». Enfin, Marlow maîtrise désormais un savoir qu’il n’avait pas à l’aller, sachant comment faire fuir les sauvages au moyen de la sirène du vapeur. Le bateau à son tour devient une divinité, totem ou idole, dangereuse pour les uns, protectrice pour les autres.

Si l’aventure peut offrir à l’aventurier différentes formes d’apothéose, elle peut aussi nouer entre lui et l’inconnu un « pacte secret » qui le met en dehors de l’humanité ordinaire.

■■ L’aventurier : humain, trop humain ? (antithèse radicale)

L’aventurier cependant est bien un homme comme les autres, à tel point qu’on peut le juger parfois un peu trop semblable à ses congénères.


Toute aventure est humaine


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Alors même qu’il vient de dépeindre Kurtz comme un des « diables de cette terre » (p. 123), Marlow explique que « ce spectre initié de l’ultime Nulle-part » (p. 124) est un homme comme « la plupart d’entre nous », qui dans la solitude absolue qui fut la sienne trouva en lui-même une « force intérieure », un « pouvoir de dévouement, non à soi-même, mais à un labeur obscur, éreintant ». En cela, précise-t-il, Kurtz ne fut ni un imbécile, ni un mystique. S’ensuit une ébauche de biographie (p. 125) : « Le Kurtz originel avait été élevé en partie en Angleterre », etc. Kurtz est bien un homme, et il l’est resté.

L’homme qui part à l’aventure s’expose à toutes sortes d’imprévus et de hasards, et fait toutes sortes de rencontres. Son itinéraire est jalonné d’événements accidentels, et lui-même se laisse facilement détourner de son chemin, hésite, change d’avis. La trajectoire d’Ulysse est une trajectoire en zigzag ; le Congo en forme de serpent en est un symbole. Kurtz lui-même n’est pas dépourvu d’hésitations. Dans la conversation qu’il surprend entre le directeur du Poste central et de son oncle, Marlow apprend que Kurtz « avait l’intention de revenir », et qu’il a changé d’avis (p. 93). Jankélévitch emprunte aux épicuriens l’image du clinamen pour l’appliquer au fonctionnaire détourné de son chemin : « Son aventure ressemble à celle des atomes d’Épicure qui tombaient parallèlement dans le vide. Si ces atomes avaient continué à tomber d’une chute sempiternelle les uns à côté des autres, il ne serait jamais rien arrivé. Pour que quelque chose advienne en général, il a donc fallu qu’un atome fasse un caprice, veuille vivre sa vie et s’écarte des autres. Il a fallu une rencontre. » (« L’Aventure amoureuse », Champs, p. 51) Quoi de plus humain ?

Être un homme, c’est aussi avoir les pieds sur terre (ce qui est certes paradoxal pour un marin). Comme Ulysse construisant son radeau (chant V), Marlow doit travailler pour affronter les obstacles que lui oppose le réel : « Il fallait que je devine continuellement le chenal », etc. (p. 98) « Au diable les beaux sentiments ! Je n’avais pas le temps. Il fallait que je tripote céruse et bandes de couvertures de aine pour aider à bander ces conduites qui fuyaient – je vous dis. Il fallait que je surveille la barre », etc. (p. 102) « Mais je n’avais pas beaucoup de temps à lui donner parce que j’aidais le mécanicien à démonter les cylindres percés, à redresser un joint tordu, et autres semblables affaires. » (p. 159)

→ Rien de plus humain, par conséquent, que l’aventure : alors que tout est facile pour les dieux, et alors que les animaux font ce que leur instinct leur commande de faire, l’homme doit inventer sans cesse de nouvelles solutions. Voir la philosophie de la technique de José Ortega y Gasset (Méditation sur la technique, trad. David Uzal, 2017).
→ Le travail humain, dans l’aventure, est un perpétuel bricolage : travail au résultat précaire, toujours imparfait, toujours à refaire.
→ L’aventure « ne s’apprend pas dans un livre. Elle n’est faite ni pour les romantiques attardés, ni pour les chiourmes. L’aventure est toujours une chose vécue, et, pour la connaître, il faut avant tout être à la hauteur pour la vivre, et ne pas avoir peur. » (Blaise Cendrars, Rhum) « Pour moi, l’aventure, c’est le travail bien fait et plus le travail est difficile, plus l’aventure est belle. ». (Raymond Maufrais¸ cité par Geoffroi Crunelle dans L’Appel de l’aventure, textes et biographie de Raymond Maufrais)

Le voyage n’est pas une partie de plaisir :
• le vapeur avec son « moteur bancal » n’est pas seulement le monstre qui fait peur aux indigènes. « Je m’attendais à voir le misérable outil rendre l’âme à tout moment. » (p. 106)
• Face à la brousse et aux ressources infinies de danger qu’elle recèle, il faut être sans cesse en éveil. « Garder les yeux trop longtemps fixés, c’était trop pour la patience humaine. » (p. 106)

La navigation ne fait donc pas entrer dans une dimension différente de l’espace-temps habituel. C’est pourquoi Conrad peut évoquer la « vie sédentaire des marins » (p. 44), l’ennui du voyage (p. 60) ou la marche fastidieuse de Marlow vers le Poste central, retardée par le gros homme blanc : « Pas la peine de vous en dire le détail. » (p. 71) Rien que de très naturel, et de très humain ; rien de divin là-dedans.


Les faiblesses de l’aventurier


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L’aventurier n’est pas un surhomme, en effet : l’Odyssée et les marins de Conrad sont très loin des super héros de Marvel Comics. Dans « Jeunesse », Marlow (qui apparaît pour la première fois dans cette nouvelle) est mû par son ambition de commander un bateau. Dans « Au bout du rouleau », le vieux capitaine Whalley dissimule sa cécité à l’équipage du navire dont il a obtenu le commandement, après avoir vendu son propre bateau pour venir en aide à sa fille. Quant à Nostromo, ce marin héroïque s’enfuit avec le trésor du gouvernement qu’il est censé défendre. Les héros des romans de Conrad ont tous des défauts, des faiblesses, des failles béantes. Perdus dans l’infini du monde, ils sont à l’image de l’homme pascalien.

De ce point de vue, la grande question de l’aventure est la grande question pascalienne : « Qu’est-ce que l’homme dans l’infini ? »

« Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent. Qu'il regarde cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers, que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'une pointe très délicate à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre; elle se lassera plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c'est le plus grand caractère sensible de la toute puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.
Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? »
http://www.penseesdepascal.fr/Transition/Transition4-moderne.php
Jankélévitch cite Pascal à deux reprises dans « L’Aventure » : coll. Champs p. 13 (l’aventure comme « attrait de l’infini », mais cet infini est inacessible) et p. 25 (le juste milieu comme lieu de prédilection de l’homme, « région tempérée intermédiaire entre les deux pôles »).


• C’est au chant XII de l’Odyssée qu’éclatent le mieux les faiblesses d’Ulysse :
→ Circé lui rappelle qu’il est mortel et qu’il ne peut échapper au sort des marins imprudents qu’en évitant de commettre les mêmes erreurs.
→ Ulysse oublie « le conseil malaisé à suivre de Circé » (v. 226-227), se préparant à affronter Scylla comme à la guerre.
→ Il cède à ses compagnons qui veulent s’arrêter sur l’île du Trident.
→ Sa prière aux dieux est vaine (v. 333-337) : il n’obtient qu’un sommeil qui l’empêche de retenir ses compagnons de tuer les bœufs du dieu Soleil.
• Une mention particulière doit être décernée à Euryloque, qui représente l’humanité ordinaire (chant XII, v. 278-302). Paresseux, craintif et cédant à la faim, conduit directement l’expédition à sa perte (chant XII, v. 340-351).

• L’aventure de Marlow commence symboliquement par un examen médical, à Bruxelles, où le docteur mesure son crâne (p. 56).
• L’agent de première classe (le briquetier du poste central) compare les hommes à l’hippopotame que les pèlerins n’arrivent pas à tuer : si cet animal a une « vie magique », « on ne peut dire cela que des bêtes brutes dans ce pays. Nul homme – vous saisissez – nul homme ici n’a une vie magique. » (p. 88)

L’aventurier est un homme faillible et vulnérable. « On se sentait tout petit, tout perdu » (Conrad p. 100). Le timonier de Marlow, comme M. Kurtz, est, nous l’avons vu, « un arbre oscillant dans le vent » (p. 127), formule qui n’est pas sans rappeler le « roseau pensant » de Pascal (« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser ; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui. L’univers n’en sait rien. »).

L’homme embarqué dans l’aventure s’expose aux soucis et aux angoisses. « Nul n’est garanti contre les ennuis dans ce monde » (p. 106), rappelle Marlow au directeur qui vient de formuler de vagues menaces contre l’auteur du crayonnage les avertissant d’« approcher prudemment ». Les soucis de Marlow sont nombreux : ce sont des problèmes à résoudre, concrets et ponctuels (voir Jankélévitch, « L’Ennui », Champs, p. 61). L’angoisse est plus profonde, diffuse, sans objet précis : « l’angoisse s’exhale du centre même de notre âme » (ibid.). Cette angoisse est décrite par Conrad p. 151 : c’est celle qui envahit Marlow, lors qu’il s’aperçoit que Kurtz a disparu. Mais elle traverse et imprègne l’ensemble du récit.

→ D’où les diverses formes de restriction de champ : « Nos yeux ne nous étaient pas plus utiles que si nous avions été ensevelis sous des kilomètres d’ouate. » (p. 114) Lors de l’attaque des sauvages (p. 116) : « Des bâtons, de petits bâtons, volaient dru… » L’exemple le plus intéressant de focalisation interne est l’observation à la jumelle des piquets surmontés de têtes desséchées : « Maintenant je voyais soudain de plus près », etc. (p. 139) Le cri entendu à plusieurs reprises reste longtemps mystérieux (p. 107, 113, 117, 118). Le discours indirect libre inscrit le récit dans la focalisation interne, c’est-à-dire subjective : « Quoi ? un autre obstacle ! » (p. 117)

Il y a la faiblesse des hommes, mais aussi la faiblesse des femmes. À leur propos, Jankélévitch affirme qu’elles prennent l’aventure plus au sérieux que les hommes (« la maternité, la famille », Champs, p. 46). « Les femmes sont sans contact avec le vrai », dit plus cruellement Marlow (p. 58).


Aventure et mortalité


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L’aventure s’inscrit dans le temps humain, encadré par la naissance et la mort, « flottant sur l’océan de ce non-être d’où elle vient et auquel elle retournera », « se détach[ant] sur fond de néant » (Jankélévitch, « L’Aventure amoureuse », Champs, p. 56).

Philosophe du temps, Jankélévitch étudie l’aventure dans ses aspects temporels : surgissement de l’instant, commencement, « futurition », continuations possibles (« quand l’aventure aboutit au mariage », Champs, p. 52), répétition (p. 47, sur l’aventure donjuanesque)… « C’est l’ouverture dans le temps qui décide de l’aventure » (« L’Aventure esthétique », Champs, p. 38).
→ Le temps de l’aventure, jalonné de ruptures et de modifications (voir La Modification de Michel Butor, histoire d’un voyageur en train dont l’état d’esprit évolue au fil des kilomètres qui le séparent de Rome), n’est pas celui de l’immortalité uniforme.
Il y a aussi la différence entre le temps masculin et le temps féminin : urgence d’un côté, imminence de l’autre (p. 49)…

L’aventure véritable est donc l’aventure des mortels. L’homme de l’aventure est celui-ci qui voit la présence de la mort : « la mort tapie dans l’air, dans l’eau, dans la brousse » (Conrad, p. 45). Quelques belles citations de Jankélévitch sur ce point :
« Pour pouvoir courir une aventure, il faut être mortel, et de mille manières vulnérable ; il faut que la mort puisse pénétrer en nous par tous les pores de l’organisme, par tous les joints de l’édifice corporel. » (« L’Aventure mortelle », Champs, p. 23)
« La vie est l’ensemble des chances qui nous soustraient journellement à la mort. » (ibid., p. 24)
• « La mort est au bout de toutes les avenues lorsqu’on les prolonge indéfiniment. » (ibid., p. 24)
• « Il apparaît […] que l’objet innommé de notre intense curiosité et de notre horreur était la mort. La mort est le précieux épice de l’aventure. » (ibid., p. 28). Cf. Kurtz, au seuil de la mort, murmurant : « L’horreur ! l’horreur ! »

L’aventure se vit dans le corps : le corps d’Ulysse, malmené par la tempête, arrivant nu sur l’île de Schérie (fin du chant V, début du chant VI), un corps qui vieillit, se transforme, un corps qu’il faut parfois cacher. Un corps qu’il faut nourrir, réchauffer, et qui doit parfois se reposer.

L’aventure mortelle est donc l’aventure des mortels. « La raison en est facile à donner : cette raison est la finitude de la créature. Un ange, étant incapable de mourir, ne peut courir d’aventures : il aurait beau descendre dans les entrailles du sol, explorer les profondeurs de l’océan, monter en fusée jusqu’à l’étoile polaire… Rien n’y fait ! l’être immortel, avec son invisible cotte de mailles, ne peut courir de dangers puisqu’il ne peut pas mourir. » (Jankélévitch, « L’Aventure mortelle », p. 23)
→ Le spectacle du cadavre du timonier rappelle cette vérité à Marlow (p. 118) et au pèlerin en pyjama rose (p. 119), tous deux sidérés. La mort de Kurtz nous le rappelle aussi, bien sûr, mort précédée de deux maladies (p. 138, « Il a fait sa seconde maladie, à ce moment-là. » et p. 139 : « son état avait brusquement beaucoup empiré. »)

À l’opposé de l’idée d’un « pacte secret » qui rendrait l’aventurier plus puissant que les autres hommes, la nature peut se montrer menaçante : la nature sadienne plutôt que la nature rousseauiste.
• Le paysage personnifié, dans Au cœur des ténèbres, semble dans « sa mystérieuse immobilité » (p. 98) observer le narrateur.
« Je sentais la grandeur, la démoniaque grandeur de cette chose qui ne parlait pas, qui était sourde aussi, sans doute. Que recelait-elle ? » (p. 84)
• « Rien ne bougeait. Un éclat sourd d’éclaboussements et de renâclements puissants arrivait de loin jusqu’à nous, comme si un ichtyosaure avait pris un bain de scintillements dans le grand fleuve. » (p. 90)

Le spectacle de la brousse ne crée aucun pacte avec l’homme : elle l’exclut, au contraire.
• L’homme est trop humain pour la comprendre, comme le note Marlow alors qu’il vient d’accoster près du comptoir de Kurtz : « je vous assure que jamais, jamais auparavant cette terre, ce fleuve, cette jungle, l’arche même de ce ciel enflammé, ne m’avaient paru si privés d’espoir, si sombres, si impénétrables à la pensée humaine, si impitoyables à la faiblesse humaine. » (p. 136)
• « Regarder d’un navire la côte filer, c’est comme réfléchir à une énigme » (p. 59). Coppola s’inspirera du tableau de la côte (p. 61) pour Apocalypse now.


Trop humaine, l’aventure bourgeoise


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Si l’on définit « l’humain » comme un ensemble de faiblesses, certains hommes sont plus humains que d’autres…

Trop humaine est l’aventure « bourgeoise » de l’aventurier, « professionnel des aventures » : « pour ce dernier, l’essentiel n’est pas de courir des aventures, mais de gagner de l’argent ; et s’il savait un moyen de gagner de l’argent sans aventures, il choisirait ce moyen ; il tient bazar d’aventures, et affronte des risques comme l’épicier vend sa moutarde. » (Jankélévitch, « L’Aventure », Champs, p. 9). Nous entrons ici dans les causes et justifications humaines de l’aventure.

« Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien ; et le titre par lequel ils le possèdent n’est dans son origine que la fantaisie de ceux qui ont fait les lois. Ils n’ont aussi aucune force pour le posséder sûrement : mille accidents le leur ravissent. Il en est de même de la science : la maladie nous l’ôte. » (Blaise Pascal, Pensées, « Faiblesse de l’homme »)
https://fr.wikisource.org/wiki/Pens%C3%A9es/%C3%89dition_de_Port-Royal/XXV


• De ce point de vue, Ulysse lui-même apparaît comme très humain, d’une humanité «bourgeoise».
« Les contes de marins sont d’une franche simplicité », songe Marlow, « tout le sens en tiendrait dans la coquille d’une noix ouverte. » (Conrad p. 44)
L’aventure d’Ulysse est l’emblème des aventures à l’ancienne, dont la justification est avant tout utilitaire. « Surpassant de loin le questionnement géographique sur la forme des mondes, il y avait, chez ces marins découvreurs, l’appât du gain et du pouvoir. Des femmes et des esclaves à enlever, des territoires à conquérir, des approvisionnements en métaux, produits alimentaires, des rapines ou, au mieux, du commerce. Il ne s’agit pas tant de découvrir ces terres cachées que de leur faire rendre leurs richesses. Le cache-sexe de la connaissance ne s’affirmera pas avant le XVIIe siècle, et encore… » (Isabelle Autissier)
• Les croisades font-elles exception à cette utilitarisme aventurier ? Nullement, si l’on en croit Jankélévitch, pour qui « les croisades mesurent le décalage qui sépare le réel et l’idéal » (« L’Aventure esthétique », Champs, p. 33).
• Est-ce par idéalisme que les Anglais sont plus aventureux que les Congolais ? C’est bien plutôt l’intérêt qui les guide, comme les Romains qui avaient pour seul défaut d’être moins efficaces que les Anglais (Conrad, p. 46). « Ils attrapaient ce qu’ils pouvaient selon les possibilités. C’était tout simplement la rapine à main armée, le meurtre avec circonstances aggravantes à grande échelle, et les hommes s’y livrant à l’aveuglette – comme il convient quand on a affaire aux ténèbres. » (p. 47) Voilà pour l’aventure impérialiste : « un rapine à main armée », exposée en outre à tous les hasards, « puisque cette force n’est qu’un accident, résultat de la faiblesse des autres » (p. 47) « La conquête de la terre […] n’est pas une jolie chose quand on la regarde de trop près. » (p. 47).
• Le beau nom de la « Cause du progrès », celui de la compagnie au service de laquelle Marlow s’embarque, n’est autre que le nom fictionnel de la Société anonyme belge pour le commerce du Haut-Congo (p. 49, note 2).
• Les « pèlerins sans foi » rencontrés au Poste central et embarqués sur le vapeur dissimulent par leur « imposture philanthropique » un seul désir, très humain et très égoïste : « être nommé à un comptoir où on trouvait de l’ivoire, de façon à se faire des pourcentages » (p. 80).
• Kurtz lui-même, fascinant par son savoir et son éloquence, est possédé par l’obsession de l’ivoire, qu’il accumule en quantité fantastique.
• Marlow est-il pur et désintéressé ? Certainement davantage que d’autres. Mais si c’est surtout la curiosité et le désir de liberté qui l’ont poussé à partir, il dispose de précieux appuis (p. 50). Comme Fabrice del Dongo, le héros de La Chartreuse de Parme de Stendhal, il peut compter sur le dévouement de « son excellente tante » (p. 57), et il profite de la mort de Fresleven : une aubaine…

Humaines et bourgeoises, aussi, sont les « tentations de la halte » chez l’Ulysse d’Homère (« L’Aventure esthétique », Champs, p. 32). L’Ulysse de Gabriel Gauré (Pénélope, opéra de 1913) voyage par devoir, et ce devoir « ne désigne pas un au-delà infiniment lointain » (ibid., p. 33). « Aventurier par force et casanier par vocation » , Ulysse est d’abord « époux » et « citoyen » (noter tout de même l’anachronisme).

Dante va plus loin, dans la Divine comédie : il situe Ulysse dans le huitième cercle des enfers, parmi les hypocrites et les fourbes.

Bien des personnages vils, corrompus ou médiocres font aussi partie de l’aventure. La sacralité de l’aventure reste présente autour d’eux, mais pervertie ou subvertie : la veine satirique de Conrad s’exerce sur eux à merveille.
Fresleven : l’histoire des poules noires, son assassinat (p. 51), et son cadavre (p. 52), ironiquement décrit comme celui d’un être « surnaturel » car il fait peur aux indigènes.
• Portrait grotesque du secrétaire du docteur, p. 55.
• La tante, bourgeoise : p. 58.
• Le comptable en chef de la compagnie, un blanc très élégant, obsédé par ses « inscriptions », menant « une vie de bureau sédentaire » (p. 68). « Son aspect était celui d’un mannequin de coiffeur ».
• le compagnon blanc de Marlow, « un peu trop bien en chair » (p. 72), qui gêne la marche vers le Poste central.
• le directeur du Poste central, décrit p. 74-75, très attaché à son pouvoir (p. 76). « Il n’inspirait ni affection in crainte, ni même respect. Ce qu’il faisait, c’était mettre mal à l’aise. » (p. 75) « Il n’avait ni connaissance ni intelligence. » (ibid.) « Crétin bavard » (p. 77). Son grand atout : n’être jamais malade. Sa « grandeur » : sa routine et son indifférence à toute épreuve. « Il n’en a jamais révélé le secret. Peut-être était-il entièrement creux. » (p. 75) Son sourire est « une porte ouverte sur les ténèbres » (c’est-à-dire, ici, sur le vide). Il est tout de même capable inexplicablement de prédire le temps de réparation du vapeur… qu’il a lui-même coulé (p. 77). Le mystère de ce personnage est sa vacuité totale. Dans la troisième partie, il se révèle lâche, et ne songe qu’à une chose : obtenir un rapport négatif sur Kurtz, dont il est jaloux (voir p. 147), et dont il est une sorte de reflet inversé.
• les « pèlerins sans foi » (p. 77) que Marlow découvre au Poste central, et qui monteront sur le vapeur. Ils sont à la recherche d’ivoire (leur but précis est expliqué p. 80). « On aurait dit qu’ils lui adressaient des prières. Une souillure de rapacité imbécile soufflait à travers le tout, comme un relent de quelque cadavre. Tonnerre ! Je n’ai jamais rien vu d’aussi irréel de ma vie. » (p. 77) Ils ne font rien, attendent on ne sait quoi, et « tuaient le temps en médisant et en intriguant les uns contre les autres d’assez sotte manière » (p. 80)
On les retrouve sur le vapeur (« cette bande de crétins », p. 157), notamment « le pèlerin au poil roux », « petit salaud de rouquin sanguinaire » (p. 128), et « le pèlerin en pyjama rose » (p. 119, 128) qui s’avère incapable de remplacer le timonier.
• l’agent de première classe, briquetier (p. 79), « espion du Directeur » (p. 79), « Méphistophélès de papier mâché » (p. 83), dont l’ambition est de devenir directeur adjoint (p. 84), et dont la bêtise éclate p. 87-88 (clichés qu’il profère à propos de Kurtz).
• les membres de l’ « Expédition Pour l’Exploration de l’Eldorado » (p. 91). Ils possèdent un secret, mais celui-ci est dérisoire : « je crois qu’ils s’étaient engagés au secret » (ibid.). « Leur langage en tout cas était celui de boucaniers sordides : insouciant sans hardiesse, avide sans audace, cruel sans courage. » Férocité du narrateur, à la hauteur de l’abjection morale de ces personnages.
• le directeur de cette « troupe », l’oncle du directeur du Poste central. Portrait p. 92 : laideur insigne.
• Nouvelle galerie de portraits, à Londres : p. 162 sq. Ceux qui ont connu Kurtz et qui voudraient en recueillir l’héritage.

→ On songe bien sûr à Kayerts et Carlier, dans Un avant-poste du Progrès (cf. note p. 75. Nouvelle extraordinaire, à lire ou à écouter dans l’adaptation France culture :
https://www.franceculture.fr/emissions/fictions-samedi-noir/joseph-conra...).

Cette deuxième partie ne se contente pas d’opposer une aventure (héroïque, sublime) à une autre (humaine, mortelle). Elle amène à s’interroger sur la première forme d’aventure: s’il est sublimé par le récit, le héros dans sa dimension semi-divine n’est-il pas un produit de l’imagination ?
La troisième partie, ci-dessous, redéfinit l’aventure comme chemin : si l’aventurier est un homme, il l’est d’une humanité particulière, d’une humanité insatisfaite, à la recherche d’elle-même, c’est-à-dire tout sauf l’humanité du bourgeois.


■■ Plus humain que les humains ? (antithèse nuancée)

Ni inhumain, ni surhumain, ni banalement humain, l’aventurier réalise en lui une humanité singulière, plus profonde. En l’aventurier, l’humain se redéfinit sans se fuir ni se trahir. L’aventurier est simplement un homme qui va plus loin que les autres.

« Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau ni plus édifiant que le nôtre » ; seulement, « eux, du moins, courent jusqu’au bout de leur destin » (Albert Camus, L’Homme révolté)

• Voir ce que dit le jeune disciple russe de Kurtz sur son propre parcours : « "J’ai été un peu plus loin", dit-il, "puis encore un peu plus loin – jusqu’à ce que je sois allé si loin que je ne sais comment je retournerai jamais. » (p. 135).
• Sur Kurtz lui-même : « M. Kurtz manquait de mesure dans la satisfaction de ses passions variées » (p. 140)


Devenir un homme : le sens initiatique de l’aventure


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L’aventure rend plus humain. Ulysse par son aventure devient un symbole de l’humanité en quête d’elle-même. C’est en pensant à l’Ulysse de Dante (chant XXVI de L’Enfer) que Primo Levi, prisonnier du camp d’Auschwitz, retrouve la voie de son humanité (Se questo è un uomo, Si c’est un homme, 1947).

Paroles d’Ulysse aux enfers, dans la Divine Comédie. Traduction de Lamennais (1863)

« Quand je quittai Circé, qui me retint caché plus d’un an, là, près de Gaëte, avant qu’ainsi Énée la nommât, ni la douce pensée de mon fils, ni la piété envers mon vieux père, ni l’amour qui devait être la joie de Pénélope, ne purent vaincre en moi l’ardeur d’acquérir la connaissance du monde, et des vices des hommes, et de leurs vertus. Mais, sur la haute mer de toutes parts ouverte, je me lançai avec, un seul vaisseau, et ce petit nombre de compagnons qui jamais ne m’abandonnèrent. L’un et l’autre rivage je vis, jusqu’à l’Espagne et jusqu’au Maroc, et l’île de Sardaigne, et les autres que baigne cette mer. Moi et mes compagnons nous étions vieux et appesantis, quand nous arrivâmes à ce détroit resserré où Hercule posa ses bornes, pour avertir l’homme de ne pas aller plus avant : je laissai Séville à ma droite ; de l’autre déjà Septa m’avait laissé. Alors je dis : « O frères, qui, à travers mille périls, êtes parvenus à l’Occident, suivez le soleil, et à vos sens à qui reste si peu de veille, ne refusez l’expérience du monde sans habitants. Pensez à ce que vous êtes : point n’avez été faits pour vivre comme des brutes, mais pour rechercher la vertu et la connaissance. Par ces brèves paroles j’excitai tellement mes compagnons à continuer leur route, qu’à peine ensuite aurais-je pu les retenir. La poupe tournée vers le levant, des rames nous fîmes des ailes pour follement voler, gagnant toujours à gauche. Déjà, la nuit, je voyais toutes les étoiles de l’autre pôle, et le nôtre si bas que point il ne s’élevait au-dessus de l’onde marine. Cinq fois la lune avait rallumé son flambeau, et autant de fois elle l’avait éteint, depuis que nous étions entré dans la haute mer, quand nous apparut une montagne, obscure à cause de la distance, et qui me sembla plus élevée qu’aucune autre que j’eusse vue. Nous nous réjouîmes, et bientôt notre joie se changea en pleurs, de la nouvelle terre un tourbillon étant venu, qui par devant frappa le vaisseau. Trois fois il le fit tournoyer avec toutes les eaux ; à la quatrième, il dressa la poupe en haut, et en bas il enfonça la proue, comme il plut à un autre, jusqu’à ce que la mer se refermât sur nous. »

Source : wikisource
→ Lire : Damien Prévost, Éléments de réflexion sur "Le chant d'Ulysse" dans "Si c'est un homme" de Primo Levi (http://cle.ens-lyon.fr)
http://cle.ens-lyon.fr/enseigner/elements-de-reflexion-sur-le-chant-d-ul...


Devenir un homme, c’est devenir plus sûr de soi :
• C’est en partant à l’aventure que Télémaque devient un homme : la « télémachie » (chants I à IV) et le combat de Télémaque auprès de son père constitue ce qu’on appellera plus tard un roman d’apprentissage. Fénelon l’a bien vu, et a réécrit cette histoire sous le titre des Aventures de Télémaque (1699). Poussé par Athéna, Télémaque prend l’initiative de quitter Ithaque (chant II), et aborde Nestor sans crainte de manquer d’éloquence (chant III).

Devenir un homme, c’est aussi devenir lucide :
• Partir à l’aventure était un rêve d’enfant pour Marlow : « Quand je serai grand j’irai là » (p. 49). L’apprentissage, pour lui, est un désenchantement. L’Afrique ? « Ce n’était plus un espace blanc de délicieux mystère. […] C’était devenu un lieu de ténèbres » (p. 49). Dans l’évocation de son arrivée au poste, Marlow compare le spectacle qu’il découvre avec les autres aventures qu’il a vécues : « J’ai vu le démon de la violence, celui de la convoitise, celui du désir ; mais, par le vaste ciel ! c’étaient des démons forts et gaillards à l’œil de flamme qui dominaient et qui menaient des hommes – des hommes, vous dis-je. Mais là debout à flanc de colline je pressentais que dans le soleil aveuglant de ce pays je ferais connaissance avec le démon flasque, faux, à l’œil faiblard, de la sottise rapace et sans pitié » (p. 65). Marlow grandit en découvrant les hommes, en découvrant la vérité.

Mais devenir un homme, c’est aussi s’élever à un stade supérieur d’humanité, en apprenant à préférer aux buts utilitaires l’action désintéressée :
• « La saison de l’aventure est la seule saison pendant laquelle les hommes les plus sordides, et ceux-là mêmes qui ne sont capables d’être ni peintres, ni musiciens, ni poètes, auront la force de vivre dans le monde des valeurs et de faire des choses qui ne servent à rien. » (Jankélévitch, « L’Aventure esthétique », Champs, p. 37-38)
• Ainsi Sadko, le héros de l’opéra de Rimski-Korsakov, passe de l’aventure bourgeoise (« voyage d’affaires », Jankélévitch p. 34) à la « randonnée mystique », « expédition plus fantastique que celle des Argonautes » (ibid., p. 35)

Finalement, c’est la destinée (Jankélévitch, « L’Aventure amoureuse », Champs, p. 42), par opposition au destin et par opposition aux buts bassement utilitaires, qui donne un sens pleinement humain à la vie.
• « Il ne faisait pas partie du destin d’un poète de faire la contrebande des armes en abyssinie et d’aller mourir ensuite misérablement dans un lazaret à Marseille. Or chacun sait que tel fut le lot de Rimbaud. Ce n’était pas le destin d’un poète, mais peut-être était-ce sa destinée ? » (Jankélévitch, « L’Aventure amoureuse », Champrs, p. 42)
• « Le destin d’un peintre est de vivre à Paris, de fréquenter les galeries, de vendre ses toiles ou de ne pas les vendre, d’avoir, comme tout le monde, un mas en Provence. Mais ce qui ne faisait pas partie du destin de Gauguin faisait sans doute partie, dans un sens plus profond, de sa destinée. » (ibid., p. 43)

Dans ce voyage initiatique, où l’homme devient plus pleinement homme, le passage par la mort est un passage essentiel. Nous retrouvons ici la Divine Comédie de Dante, qui passe par les Enfers et par le Purgatoire pour pouvoir arriver au Paradis, la « nuit de l’âme » de saint Jean de la Croix, ou le retour du philosophe dans la Caverne, dans la fameuse allégorie de Platon.
• La nekuya (évocation des morts) d’Ulysse (chant XI), qui possède évidemment cette valeur initiatique, trouve un écho dans la description du cadavre du timonier : « Il me fallut faire un effort pour libérer mes yeux de son regard. » (Conrad, p. 119).
Marlow fait lui-même ce voyage dans les ténèbres, et n’acquiert l’ultime sagesse qu’après avoir « lutté contre la mort » (p. 161). Aux bureaux de la compagnie, maison « aussi silencieuse qu’une demeure de la cité des morts » (p. 55), il rencontre symboliquement deux femmes qui rappellent les Parques (p. 53), « gardant la porte des Ténèbres » (p. 55). L’une d’elles rappelle aussi vaguement la figure de Circé : « Je la voyais magicienne et fatale. » (p. 55) On peut penser aussi aux « sœurs fatidiques » de Macbeth (note Pléiade, p. 1277). L’une d’elles revient à la mémoire de Marlow à la fin du récit (p. 152), alors qu’il part sur les traces de Kurtz : « La vieille tricoteuse au chat envahissait ma mémoire. »
• La description du poste de la Compagnie (p. 63 sq.) est celle d’un enfer dantesque, « le sombre cercle de quelque Enfer » (p. 66).


Le propre de l’homme : passion et folie…


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L’homme n’est ni un dieu, ni un monstre : cette situation intermédiaire, aux yeux des Grecs, ne doit jamais être oubliée. Nous en avons vu une autre traduction philosophique chez Pascal : l’homme entre les deux infinis.
Le voyage d’Ulysse le confronte ainsi avec le radicalement autre : nature sauvage, monstres, immortels. Cependant, le propre de l’homme est de ne pas rester en place, et d’osciller entre ces extrêmes.
• « L’homme en quête d’aventures pousse des pointes périlleuses dans la direction des extrémités. Le besoin d’atteindre les extrêmes et les finistères qui sont le nec plus ultra de l’espace, d’aller dans les profondeurs du sol ou de l’océan, au sommet des montagnes ou vers l’extrême altitude du monde sidéral, au pôle Nord, au pôle Sud, en Extrême-Orient, en Extrême-Occident, tout cela témoigne clairement d’une tentation extrémiste et même puriste. » (Jankélévitch, « L’Aventure mortelle », Champs, p. 25). Dans Le Pur et l’impur (1960), Jankélévitch a montré l’homme se situant à une place incertaine entre ces deux postulations.
• Le juste milieu bourgeois, au contraire, est « l’heureuse intermédiarité qu’Aristote confondait un peu vite avec l’excellence » (Jankélévitch, Champs, p. 25). Jankélévitch critique ici la « modération » grecque (σωφροσύνη) comme position morale fixe à mi-chemin entre les extrêmes. Position intenable, sauf à s’installer dans un confort médiocre, celui d’un Ulysse qui n’aurait pas quitté Ithaque …

L’homme est l’être qui ne sait pas tenir en place : « l’aventure est en quelque sorte une œuvre fluente et mobile et toujours inachevée » (Jankélévitch, « L’Aventure esthétique », Champs, p. 38). Ses passions le poussent à se dépasser sans cesse, à aller plus loin : Les passions humaines : « elle déchaîne les passions les plus ardentes et les plus véhémentes », et « elle est capable de raviner et de bouleverser l’existence jusqu’à sa racine » (Jankélévitch, « L’Aventure amoureuse », Champs, p. 41). L’aventure est « expectative passionnée », « frénésie du désir » ou « vertige de l’envie » (p. 59-50).
→ La passion ne rend pas plus qu’humain, ni inhumain : rien n’est plus humain que la passion, mais dans la passion l’homme se dépasse, se réinvente, repousse ses propres limites. « L’adultère bourgeois » (voir ci-dessus, « humain, trop humain ? ») n’est qu’une « caricature grotesque de l’aventure ».

Allons plus loin. L’humanisme de l’aventure ne serait-il donc pas celui d’Érasme, pour qui la folie est le propre de l’homme (Éloge de la folie, 1511) ? La plus haute sagesse n’est-elle pas de connaître la folie des hommes ?

« Des cas de folie dans la famille ? » demande le docteur à Marlow avant son départ (Conrad, p. 56). « Je sentis que je devenais scientifiquement intéressant », pense le même Marlow pendant la marche vers le poste central (p. 73).
• Le Russe qui « avait l’air d’un Arlequin », « le rapiécé » (p. 146), décrit p. 130 : figure burlesque et baroque, qui agit comme un personnage de théâtre, dont les mimiques sont exagérées (p. 131). « Je le regardais, perdu d’étonnement. Il était là devant moi, bariolé, comme s’il s’était échappé d’une troupe de mimes, enthousiaste, fabuleux. Son existence même était improbable, inexplicable, tout à fait déconcertante. » (p. 135) « Une magie de jeunesse enveloppait ses haillons multicolores, sa misère, sa solitude, l’essentielle désolation de ses futiles vagabondages. » (p. 135) Ce personnage est le pendant lumineux et coloré de Kurtz, et sa folie est une « audace étourdie ». « Son besoin, c’était d’exister, et d’aller de l’avant au plus grand risque possible et avec un maximum de privations. » (p. 135) L’homme dans toute sa simplicité, dans sa simple folie.
• Marlow perçoit le « mystère insondable venu de la mer » (p. 64), c’est-à-dire la folie de l’Europe, par un décentrement qui le met du côté des indigènes. Il comprend ainsi non seulement l’absurdité de sa propre mission, mais surtout celle de la Compagnie elle-même et de la colonisation, folie collective.
• Marlow, médusé, regarde le navire français qui « était là, incompréhensible, à tirer sur le continent ». « L’action avait quelque chose de fou, le spectacle un air de bouffonnerie lugubre. » (p. 61)
• Au poste central, le spectacle est tout aussi absurde : « débris de machines », « dynamitage sans objet », « massacre gratuit » (p. 65).
• L’âme de Kurtz est évidemment le symbole de cette folie : « Seule dans la brousse sauvage, elle s’était regardée elle-même, et, pardieu ! je vous dis, elle était devenue folle. » (p. 154)
• À la suite de Kurtz, Marlow se sent unsound, et est perçu comme tel par le directeur (p. 148).

→ La folie, c’est la technique qui se déchaîne sans autre but qu’elle-même (mitraillades et travaux absurdes), mais aussi la raison qui se regarde dans un miroir : car Kurtz, bien que fou, n’a jamais perdu la raison. La folie humaine, c’est la folie de la raison (c’est la conception stoïcienne de la folie).

L’aventure est folle en ce qu’elle procède de ce qu’il y a de plus humain en l’homme. Elle ne saurait donc être réduite à un simple hasard : sa signification est plus profonde.
→ L’amour du risque, inexplicable et incompréhensible.
→ L’aventure esthétique, gratuite et désintéressée.
→ L’aventure amoureuse : « L’amour intéresse l’existence et l’ipséité même de la personne d’une manière si essentielle qu’en effet l’homme peut aimer jusqu’à en mourir » (Jankélévitch, « L’Aventure amoureuse », Champs, p. 45).

Comme Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent », c’est dans l’excès et dans l’errance que l’humain se révèle en profondeur. À l’instar du poète agonisant sur son lit de mort à Marseille, Kurtz refuse de se dire malade : « N’importe. Je finirai par mener mes idées à bien – je reviendrai. Je vous montrerai ce qu’on peut faire. Vous et vos petites idées de quatre sous – vous vous mettez en travers des miennes. Je reviendrai. Je… » (p. 146-147)

La clé de ce problème se trouve sans doute dans les réflexions de Marlow sur les cannibales (Conrad, p. 101-102), et dans « ce soupçon qu’ils n’étaient pas inhumains. » (p. 101) « Que le sot soit bouche bée et frissonne – l’homme sait, et peut regarder sans ciller. Mais il faut qu’il soit homme, au moins autant que ceux-là sur la rive. » (p. 102)
– Cf. Montaigne, Essais, I. 30, « Des Cannibales » : « Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. »


Une leçon d’humanité


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Les héros d’« Au bout du rouleau » ou de Nostromo font plus que les bourgeois l’expérience de la mortalité, de cette mort qui « pénètre en nous par tous les pores de l’organisme, par tous les joints de l’édifice corporel » (Jankélévitch). « Philosopher, c’est apprendre à mourir » (Montaigne, après Sénèque).
Plus qu’eux, l’aventurier attend et espère (Jankélévitch, « L’Aventure amoureuse », p. 53). Plus qu’eux, « réconcilié avec le devenir », il « reçoit la succession des jours comme un cadeau gratuit qui lui est fait, dit merci à la lumière nouvelle du nouveau matin et au nouveau printemps, accepte la nouvelle saison de l’année comme un don auquel il n’avait pas droit, lorsque sa gratitude pour cette grâce imprévue lui rend perceptible le joyeux avènement de quelque chose d’autre » (« L’Aventure amoureuse », p. 55).

On sera sensible, dans Au cœur des ténèbres, au respect du héros pour le chaudronnier (p. 89), pour le chauffeur (p. 103), pour le timonier (p. 116) et même pour les cannibales qui « appartenaient au commencement des âges » (p. 109). Ce respect est celui de l’autre à partir du moment il accepte le risque de la rencontre, et le corps-à-corps avec l’inconnu. Tel, le chauffeur qui œuvre avec patience et obstination, devenant une sorte de sorcier : « il besognait dur, dans l’esclavage d’une étrange sorcellerie, riche en savoir et progrès », connaissant « l’esprit mauvais de la chaudière » (p. 103), chaudière « possédée d’un diable sournois » (p. 103). C’est également ce qui sauve Kurtz aux yeux de Marlow, malgré ses crimes.

Bien sûr, il y a, plus simplement et positivement, la chaleur humaine : l’amour l’hospitalité, c’est-à-dire tout ce que les dieux envient aux humains. Le travail aussi possède cette positivité : « J’aime le travail. » déclare Marlow (Conrad, p. 88-89). Et le bonheur de lire ! Joie, par exemple, de lire le livre de Towson, aussi austère soit-il (p. 104-105), car son auteur est un « honnête vieux marin », dont l’ouvrage donne à son lecteur la « sensation délicieuse d’avoir rencontré quelque chose d’indubitablement réel » (p. 105).


Conclusion


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Assurément, l’homme d’aventure n’est pas un humain comme les autres, à tel point qu’on peut croire qu’il n’en plus tout à fait un. Pourtant, l’aventure le confronte impitoyablement à tous ses défauts : partir à l’aventure, en effet, est un acte d’humilité, et parfois assumer le risque de l’humiliation. C’est pourquoi l’expérience de l’aventure n’est ni surhumaine, ni étroitement humaine : elle est un approfondissement de l’humanité en l’homme, grâce au courage du travail, de l’épreuve, de l’attente et de la rencontre, courage seul à même d’offrir la « sensation délicieuse d’avoir rencontré quelque chose d’indubitablement réel ».
Cet humanisme aventurier ne condamne-t-il pas à l’inanité l’obsession contemporaine de la sécurité aussi bien que le culte de la performance sans risque ? L’homme y perd non seulement son devoir d’être libre, mais aussi sa capacité à parvenir à quelque vérité que ce soit.

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