Caton, un héros pour les temps troublé (Sénèque, De Constantia)

par Fanny Gressier

De Constantia sapientis, II, 2


Texte latin

Pro ipso quidem Catone securum te esse iussi; nullam enim sapientem nec iniuriam accipere nec contumeliam posse, Catonem autem certius exemplar sapientis uiri nobis deos inmortalis dedisse quam Vlixem et Herculem prioribus saeculis. Hos enim Stoici nostri sapientes pronuntiauerunt, inuictos laboribus et contemptores uoluptatis et uictores omnium terrorum. Cato non cum feris manus contulit, quas consectari uenatoris agrestisque est, nec monstra igne ac ferro persecutus est, nec in ea tempora incidit quibus credi posset caelum umeris unius inniti: excussa iam antiqua credulitate et saeculo ad summam perducto sollertiam. Cum ambitu congressus, multiformi malo, et cum potentiae inmensa cupiditate, quam totus orbis in tres diuisus satiare non poterat, aduersus uitia ciuitatis degenerantis et pessum sua mole sidentis stetit solus et cadentem rem publicam, quantum modo una retrahi manu poterat, tenuit, donec abstractus comitem se diu sustentatae ruinae dedit simulque extincta sunt quae nefas erat diuidi; neque enim Cato post libertatem uixit nec libertas post Catonem. 3. Huic tu putas iniuriam fieri potuisse a populo quod aut praeturam illi detraxit aut togam, quod sacrum illud caput purgamentis oris adspersit? Tutus est sapiens nec ulla adfici aut iniuria aut contumelia potest.

Traduction

Quant à Caton, je t’ai invité à ne pas t’inquiéter pour lui: aucun sage ne peut être accessible à une injustice, un affront; or Caton, les dieux immortels nous l’ont donné comme un exemple plus authentique de sage qu’Ulysse et Hercule aux siècles antérieurs. Eux, nos Stoïciens les ont proclamés sages, pour n’avoir pas été vaincus par les épreuves, pour mépriser le plaisir, et vaincre toutes les terreurs.
Caton n’a pas lutté contre des fauves- les poursuivre est affaire de chasseur, de paysan-, il n’a pas pourchassé de monstres par le feu et le fer, il n’est pas non plus arrivé dans une époque où l’on pouvait croire que les épaules d’un seul être supportaient le ciel, - la crédulité d’autrefois était désormais balayée et son siècle parvenu au faîte de l’ingéniosité.
Aux prises avec l’ambition, ce fléau multiforme, avec une volonté de puissance démesurée, – que le partage entre trois personnes du monde entier ne pouvait assouvir, – en face des vices d’une cité qui dégénérait et que sa propre masse faisait s’écrouler, il se dressa seul; et l’état qui s’effondrait, dans la mesure du moins où un seul bras pouvait le retenir, il le soutint, jusqu’au moment où, déchiré, il se fit compagnon d’un effondrement qu’il avait longtemps évité, et où s’éteignirent ensemble ce qu’il eût été sacrilège de séparer: Caton ne survécut pas à la liberté, ni la liberté à Caton.
Et pour cet homme, tu crois, toi, qu’il y ait pu avoir une injustice de la part du peuple, parce qu’il lui arrachait la préture ou sa toge, parce qu’il couvrait de crachats cette tête vénérable? Non, le sage est en sécurité, aucune injustice, aucun affront ne peut l’atteindre. »


C'est un passage du début d’un opuscule de Sénèque – une vingtaine de pages au total – intitulé : La Constance du Sage ; ce «dialogue», comme celui sur La Tranquillité, est dédié à Sérènus, un chevalier qui occupa, de 51 à sa mort en 62 ap. J.-C., un poste important : préfet des vigiles de Rome ; mais l’exposé de Sénèque se développe sans véritable intervention de Sérènus.
Le sujet en est : Nec injuriam nec contumeliam accipere sapientem. «Le sage n’est accessible ni à l’injustice, ni à l’offense». Ces deux termes, sans doute d’usage familier, sont rapidement expliqués en V.1 : l’injustice est plus grave, l’offense plus légère.
C’est une réaction scandalisée de Sérènus à propos de Caton qui sert de point de départ : Ce Marcus Porcius Cato, la tradition l’a appelé « d’Utique », du nom de la ville de l’Africa,- c’est-à-dire de la Tunisie actuelle- où il se suicida après la défaite des Pompéiens qu’il dirigeait contre César en 46 av. J.C. Il était l’arrière petit fils de Caton le Censeur.
Né en 95 av. J.C., Caton d’Utique est devenu la figure même du Sage selon les Stoïciens, ce Sage dont Sénèque reconnaît qu’il ne s’en présente un modèle que de loin en loin au cours des siècles.
Ses contemporains, eux, semblent avoir été surtout sensibles à son intransigeance absolue, son légalisme, sa morale inflexible ; aucune souplesse, aucun compromis, même dans des circonstances difficiles.


Bref historique

Ainsi en 63 av. J.-C., Cicéron, consul, tente de venir à bout de Catilina et de ses partisans; leur menace sur l’État romain est si grave que l’état d’urgence doit être proclamé; c’est dans ces circonstances que Caton intente un procès à un des candidats tout juste élu au consulat: Muréna, dont la campagne lui paraît entachée de corruption; Cicéron, dans sa défense, en vient à déclarer: «il importe à l’État qu’il y ait deux consuls aux calendes de janvier», indépendamment des griefs, avérés ou non; l’intérêt de l’État ne peut admettre une remise en cause des élections et une nouvelle campagne, qui laisserait les mains libres aux complices de Catilina, infiniment plus dangereux.
Avant cette conclusion, Cicéron a présenté une caricature du stoïcien qui prend au pied de la lettre sa doctrine en allant jusqu’à l’absurdité: tous les délits sont aussi graves et, par exemple, égorger son père ou un coq constitue un crime aussi scandaleux ! (cf. Pro Murena, LXI sq.)
La rigueur de Caton se manifeste aussi à l’occasion de cette affaire Catilina dans le discours que lui prête Salluste dans son récit de la conjuration; César avait proposé pour les conjurés arrêtés une indulgence certaine; Caton lui répond en dénonçant la lâcheté des Sénateurs qui accepteraient cet avis et n’hésite pas à les fustiger: «Chacun de vous ne pense qu’à sa propre personne». cf. Conjuration de Catilina, LII.
Cette conscience intraitable a valu à Caton l’hostilité des Triumvirs – Caton ne pouvait admettre ce type d’accord entre politiciens. Clodius les en débarrassa en l’envoyant en mission bien loin de Rome (à Chypre, puis Byzance) du début 58 à Novembre 56. Rappelons que ce que nous appelons le «premier triumvirat» est une entente sans aucun fondement constitutionnel, destinée à assurer à trois personnes – César, Pompée et Crassus – l’essentiel des pouvoirs dans la république; au XXIe siècle on serait tenté de parler de «magouilles politiciennes».
Lors de la guerre civile, Caton se range au côté de Pompée malgré certaines de ses attitudes hostiles en tant que consul – dont la légitimité doit lui paraître plus forte que celle de César – et il le rejoint à Dyrrachium, en Epire, sur la côte ouest de la Grèce actuelle; il ne combat pas à Pharsale – en août 48 – puisqu’il assure le commandement de cette base arrière; et après la défaite, il regroupe ce qui reste des forces pompéiennes.
C’est au lendemain de la victoire de César à Thapsus que Caton se suicide à Utique en avril 46.

Un exemplum

La mise en valeur de la figure de Caton, le sage, se fait grâce à la confrontation avec des exemples traditionnels d’endurance et d'énergie : Ulysse et Hercule; d’emblée, la préférence est accordée à Caton, défini comme certius exemplar. Comme eux, il n’est pas écrasé par les épreuves, les labores – naufrages, départs… qui jalonnent le retour d’Ulysse, «travaux» imposés à Hercule; sur un plan plus moral, il méprise la voluptas: comme Ulysse renonçant à Calypso, Hercule choisissant la voie de la Vertu ; et, comme celle de ces héros, sa force d’âme se manifeste avec la forme active : victores – qui renchérit sur le passif invictos ; rien n’arrête cette personnalité.
La confrontation est reprise de façon plus anecdotique avec des allusions plus détaillées aux exploits d’Hercule, qui font l’objet d’un jugement nettement dévalorisant et plutôt ironique: affronter des fauves est le fait d’un chasseur ou, pire encore, d’un simple paysan – qui ignore, par définition, les valeurs de l’urbanité! On peut penser pour Hercule à ses luttes contre le lion de Némée, l’hydre de Lerne, le sanglier d’Erymanthe, le taureau de Minos ainsi que Cerbère; quant aux monstres, Ulysse a affronté les Cyclopes, Hercule a combattu Géryon, le géant à trois têtes et Antée, autre géant! Dernier exploit auquel il est fait une allusion, plus rapide et peu explicite: Hercule remplaçant le Titan Atlas – qui supportait de ses épaules la voûte du ciel umeris unius.
Sénèque traite ces vieux thèmes mythologiques avec une certaine distance critique: cette crédulité n’a plus cours, ses contemporains ont progressé et ont acquis une sollertia, une ingéniosité bien supérieure à celle qui est d’ordinaire reconnue à Ulysse.
Néanmoins les Stoïciens dont se réclame Sénèque, nostri, ont officiellement déclaré ces héros sapientes.

Rome à la fin de la République

En contraste avec ces mythes inadéquats pour des modernes, Sénèque évoque la situation concrète de la Rome de la fin de la République, cette époque déchirée qu’a vécue Caton.
Il ne s’agit plus de fables mais d’histoire et des manifestations de deux forces redoutables :

Ambitus, l’ambition et ses conséquences, la corruption, le jeu des influences – tout ce que s’efforçaient de contrarier les lois successives de ambitu, contre la brigue. Notons que Sénèque discrètement la définit comme multiforme malum, ce qui peut rappeler les «monstres» exterminés par Hercule.

Potentiae cupiditas, la volonté de pouvoir qui ne connaît plus de limite, immensa et l’allusion se fait très précise avec le partage de la totalité du monde entre trois personnes insatiables, les Triumvirs bien évidemment.

L’image de Rome que nous présente Sénèque rappelle les analyses de Salluste au début de la Conjuration: c’est l’ampleur même de la cité qui entraîne sa chute, c’est la richesse qui crée la décadence, et Salluste présente Catilina comme le produit de cette cité tanta tamque corrupta (XIV 1).
Outre cette ambition excessive, ces vitia, on peut aussi penser que cet effondrement sua mole, «sous son propre poids» – avec la place insistante du possessif – évoque l’inadéquation croissante entre un empire que les conquêtes ont considérablement étendu et les institutions, mises en place quand Rome n’avait qu’un développement restreint (par exemple le caractère annuel des magistratures ou le vote à Rome même).
Sénèque use ici d’une grande métaphore : Rome est une construction victime de son développement, pessum sidentis, cadentem, sustentatae ruinae.

Un héroïsme philosophique

Dans ce contexte, Caton ne cherche pas la solution que préconiserait l’épicurisme: la retraite loin des fureurs de la cité; pas de repli loin des combats; il s’engage dans l’action, selon l’idéal stoïcien; et Sénèque recourt au vocabulaire de la lutte. Certes non manus contulit, mais congressus fait image; et la grande phrase s’arrête un moment sur la résistance de Caton: stetit solus impose une nouvelle image, soulignée par l’allitération, celle d’une force verticale qui s’oppose au mouvement d’effondrement; peut-être est-il permis aussi de sentir ici une sorte d’écho au premier éloge d’Épicure qui ouvre le De Rerum Natura, où Épicure est présenté comme celui qui se redresse (obsistere contra) contre l’écrasement de la religion dans son cas.
Caton est debout; et l’image se prolonge, du soutien qu’il tente d’apporter à l’état chancelant et de sa solitude dans cet effort désespéré una manu; il ne s’agit plus cette fois du mythe d’Atlas!
La période s’achève sur une ultime tentative de Caton pour garder la maîtrise d’une situation qui lui échappe; Sénèque le définit alors comme abstractus; on peut donner à ce terme une valeur psychologique forte: Caton est arraché à lui-même – et non, ce me semble, «entraîné» qu’aurait plutôt exprimé un attractus. Aussitôt après ce passif, Caton est de nouveau sujet d’un verbe actif: se dedit; on retrouve là une volonté de reprendre l’initiative, même s’il s’agit cette fois d’une politique du pire, comitem ruinae. Aucune illusion donc de la part de Caton, et le vers de Lucain au début de sa PharsaleVictrix causa deis placuit, sed victa Catoni («la cause des vainqueurs plut aux dieux, celle des vaincus à Caton», I.128) semble suggéré par cette formule de Sénèque; oncle et neveu partagent bien la même admiration. Caton, après la mort de Pompée, a repris la lutte de ses partisans contre la tyrannie que représente César. Le Sapiens sait aussi être chef militaire.
Le lien indissociable entre un homme et le principe qu’il incarne est présenté avec une coloration quasi religieuse (nefas) au terme d’un bref effet d’attente dû à l’emploi du neutre quae. Cette grande période consacrée à la lutte menée par Caton aboutit à un bilan aussi amer que glorieux: avec la répétition du nom «Caton», encadrant, comme pour la défendre encore, la liberté.
Dès lors, le retour à des épisodes de la carrière de Caton – une manœuvre assez ignoble de Pompée en 55, interrompant l’élection qui devait porter Caton à la préture, pour favoriser, grâce à la corruption, Vatinius; une rixe sur le Forum souvent évoquée mais non datée – est traité de façon allusive et rapide. Sénèque nous a bien fait sentir que de tels dénis de justice sont infiniment négligeables pour qui incarne la liberté!
Et la dernière phrase de ce passage achève l’assimilation totale : Caton est bien le Sapiens.

Antérieure aux lettres adressées à Lucilius, cette page en annonce à la fois le ton, la « pédagogie », mais aussi le héros majeur.

• Le ton, avec son allusion à une conversation de Sénèque et sa volonté de rassurer son interlocuteur, le sens des formules, le mélange de solennité et d’ironie.
• La volonté de convaincre, le souci de ne pas s’en tenir à une réflexion théorique, même si l’argumentation est reprise avec fermeté: la formule qui clôt cet extrait – sapiens nec ulla affici aut injuria aut contumelia potest répond au sapientem nec injuriam accipere nec contumeliam posse.
• Enfin, Caton, si fréquemment évoqué dans l’œuvre de Sénèque, en particulier dans les Lettres à Lucilius, mais aussi dans le De Providentia, est bien le modèle par excellence. Dans ce dialogue, dont on ignore la date de rédaction, Sénèque utilise une image très voisine : Catonem… stantem... inter ruinas publicas rectum : «debout, tout droit au milieu de l’effondrement de l’état», Caton symbole du résistant.

Et on peut penser que jusque dans son suicide – le suicide toujours présenté comme la liberté suprême – Sénèque lui-même a pu s’en inspirer: Cato qua exeat habet – «Caton sait par où s’évader».


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