"Maintenant je suis Médée !" (Médée de Sénèque)

par Fanny Gressier

Médée, 910-936


Texte latin
MEDEA

Medea nunc sum ; creuit ingenium malis :
iuuat, iuuat rapuisse fraternum caput,
artus iuuat secuisse et arcano patrem
spoliasse sacro, iuuat in exitium senis
armasse natas. Quaere materiam, dolor :
ad omne facinus non rudem dextram afferes.
Quo te igitur, ira, mittis, aut quae perfido
intendis hosti tela ? Nescio quid ferox
decreuit animus intus et nondum sibi
audet fateri. Stulta properaui nimis :
ex paelice utinam liberos hostis meus
aliquos haberet ! — quidquid ex illo tuum est,
Creusa peperit. Placuit hoc poenae genus,
meritoque placuit : ultimum, agnosco, scelus
animo parandum est : liberi quondam mei,
uos pro paternis sceleribus poenas date.
Cor pepulit horror, membra torpescunt gelu
pectusque tremuit. Ira discessit loco
materque tota coniuge expulsa redit.
Egone ut meorum liberum ac prolis meae
fundam cruorem ? Melius, a, demens furor !
incognitum istud facinus ac dirum nefas
a me quoque absit ; quod scelus miseri luent ?
Scelus est Iason genitor et maius scelus
Medea mater : — occidant, non sunt mei ;
pereant, mei sunt. Crimine et culpa carent,
sunt innocentes, fateor. Et frater fuit.

Traduction
MÉDÉE


« Médée, oui, maintenant je suis Médée ; mon génie s’est accru dans les maux : bonheur, bonheur d’avoir emporté la tête de mon frère, bonheur d’avoir découpé ses membres et d’avoir dépouillé mon père de l’objet sacré qu’il cachait, bonheur d’avoir armé ses filles pour la mort du vieillard ! Cherche un matériau, ma douleur : à tout crime tu prêteras une main experte. Où te lances-tu donc, ma colère, quels traits diriges-tu contre un ennemi, un infidèle ? Mon cœur en moi a décidé je ne sais quoi de sauvage et n’ose encore se l’avouer. Sotte, je me suis trop hâtée : ah ! si mon ennemi avait de sa concubine des enfants ! Tout ce que tu as de lui, c’est Créüse qui l’a enfanté ! Voici un type de châtiment que j’ai décidé et décidé à juste titre : le crime suprême, je le reconnais, il faut le préparer avec une grande résolution. Enfants, jadis miens, payez les crimes de votre père. L’horreur a frappé mon cœur, le froid fige mon corps, ma poitrine a tremblé. La colère a cédé la place ; l’épouse chassée, la mère revient toute. Moi, verser le sang de mes enfants à moi, de mes petits ! Folie furieuse, mieux vaudrait que cet acte inouï, ce sacrilège abominable reste bien loin de moi aussi ; quel crime paieront ces malheureux ? Leur crime, c’est leur père, Jason, et, crime majeur, leur mère, Médée ; qu’ils meurent, ils ne sont pas à moi ; qu’ils disparaissent, ils sont à moi. Ils n’ont commis ni faute ni délit, ils sont innocents, je l’avoue. Mon frère aussi l’était. »


Ce passage se situe au début du monologue qui commence au vers 893, et qui se prolonge jusqu’au vers 977.
Médée tente de donner d’elle-même une image qu’elle voudrait définitive ; mais elle apparaît une fois encore déchirée entre les sentiments contradictoires qu’elle éprouve depuis le début de la pièce: l’ira, et sa volonté de vengeance à l’encontre de Jason; la pietas à l’égard de ses enfants, «armes» possibles de sa vengeance.


Structure de ce passage

Comme pour le premier monologue, il est bien difficile de dégager les grands traits qui structurent ce passage.
Il s’ouvre sur une admirable exclamation de Médée: elle a désormais conscience de coïncider pleinement avec elle-même, avec sa légende; cette évolution qui la rapprocherait de son être le plus profond était déjà mentionnée dans son dialogue avec sa nourrice: Medea superest (v. 166) et surtout Medea fiam (v. 171). Elle se justifie par un bilan de victoire et l’évocation frénétique de ses forfaits passés. Cet inventaire jubilatoire reprend les grands moments de son premier monologue (v. 130-134); l’expérience conforte son assurance et une quasi-maxime présente Médée prête ad omne facinus.
Se retrouvent questions et dédoublements, que multipliait le premier monologue, et qui la mènent à l’incertitude: stulta.
Mais les vers 921-922 énoncent une affirmation totalement invraisemblable: quidquid ex illo tuum est, Creusa peperit. Néanmoins, Médée s’empare de cette définition insensée et insiste sur son adhésion comme s’il s’agissait d’un raisonnement logique, placuit; et peu après son ton est parfaitement assuré pour présenter sa décision: poenas date (v. 925).
Une réaction physique, d’horreur, entraîne aussitôt un rejet total de cette solution envisagée. Médée se dédouble et s’indigne de son projet, egone ? (v. 929).
Son effort de raisonnement reprend, avec l’interrogation quod scelus ? (v.932) et semble aboutir à une volonté d’acquittement, aussitôt remise en question par l’image de son jeune frère, lui aussi victime innocente.

En quête d’un coupable

Jason est une fois encore défini comme l’adversaire majeur: perfido hosti (v. 916), hostis meus (v.920); sa faute est résumée par l’adjectif perfido — épithète de nature de l’amant qui trahit celle qui l’aime depuis l’Ariane de Catulle, en passant par l’infelix Dido (Enéide IV. 305, 421). Inutile de définir les paterna scelera (v. 925), la personne même de Jason est en soi un délit: scelus est Jason genitor (v. 933).
Médée semblait avoir arrêté le châtiment « hoc poenae genus » et en soulignait avec une forme de satisfaction rationnelle l’adéquation « merito » (v.922-3).
Mais l’ambiguité de « scelus »- crime subi, crime commis ou à commettre-, sensible avec la reprise « ultimum scelus parandum est » (v.923-4) qui ne peut désigner que le geste qu’elle va exécuter- amène Médée à une sorte de débat sur cette notion, cette fois à propos de ses enfants : « quod scelus miseri luent ?» (v.932).
Dès lors Médée propose l’acquittement pour ses enfants avec un doublet très ferme : carent, innocentes.

Auto-définitions

Loin de s’en tenir à sa définition initiale, Médée multiplie les définitions d’elle-même.
Certes, elle prétend à une totale maîtrise de la situation, en revendiquant fermement son passé et son « ingenium », son caractère, son génie fortifié par toutes ses expériences ; néanmoins l’excès même de sa jubilation traduit par la quadruple répétition de « juvat » révèle une frénésie inquiétante et correspond peut-être à une volonté de se convaincre elle-même.
Elle poursuit tout aussi fermement en se jugeant et en critiquant sa stratégie: stulta (v. 919), et en exprimant sa déception: Jason et Créüse n’ont pas d’enfants; ils sont définis par des termes nettement dépréciatifs: paelex et hostis (v. 920).
Mais bientôt monte l’incohérence qui se manifeste par les dédoublements et les apostrophes aux différentes passions; l'exhortation à dolor (v. 914) est suivie d’un tour plus inquiétant: Médée semble perdre la maîtrise d’elle-même, devenir le jouet des passions qui se développent en elle, en dehors de sa lucidité. Sénèque parvient à suggérer une sorte d’inconscient — pour employer un terme moderne ; c’est l'ira, qui est moteur des actes et Médée se sent passive; c’est son animus qui est sujet en dehors de tout contrôle; Médée ne peut que constater ce qui se développe et qu’elle ne parvient pas à définir, nescio quid ferox (v. 917).
Une remarque très neuve: le sentiment que dire, c’est faire exister; ce rôle du langage dans la vie psychologique est très fortement signifié par: nondum sibi audet fateri (v. 918-9).
Avec un nouveau dédoublement surgit une affirmation totalement déraisonnable — peut-être pour mieux se convaincre? — où s’affrontent trois personnes: ille, Jason, Creüsa, et le possessif représentant Médée tuum .Médée est au delà de toute logique, de tout réalisme.
Enfin, c’est son corps qui la trahit et non plus ses passions qu’elle interpellait en les identifiant; ce sont maintenant cor, membra et pectus qui manifestent leur rejet, leur refus.
Médée tente encore de clarifier en nommant, en distinguant les deux aspects antagonistes de sa personnalité: mater et conjunx; elle a un sursaut indigné à l’idée de sacrifier ses enfants qu’elle évoque avec un doublet répétant en chiasme le possessif: meorum liberum ac prolis meae. Elle porte sur elle-même un jugement plus brutal que le stulta et interpelle demens furor (v. 930) pour éloigner istud facinus ac dirum nefas (v.931), son dessein exprimé en termes violemment critiques.
Mais la déraison l’emporte de nouveau, la culpabilité n’est pas seulement le fait de Jason, Médée elle-même se situe aussitôt à ses côtés, animée d’un sentiment majeur de culpabilité, en totale contradiction avec les juvat initiaux; Médée doit admettre qu’elle est un majus scelus.
Le rythme s’accélère sous l’effet des contradictions; la définition du v. 929 qui affirmait sa maternité vole en éclats: non sunt mei; mei sunt. Ces mots résument de façon percutante son dilemme.

Ces vers constituent un des passages les plus complexes de la pièce. Au moment où Médée perd le contrôle de ses sentiments, est submergée par des forces inconscientes, elle essaie encore de s’analyser, de s’expliquer; elle sombre dans l’irrationnel et, consciente malgré tout de ses propres incohérences, tente de tout assumer. Elle pressent ce destin qui fera d’elle à tout jamais Médée et s’efforce de le dominer.
Sénèque ici se sert admirablement du langage, avec ses limites qui sont celles mêmes d’une construction, d’une mise en forme, pour rendre compte de cette destruction, de cette disparition de toute forme. On ne peut s’empêcher de songer au vœu de Rimbaud : «Si ce que [le poète] rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c’est informe, il donne l’informe.»
Sénèque parvient à donner une forme, une forme communicable à ce qu’il nous laisse sentir comme informe.


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