"Beaux et grands bâtiments d'éternelle structure"... Splendeur du palais d'Alcinoos

par Jessica Lauroua

Odyssée, VII, 81-133


Texte grec

                                  Αὐτὰρ Ὀδυσσεὺς
Ἀλκινόου πρὸς δώματ' ἴε κλυτά· πολλὰ δέ οἱ κῆρ
ὥρμαιν' ἱσταμένῳ, πρὶν χάλκεον οὐδὸν ἱκέσθαι.
῞Ως τε γὰρ ἠελίου αἴγλη πέλεν ἠὲ σελήνης
δῶμα καθ' ὑψερεφὲς μεγαλήτορος Ἀλκινόοιο.
Χάλκεοι μὲν γὰρ τοῖχοι ἐληλέδατ' ἔνθα καὶ ἔνθα,
ἐς μυχὸν ἐξ οὐδοῦ, περὶ δὲ θριγκὸς κυάνοιο·
χρύσειαι δὲ θύραι πυκινὸν δόμον ἐντὸς ἔεργον·
σταθμοὶ δ' ἀργύρεοι ἐν χαλκέῳ ἕστασαν οὐδῷ,
ἀργύρεον δ' ἐφ' ὑπερθύριον, χρυσέη δὲ κορώνη.
Χρύσειοι δ' ἑκάτερθε καὶ ἀργύρεοι κύνες ἦσαν,
οὓς Ἥφαιστος ἔτευξεν ἰδυίῃσι πραπίδεσσι
δῶμα φυλασσέμεναι μεγαλήτορος Ἀλκινόοιο,
ἀθανάτους ὄντας καὶ ἀγήρως ἤματα πάντα.
Ἐν δὲ θρόνοι περὶ τοῖχον ἐρηρέδατ' ἔνθα καὶ ἔνθα,
ἐς μυχὸν ἐξ οὐδοῖο διαμπερές, ἔνθ' ἐνὶ πέπλοι
λεπτοὶ ἐύννητοι βεβλήατο, ἔργα γυναικῶν.
Ἔνθα δὲ Φαιήκων ἡγήτορες ἑδριόωντο
πίνοντες καὶ ἔδοντες· ἐπηετανὸν γὰρ ἔχεσκον.
Χρύσειοι δ' ἄρα κοῦροι ἐυδμήτων ἐπὶ βωμῶν
ἕστασαν αἰθομένας δαΐδας μετὰ χερσὶν ἔχοντες,
φαίνοντες νύκτας κατὰ δώματα δαιτυμόνεσσι.
Πεντήκοντα δέ οἱ δμωαὶ κατὰ δῶμα γυναῖκες·
αἱ μὲν ἀλετρεύουσι μύλῃς ἔπι μήλοπα καρπόν,
αἱ δ' ἱστοὺς ὑφόωσι καὶ ἠλάκατα στρωφῶσιν
ἥμεναι, οἷά τε φύλλα μακεδνῆς αἰγείροιο·
καιρουσσέων δ' ὀθονέων ἀπολείβεται ὑγρὸν ἔλαιον.
Ὅσσον Φαίηκες περὶ πάντων ἴδριες ἀνδρῶν
νῆα θοὴν ἐνὶ πόντῳ ἐλαυνέμεν, ὣς δὲ γυναῖκες
ἱστῶν τεχνῆσσαι· πέρι γάρ σφισι δῶκεν Ἀθήνη
ἔργα τ' ἐπίστασθαι περικαλλέα καὶ φρένας ἐσθλάς.
Ἔκτοσθεν δ' αὐλῆς μέγας ὄρχατος ἄγχι θυράων
τετράγυος· περὶ δ' ἕρκος ἐλήλαται ἀμφοτέρωθεν.
Ἔνθα δὲ δένδρεα μακρὰ πεφύκασι τηλεθόωντα,
ὄγχναι καὶ ῥοιαὶ καὶ μηλέαι ἀγλαόκαρποι
συκέαι τε γλυκεραὶ καὶ ἐλαῖαι τηλεθόωσαι.
Τάων οὔ ποτε καρπὸς ἀπόλλυται οὐδ' ἀπολείπει
χείματος οὐδὲ θέρευς, ἐπετήσιος· ἀλλὰ μάλ' αἰεὶ
Ζεφυρίη πνείουσα τὰ μὲν φύει, ἄλλα δὲ πέσσει.
Ὄγχνη ἐπ' ὄγχνῃ γηράσκει, μῆλον δ' ἐπὶ μήλῳ,
αὐτὰρ ἐπὶ σταφυλῇ σταφυλή, σῦκον δ' ἐπὶ σύκῳ.
Ἔνθα δέ οἱ πολύκαρπος ἀλωὴ ἐρρίζωται,
τῆς ἕτερον μὲν θ’εἱλόπεδον λευρῷ ἐνὶ χώρῳ
τέρσεται ἠελίῳ, ἑτέρας δ' ἄρα τε τρυγόωσιν,
ἄλλας δὲ τραπέουσι· πάροιθε δέ τ' ὄμφακές εἰσιν
ἄνθος ἀφιεῖσαι, ἕτεραι δ' ὑποπερκάζουσιν.
Ἔνθα δὲ κοσμηταὶ πρασιαὶ παρὰ νείατον ὄρχον
παντοῖαι πεφύασιν, ἐπηετανὸν γανόωσαι·
ἐν δὲ δύω κρῆναι ἡ μέν τ' ἀνὰ κῆπον ἅπαντα
σκίδναται, ἡ δ' ἑτέρωθεν ὑπ' αὐλῆς οὐδὸν ἵησι
πρὸς δόμον ὑψηλόν, ὅθεν ὑδρεύοντο πολῖται.
Τοῖ' ἄρ' ἐν Ἀλκινόοιο θεῶν ἔσαν ἀγλαὰ δῶρα.
Ἔνθα στὰς θηεῖτο πολύτλας δῖος Ὀδυσσεύς.

Traduction

[...]       Mais Ulysse
allait vers l’illustre palais d’Alkinoos ; mais de nombreuses pensées agitaient son cœur
alors qu’il se tenait debout, avant de parvenir au seuil de bronze.
En effet, il y avait comme un éclat de soleil ou de lune
qui se répandait dans le haut palais d’Alkinoos au grand cœur.
En effet, des murs de bronze s’élançaient de part et d’autre,
du seuil jusqu’au fond, et une frise d’émail bleu sombre en faisait le tour ;
et des portes d’or fermaient la robuste demeure.
Des montants d’argent se dressaient sur le seuil de bronze,
avec, en outre, un linteau d’argent, et un anneau d’or.
De chaque côté il y avait aussi des chiens d’or et d’argent,
qu’Héphaïstos avait fabriqués par son art ingénieux
pour garder la maison d’Alkinoos au grand cœur,
chiens immortels et éternellement jeunes.
À l’intérieur, des sièges s’appuyaient contre les murs de part et d’autre,
du seuil jusqu’au fond, d’un bout à l’autre, et à l’intérieur, des étoffes
délicates, bien tissées, étaient jetées sur eux, œuvres de femmes.
C’est là que s’asseyaient les chefs des Phéaciens,
pour boire et pour manger; car ils avaient de quoi manger en abondance.
Et des jeunes gens en or sur des socles bien bâtis
se tenaient debout, tenant dans leurs mains des torches allumées,
éclairant les nuits dans le palais pour les convives.
Et au service du roi, cinquante servantes dans le palais, des femmes,
les unes écrasent sous une meule le blé blond,
les autres tissent des étoffes et tournent leurs quenouilles,
assises, comme s’agitent les feuilles du haut peuplier ;
Et des tissus bien tramés tombe goutte à goutte l’huile liquide.
Autant les Phéaciens surpassent tous les hommes dans l’art
de mettre à la mer un navire rapide, autant les femmes
sont habiles à tisser : en effet, à elles par-dessus tout Athéna a donné
la science des ouvrages admirables et une noble intelligence.
Hors de la cour se trouve, près des portes, un grand jardin
de quatre arpents ; et autour de lui une clôture se prolonge de chaque côté.
Là, poussent de grands arbres luxuriants,
poiriers, grenadiers, pommiers aux fruits éclatants,
figuiers au sucrés et oliviers luxuriants.
Jamais ils ne se lassent ni ne cessent de produire,
ni en hiver, ni en été, chaque année ; mais toujours
le souffle du Zéphyr fait pousser les uns, et mûrir les autres.
Poire sur poire, pomme sur pomme s’épanouissent,
mais aussi grappe sur grappe, et figue sur figue.
Là s’enracine le fécond vignoble du roi,
dont une partie, exposée à la lumière, sur un terrain lisse,
sèche au soleil, et on y vendange donc des grappes
tandis qu’on foule les autres ; devant, en revanche, il y a des raisins verts
qui laissent tomber leurs fleurs, tandis que d’autres commencent à bleuir.
Et là, des plates-bandes bien rangées, près de la dernière allée,
poussent, diverses et variées, toute l’année éclatantes.
Dans le jardin coulent deux sources : l’une dans le jardin tout entier
se répand, et l’autre, de l’autre côté, jaillit sous le seuil de la cour
vers le palais élevé, où les habitants puisaient l’eau.
Tels étaient donc les brillants présents des dieux dans la maison d’Alkinoos.
Là, le divin Ulysse, l’endurant, s’arrêtait à contempler.


Ulysse, guidé par les conseils d’Athéna et de Nausicaa, s’apprête au début du chant VII, à pénétrer dans le palais d’Alcinoos. Surpris, il s’arrête avant même d’y pénétrer, et dans ce passage se déploie la description du palais du roi des Phéaciens.

Homère nous décrit d’abord le palais en lui-même, du vers 81 au vers 111 (αὐτὰρ Ὀδυσσεὺς [...] φρένας ἐσθλάς), dans un premier temps de l’extérieur, puis de l’intérieur (v. 81 à 98), pour se rapprocher enfin des personnes qui l’habitent (v. 99 à 111). Ensuite, Homère s’attache à la description du jardin (v. 112 à 132, ἔκτοσθεν δ' [...] ἀγλαὰ δῶρα), en s’attardant sur ce qui clôt le jardin (v. 112, 113), sur ce qui y pousse (v. 114 à 128), puis sur les sources d’eau (v. 129 à 132).

En jouant à la fois sur la proximité et l’écart avec le point de vue de son héros, et en jouant sur les temps, l'aède fait de ce passage un récit complexe et presque indépendant du récit cadre, une ecphrasis, donc, qui contient également une certaine vision du monde.


L’admiration d’Ulysse

Athéna vient de quitter Ulysse devant le seuil du palais, mais Ulysse ne parvient pas à le franchir : ἱσταμένῳ (v. 82), πρὶν... ἱκέσθαι (v. 83). Le vers suivant indique ce qui l’arrête (le γὰρ annonce une explicitation) : ὥς τε γὰρ ἠελίου αἴγλη πέλεν ἠὲ σελήνης. Ulysse est surpris, comme va l’être le lecteur (ou l’auditeur) d’Homère. En effet, que ce soit aux vers 298 et suivants du chant VI :

οὐ μὲν γὰρ τι ἐοικότα τοῖοσι τέτθκται
δώματα Φαιήκων οἶος δόμος Ἀλκινόοιο
ἥρωος

(« dans notre Phéacie, il n’est rien qui ressemble à ce logis d'Alkinoos, notre seigneur », trad. Bérard) ou au début de notre chant VII (v. 29), Nausicaa et Athéna ne parlent du palais d’Alcinoos qu’en termes très neutres. Ici, il revêt immédiatement un aspect mystérieux, surprenant, par l’éclat qui est le sien, un éclat qui pourrait être celui de lune ou celui de soleil, donnant ainsi un caractère naturel, mais intemporel et inexplicable à la lumière qui l’habite. Cet éclat naturel permet aussi de montrer que le palais d’Alcinoos ne brille pas seulement de ses richesses, mais que la nature même le rend particulier.

Les murs, comme le seuil, sont de bronze (χάλκεον οὐδὸν, χάλκεοι τοῖχοι) ; or dans la description du palais, trois matériaux reviennent (par gémination): le bronze, l’or et l’argent. La répétition de ces termes donne l’impression que ces métaux sont partout. L’immensité du lieu est suscitée par l’expression ἐς μυχὸν ἐξ οὐδοῦ (v. 87), répétée au vers 96 (ἐς μυχὸν ἐξ οὐδοῖο), mais aussi par les compléments de lieu qui jalonnent le texte. Plusieurs détails contribuent à l’ornement de l’édifice : la frise bleu sombre (v. 87 : θριγκὸς κυάνοιο), les portes d’or (χρύσειαι δὲ θύραι, v.88), qui possèdent certes une utilité (πυκινὸν δόμον ἐντὸς ἔεργον), mais qui sont également le signe de la fortune d’Alcinoos.

Homère poursuit la description, en reprenant de manière répétitive les mots χάλκεος, χρύσειος et ἀργύρεος, liés par des phonèmes communs qui leur confèrent une harmonie, notamment aux v. 90 et 91 ; dans ces deux vers en outre, un parallélisme remarquable, dans la syntaxe et dans la répartition des mots, associe ces trois matières ; et l’or est répété sous la forme d’un polyptote. Le passage qui suit où est évoqué l’art d’Héphaïstos n’est pas sans rappeler la description du corps d’Ulysse au chant VI (v. 232 et suivants), où déjà se mêlaient l’or et l’argent, ou encore la création du bouclier d’Achille au chant 18 de l’Iliade. Or, comme dans le cas du bouclier d’Achille, l’artisan est Héphaïstos lui-même, le dieu forgeron, maître du feu qui permet le travail des métaux. Sa maîtrise est proche de la magie : les chiens d’or qui gardent le palais d’Alcinoos semblent s’animer pour remplir la fonction de véritables chiens de garde (δῶμα φυλασσέμεναι μεγαλήτορος Ἀλκινόοιο) ; et leur beauté est éternelle. L’émerveillement d’Ulysse, que traduit la description, fait écho à celui de Télémaque qui au chant IV découvre le palais de Ménélas : autre rapprochement qui s’impose.

Au vers 96 se retrouve l’expression ἐς μυχὸν ἐξ οὐδοῖο du vers 85 (ces deux vers sont très proches, soulignant ainsi l’harmonie du palais qui offre des motifs récurrents), et après l’œuvre d’Héphaïstos c’est maintenant l’œuvre des femmes qui est évoquée : ἔνθ' ἐνὶ πέπλοι / λεπτοὶ ἐύννητοι βεβλήατο, ἔργα γυναικῶν, une œuvre qui se distingue également par son habileté, même si elle est désignée plus explicitement et plus concrètement comme un travail, minutieux ; s’il perd un peu de sa magie, il reste une source s’émerveillement.

Au delà du regard d’Ulysse

Désormais, Homère s’intéresse à ces hommes qui occupent les trônes évoqués au vers 95, et aux femmes, servantes d’Alkinoos ; il s’intéresse donc à ceux qui habitent le palais, aux Phéaciens (ἔνθα δὲ Φαιήκων ἡγήτορες ἑδριόωντο). Il se détache alors du point de vue d’Ulysse, pour offrir à son lecteur une description plus animée, où les objets et les végétaux se mêlent aux actions des hommes. Le vers 99 (πίνοντες καὶ ἔδοντες; ἐπηετανὸν γὰρ ἔχεσκον, « buvant et mangeant, car ils avaient continuellement de quoi manger ») exprime déjà l’abondance qui règne dans ces lieux, et annonce ainsi la description des jardins.

Il s'agit ensuite des statues d’or qui éclairent les convives. La cohésion musicale, frappante, des vers 101 et 102 permet d’imaginer l’harmonie qui règne dans la salle. À ces statues, qui « servent » les invités en les éclairant, s’ajoutent les cinquante servantes (πεντήκοντα δέ οἱ δμωαὶ... γυναῖκες) qui servent Alcinoos, bien vivantes, elles, et nombreuses. Ici, Homère passe du passé au présent, il se détache du point de vue d’Ulysse pour s’immiscer dans les activités des servantes. Elles sont très organisées, les deux vers qui suivent (104 et 105) montrent qu’elles se répartissent les tâches : cuisine et confection des vêtements. La comparaison avec les hommes permet de mettre en valeur à la fois les qualités des femmes et celles des hommes ; les Phéaciens des deux sexes sont donc ici rapprochés, aux vers 108 à 110, non seulement par la construction comparative ὅσσον... ὣς..., mais aussi par la proximité des phonèmes, et par l’homéotéleute et l’isocolie qu’offrent les deux termes Φαίηκες et γυναῖκες.

Homère fait alors plus précisément l’éloge de leur travail (aux vers 111 et 112), travail accompli avec art grâce à Athéna, qui est justement la protectrice d’Ulysse. Ainsi, les dieux (Héphaïstos, Athéna,...) comme les hommes participent à la beauté de ce lieu, découvrant les limites poreuses qui séparent le monde des dieux de celui des humains.

L’évocation du travail humain franchit-il les limites de la conscience d’Ulysse ? Bien sûr, la réponse à cette question demeure incertaine, car rien n’empêche de situer l’extrapolation de l’aède dans la pensée même de son héros.

Un jardin toujours fleuri

Après avoir décrit le palais, Homère présente le jardin, maîtrisé et enclos (v. 112 et 113). Tout y est abondant, et Homère semble faire une liste exhaustive des richesses qu’il offre à ceux qui l’exploitent ; il recourt aux accumulations, en particulier dans l’énumération des arbres et de leurs fruits :

ἔνθα δὲ δένδρεα μακρὰ πεφύκασι τηλεθόωντα,
ὄγχναι καὶ ῥοιαὶ καὶ μηλέαι ἀγλαόκαρποι
συκέαι τε γλυκεραὶ καὶ ἐλαῖαι τηλεθόωσαι.

Dans ce jardin merveilleux, il y a des fruits en toutes saisons (οὔ ποτε ; οὐδε χείματος οὐδὲ θέρευς, v. 117 et 118), fruits très variés qui ne se perdent jamais et se mêlent harmonieusement comme semblent le suggérer les homéotéleutes et les isocolies qui les associent. Le Zéphyr lui-même (Ζεφυρίη πνείουσα) participe à l’épanouissement des fruits ; il règne en ce lieu une parfaite harmonie, où tout est réglé, où les fruits se succèdent les uns aux autres (v. 120, 121) de manière invariable. Le rythme de ces deux vers, marqué par les désinences féminines en -η en début de vers, et les désinences neutres en -ον à la fin, frappe l’œil et l’oreille par sa cohésion binaire, renforcée par l’isocolie et l’homéotéleute que forment μῆλον et σῦκον) – et cette cohésion binaire structure visiblement l’ensemble de l’ecphrasis.

Entre le vers 122 et le vers 126, on découvre des raisins à tous les stades de la maturation. Les trois verbes qui se rapportent, le premier, au terrain où pousse la vigne (τέρσεται), et les deux autres, à la vigne elle-même (τρυγόωσιν et τραπέουσι), sont proches par leurs sonorités.

Les vers 127 et 128 (ἔνθα δὲ κοσμηταὶ πρασιαὶ παρὰ νείατον ὄρχον / παντοῖαι πεφύασιν, ἐπηετανὸν γανόωσαι) résument remarquablement l’ensemble de la composition : ordre (κοσμηταὶ), variété (παντοῖαι), et permanence (ἐπηετανὸν) ; et l’évocation des deux sources couronne la construction binaire de l’ensemble ; symboliquement, la première source arrose le jardin, et la seconde abreuve les hommes. À la fois distinguées et rapprochées par la parataxe (ἡ μέν, ἡ δε), elles rendent presque tangible la proximité de la nature et des habitants de la cité.

La description se clôt par une phrase englobante (τοῖ' ἄρ' ἐν Ἀλκινόοιο θεῶν ἔσαν ἀγλαὰ δῶρα, « tels étaient donc les brillants présents des dieux dans la maison d’Alkinoos.»), qui souligne le fait que les Phéaciens sont aimés des dieux, qui les protègent, comme Athéna, qui protège également Ulysse. L’arrivée d’Ulysse au palais d’Alcinoos se présente donc – pour le regard et l’oreille du lecteur – sous les meilleurs auspices.

Dans la première partie de ce passage, Homère décrit le somptueux palais d’Alcinoos, palais somptueux à la fois grâce aux richesses qu’il contient et grâce aux personnes qui l’habitent, dans l’ordre et l’harmonie. Cette abondance, cet ordre se retrouvent dans le jardin du palais où la nature généreuse offre éternellement de quoi se nourrir aux Phéaciens.

Les figures de répétition produisent l’impression d’abondance (d’or, d’argent, de bronze, ou de fruits), et la répétition des compléments de lieux donne l’impression d’un vaste espace, longuement décrit, qui reflète une vision du monde : à la magie des œuvres répond la perfection de la nature, et dans cette esthétique les poètes Parnassiens, au XIXe siècle, ont pu aisément trouver une source d’inspiration.

Cette description est offerte au lecteur avant même qu’Ulysse n’entre dans le palais, et on ne le retrouve qu’à la fin de cette hypotypose, immobile et admiratif, modèle, pour le lecteur, de spectateur contemplatif ; mais le lecteur, lui, a aussi découvert, par l’écriture, les dimensions multiples que recèle ce paysage. Dans la poésie comme dans le jardin règne une harmonie fondée sur le chiffre 2, qui fait de la description un vaste diptyque, dans l’ensemble comme dans les détails ; mais l’accord entre la poésie et l’image se fonde également sur l’abondance : à l’abondance du lieu répond une poétique de l’abondance (abondance de syntagmes, abondance de figures).


Culture antique: 

Desk02 theme