Grec. Point 5 : particules et coordination

Les particules : ces petits mots constituent une des singularités du grec.

Certaines ont une valeur intensive (γε, δή, μήν expriment une insistance, mettant un ou une expression en relief), tandis que ἄν introduit un aspect conditionnel (valeur modale) ; mais la majorité d’entre elles sert à relier phrases et propositions. Dans ce dernier emploi, on peut considérer que les conjonctions de coordination font partie des particules.

« Les Anciens écrivaient de façon continue, sans séparer les mots, sans faire intervenir, à l’intérieur de la phrase ou entre les phrases, ce que nous appelons des signes de ponctuation : c’est tardivement qu’on a pris l’habitude de ménager un intervalle entre les mots. Il suffit d’avoir vu l’aspect de continuité ininterrompue que présentent également les inscriptions, les papyrus et les manuscrits (du moins les plus anciens), pour prendre une première idée du rôle indispensable que jouent ces particules […]. » (Jean Humbert, Syntaxe grecque)

« Le mot "particule", à coloration scientifique, peut surprendre, mais les grammariens n’ont rien trouvé de mieux pour nommer l’une des merveilles du grec ancien. Ces petits mots […], parfois réduits à une seule lettre par l’élision […] étaient un guide indispensable à la lecture dans l’Antiquité. […] L’apparente monotonie de nos traductions, parfois leur lourdeur, ne doit pas nous faire oublier que ces particules, si légères, donnent au dialogue sa vivacité et soulignent les nuances les plus fines et les plus subtiles de la pensée. » (Jacqueline de Romilly, Petites Leçons sur le grec ancien)

« Ces particules tiennent lieu de clin d’œil et de sémaphore. » (Joëlle Bertrand, Nouvelle Grammaire grecque)


Inutile bien sûr d’essayer d’ingurgiter tous ces mots d’un coup. Il suffit de lire cette page ; on s’y reportera par la suite pour assimiler toutes ces particules petit à petit.
Les mots à connaître en priorité sont en bleu.

Particules non-coordonnantes

ἀλλά exhortatif (attention, ἀλλά est d’abord une conjonction de coordination : voir ci-dessous).
→ Ἀλλ’ εἰπέ μοι... « Mais dis-moi… »
→ ... ἀλλ’ (οὖν)… γε... « du moins » (après une concessive sous la forme εἰ καί « même si… »)

• ἄρα, employé avec ὡς, rapporte une idée présentée comme contestable.
Ὃς δ᾽ ἂν ἄνευ μανίας Μουσῶν ἐπὶ ποιητικὰς θύρας ἀφίκηται, πεισθεὶς ὡς ἄρα ἐκ τέχνης ἱκανὸς ποιητὴς ἐσόμενος, ἀτελὴς αὐτός... « L’homme qui, sans être en proie à la folie insufflée par les Muses, arrive aux portes de la poésie persuadé que l’art suffira à faire de lui un poète, est quant à lui un poète manqué… » (Platon, Phèdre, 245a)
ἄρα employé avec εἰ : εἰ ἄρα… « si d’aventure… »

• ἆρα, interrogatif : « est-ce que… ? »
ἆρά γε ; ἆρ’ οὖν ; même sens
ἆρ’ οὐ ; « n’est-il pas vrai que… ? » (= οὔκουν... ; voir plus bas)
ἆρά μὴ... « peut-on croire que… ? »

• αὖ ou αὖθις : « à nouveau », « de nouveau », « de son côté », « à son tour »

γάρ dans l’expression du souhait : εἰ γάρ... « Ah, si… ! »
γάρ coordonnant, « en effet » : voir ci-dessous.

• γε : pur intensif, qui peut souvent se traduire par « oui ».
γε μήν : « de plus » (Xénophon) / « toutefois »
→ ἄλλ’ (οὖν)… γε... : voir ci-dessus.

δή : particule intensive et présentative, « voilà », « voilà que… »
Δή renforce l’expressivité d’un mot ou d’une expression, ainsi que l’ironie d’une formule.
δήπου sert à nuancer (« je suppose, n’est-ce pas ? »), parfois ironiquement.
καὶ δὴ καί : « et en particulier »

• ἦ : particule interrogative (« est-ce que… ? ») ou intensive (« oui, bien sûr », « oui, vraiment », « oui, juré ! »).

• μέν : particule intensive, généralement en poésie.
μέντοι : « or », « pourtant »
μέν οὖν : renchérit (πάνυ μέν οὖν, « oui, tout à fait », fréquent chez Platon) ou rectifie (« ou plutôt »).
Le plus souvent, μέν annonce un δέ, et introduit le premier élément d’une parataxe.

μήν : intensif (« assurément ») ou retrictif (« toutefois »).
καὶ μήν : « et j’ajoute que » / « pourtant ».
ἀλλὰ μήν : voir ἀλλά, plus bas.
οὐ μὴν ἀλλά : voir ἀλλά, plus bas.
γε μήν : voir γε, plus haut.

• νυν : exhortatif, à l’appui d’un impératif. Ἄγε νυν. « allons donc ! »

ποτε, adverbe de temps (« un jour », « autrefois »), peut également servir à donner à une interrogation un caractère d’impatience. Τί ποτε ; « Quoi donc ? »

τοι : ancien datif du pronom personnel συ, signifiant donc « pour toi », il permet d’interpeller l’interlocuteur : « vois-tu », « sache-le »…
τοίνυν : « eh bien ! »
τοιγάρτοι, τοιγαροῦν : « voilà pourquoi »

La coordination

La syntaxe marche sur deux jambes : l’hypotaxe (subordination) et la parataxe (coordination).

→ On peut subordonner l’un à l’autre deux groupes nominaux, notamment à l’aide des prépositions, ou deux groupes verbaux, notamment à l’aide des conjonctions de subordination.
→ La parataxe (coordination) met deux éléments sur le même plan. Nous n’envisagerons que la parataxe dans ce chapitre.

Les éléments (syntagmes) coordonnés peuvent être des mots (verbes, adjectifs, noms, adverbes…) ou des groupes de mots (groupes nominaux ou groupes verbaux).

Les coordonnants à connaître :

ἀλλά : « mais »
ἀλλὰ γάρ = « mais arrêtons-nous un instant, parce que… » ; « ce qui compte, c’est que… »
οὐδὲν ἀλλ’ἤ : « rien d’autre que »
Ἀλλ’ἤ... ; : « Est-ce à dire que… ? »
ἀλλὰ μήν : « mais j’ajoute que… », « mais oui ! », « d’ailleurs ».
οὐ γὰρ ἀλλά : « mais en fait » (mot-à-mot : « car ce n’est pas ainsi, mais… »)
οὐ μὴν ἀλλά : « néanmoins »
Emplois non-coordonnants de ἄλλα : voir ci-dessus.

• ἄρα « alors », « donc »

• ἀτάρ ou αὐτάρ : simple transition (latin autem). « Quant à… », « mais à propos… »

γάρ, particule causale : « car », « en effet »
Dans un dialogue, γάρ sert à confirmer ce qui vient d’être dit : « (tu/je) dis cela, car… »
Γάρ sert aussi à ouvrir une parenthèse.
ἀλλὰ γάρ : voir ci-dessus.
καὶ γάρ : « et de fait » (καί conjonction) / « car aussi » (καί adverbe)
καὶ γάρ τοι, καὶ γάρ οὖν : « voilà pourquoi »
οὐ γὰρ οὖν (dialogues de Platon) : « non, pas du tout ».
Εἰ γάρ : « si en effet » (γάρ coordonnant) ou « Ah ! si… » (γάρ non-coordonnant, voir ci-dessus)

• γοῦν : « en tout cas » (dérivé de οὖν)

δέ « et » (emploi additif) ou « mais » (emploi adversatif)
δ’οῦν « en tout cas »

« ou bien » (particule disjonctive)
Ἤ introduit également le complément du comparatif (autre possibilité : le génitif seul, sans préposition)

καί « et » (conjonction additive)
+ Καί employé comme adverbe : « aussi », « encore », « même »
καίτοι : « or » (en 1e position dans la phrase)
καὶ γάρ : voir γάρ.
καὶ δὴ καί : voir δή, plus haut.
καὶ μήν : voir μήν, plus haut.

οὐδέ : « et… ne pas… » (= conjonction δέ + négation οὐ)
Employé comme adverbe : « pas même »

οὖν « donc » (particule consécutive)
οὔκουν : (la négation, accentuée, l’emporte) « n’est-il pas vrai que ? » (interrogation), « bien sûr que non » (affirmation)
οὐκοῦν (la conjonction, accentuée, l’emporte) : « donc, n’est-ce pas ? »
... ἀλλ’ (οὖν)… γε... : voir ἀλλά non coordonnant.
ἆρ’ οὖν ; voir ἆρα, plus haut.
δ’οῦν : voir δέ, plus haut.
καὶ γάρ οὖν, οὐ γὰρ οὖν : voir γάρ, plus haut.
μέν οὖν : voir μέν, plus haut.

οὔτε... οὔτε… (= οὐ + τε) « à la fois pas… et (à la fois) pas… », « ni… ni… »

τε : enclitique, comme le -que latin. Il s’appuie toujours sur le mot sur lequel il porte. En poésie et parfois en prose, il s’emploie seul comme conjonction de coordination. Cependant, on le trouve rarement seul. Il s’emploie à l’appui d’une parataxe renforcée :
τε... καί... : « et » (coordination renforcée).
ἄλλοι (-αι, -α) τε... καί... : « les autres en général, et en particulier »…
τε... τε... : « à la fois »… « à la fois »…
εἴτε... εἴτε... : « soit… soit… »
οὔτε... οὔτε… : voir ci-dessus.

Ce qu’il faut savoir sur la syntaxe de la coordination

La conjonction καί sert bien sûr aussi à coordonner deux noms, deux adjectifs, etc., comme dans la célèbre expression καλὸς κἀγαθός « beau et bon » = καλὸς καὶ ἀγαθός , désignant les hommes appartenant à la noblesse.

• Deux propositions affirmatives sont coordonnées par καί.
Γελᾷ καὶ πίνει, « il rit et boit ».

La coordination καί peut être renforcée par un autre καί, ou pour la particule τε.
Καὶ γελᾷ καὶ πίνει / γελᾷ τε καὶ πίνει : « il rit et il boit à la fois ».
Voir aussi la tournure οὐ μόνον... ἀλλὰ καί... « non seulement… mais encore… » (non solum… sed etiam…).



Proposition négative suivie d’une proposition affirmative : coordination par ἀλλά « mais ». Οὐ γελᾷ, ἀλλὰ πίνει, « il ne rit pas, mais il boit ».

Proposition affirmative suivie d’une proposition négative : coordination par καί οὐ, «et ne pas». Γελᾷ καὶ οὐ πίνει, « il rit et ne boit pas ».

Deux propositions négatives sont coordonnées par οὐδέ, «et ne pas». Οὐ γελᾷ οὐδὲ πίνει, « il ne rit pas et ne boit pas ».
Οὐδέ s’emploie aussi comme adverbe négatif : « (ne) pas même » , « (ne) pas non plus ».

Il est possible de renforcer la coordination, grâce à οὔτε... οὔτε... « à la fois… ne pas… et à la fois… ne pas… », « ni… ni… » Οὔτε γελᾷ οὔτε πίνειs. « Il ne rit ni ne boit. »
Selon le mode du verbe, la négation μή peut remplacer la négation οὐ : μηδέ, μήτε.


Μέν... δέ...

• La parataxe μέν... δέ... permet d’établir un parallélisme, qui peut être adversatif (= exprimant une opposition) :
Πέφυκεν ἡ μὲν δύναμις ἐν νεωτέροις, ἡ δὲ φρόνησις ἐν πρεσβυτέροις εἶναὶ. (Aristote)
La plupart du temps, il est exclu de traduire μέν... δέ... par « d’une part… d’autre part… », formulation trop lourde. L’expression « tandis que » est souvent habile.

Avec la négation οὐ, signifiant dans ce cas de figure « il n’est pas vrai de dire que » :
• Οὐ γὰρ δίκαιος μέν ἐστι, ἐγὼ δὲ ἀδικῶ. « Il n’est pas vrai de dire que lui est juste, alors que moi, je serais en faute. »
• Οὐ πολὺ μὲν ἐσθίει, ὀλιγὸν δὲ πίνει. « Il est faux de dire qu’il mange beaucoup et qu’il boit peu. » (tout est faux, ou tout est vrai)

Noter que des syntagmes coordonnés entre eux peuvent être subordonnés à un élément extérieur, par exemple à une proposition principale.
• Ἐσθίει καὶ πίνει, « il mange et il boit » → Δυνατόν ἐστι πολὺ μὲν ἐσθίειν, ὀλιγὸν δὲ πίνειν. « Il est possible de manger beaucoup mais de boire peu. »
Parataxe adversative (opposition entre deux idées) :
• Δεῖ δὲ βλάβην μὲν ἀπ᾽ αὐτοῦ μηδεμίαν, ὠφελίαν δὲ ἀμφοῖν γίγνεσθαι. (Platon, Phèdre, 234c.) « De cette relation (= αὐτοῦ, au neutre, qui désigne une relation entre Phèdre et d’hypothétiques amants) ne doit résulter aucun préjudice, mais un intérêt pour les deux amants. »

On peut trouver deux ou plusieurs coordinations emboîtées.
• Βούλεται πολὺ μὲν ἐσθίειν, ὀλιγὸν δὲ πίνειν, ἔξεστι δ’ αὐτῷ ὀλιγὸν μὲν ἐσθίειν, πολὺ δὲ πίνειν. «Il veut manger beaucoup et boire peu, mais il a la permission de manger peu et de boire beaucoup.»

La parataxe complexe coordonne deux éléments comportant en leur sein une subordination.
Un vieil homme infirme et pauvre défend la pension qu’il perçoit : il propose à son accusateur d’échanger sa fortune contre la sienne. Οὐ δεινόν ἐστι νῦν μὲν κατηγορεῖν ὡς διὰ πολλὴν εὐπορίαν ἐξ ἴσου δύναμαι συνεῖναι τοῖς πλουσιωτάτοις, εἰ δὲ ὧν ἐγὼ λέγω τύχοι τι γενόμενον, ὁμολογεῖν ἄν με τοιοῦτον εἶναι καὶ ἔτι ἀπορώτερον; (Lysias, Pour l’invalide) « N’est-il pas scandaleux (oὐ δεινόν ἐστι) qu’il m’accuse maintenant (νῦν μὲν κατηγορεῖν) de pouvoir (ὡς δύναμαι), grâce à des ressources considérables (διὰ πολλὴν εὐπορίαν), rivaliser avec les plus riches (ἐξ ἴσου συνεῖναι τοῖς πλουσιωτάτοις), alors que si (εἰ δὲ) par hasard ce que je propose (ὧν ἐγὼ λέγω) venait à se réaliser (τύχοι τι γενόμενον), il reconnaîtrait (ὁμολογεῖν ἄν) que je suis tel (με τοιοῦτον εἶναι) et même plus dépourvu encore (καὶ ἔτι ἀπορώτερον) ? »

Noter enfin l’emploi de μέν… δέ… en appui de l’article : ὁ μέν... ὁ δέ… (ou ὅ μέν... ὅ δέ…, avec un accent sur l’article) : « l’un…, l’autre… » Tournure d’emploi extrêmement courant, à connaître!

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