Grec, point 26. Le système conditionnel

Les exemples ci-dessous seront inspirés d’une phrase de Diodore de Sicile, auteur d’une vaste Bibliothèque historique.

Ἐάν τις τοῖς λόγοις κατατολμήσας βιάζηται τὴν ἐνάργειαν, ἥ γε φύσις τῶν πραγμάτων οὐδαμῶς συγχωρήσει. (I, 40)
→ « Si quelqu’un (ἐάν τις) par son langage (τοῖς λόγοις) avec audace (κατατολμήσας, participe aoriste de κατα-τολμάω-ῶ faire preuve d’audace) fait violence (βιάζηται, subjonctif présent) à l’évidence (τὴν ἐνάργειαν), soyons sûrs (γε) que la nature (ἥ φύσις) des faits (τῶν πραγμάτων) n’y consentira (συγχωρήσει) nullement (οὐδαμῶς). »

Hypothèse ouverte (réalité, éventualité, possibilité)

Une hypothèse ouverte suppose une condition
• soit avérée → le réel,
• soit probable → l’éventuel,
• soit seulement possible → le potentiel.

Le propre du subjonctif est d’exprimer une éventualité ; le propre de l’optatif est d’exprimer une possibilité. Quant au réel, c’est le domaine de l’indicatif.

Ce constat simple est un peu compliqué par le fait que le même mode verbal n’est pas toujours utilisé dans la proposition conditionnelle et dans la proposition principale, mais aussi par les questions suivantes :
• Dans quelle proposition faut-il utiliser la particule ἄν ?
• Quelle négation employer ?

Certaines propositions qui ne sont pas précisément des propositions conditionnelles (notamment des relatives et des temporelles) peuvent posséder une valeur conditionnelle.
→ Proposition relative : « J’aime celui qui m’aime », φιλῶ ὃς ἂν με φιλῇ.
→ Circonstancielle de temps : ἡ ὑγίεια δέ, ὅταν εἰς ἓν συνταχθῇ τὸ σῶμα, καὶ κάλλος, ὅταν ἡ τοῦ ἑνὸς τὰ μόρια κατάσχῃ φύσις· καὶ ἀρετὴ δὲ ψυχῆς, ὅταν εἰς ἓν καὶ εἰς μίαν ὁμολογίαν ἑνωθῇ. (Plotin) « Il y a santé, quand le corps est coordonné dans l’un ; de même il y a beauté, quand la nature de l’un rassemble ses parties ; enfin il y a vertu de l’âme, quand elle tend vers l’unité et vers un même accord. »

Une hypothèse réelle est exprimée à l’indicatif ; le temps dépend de celui de la situation évoquée dans la phrase.


CONDITION AVÉRÉE, HYPOTHÈSE REELLE

Proposition subordonnée

Proposition principale

mode mode
Indicatif négation οὐ indicatif négation οὐ
Εἰ τις βιάζεται τὴν ἐνάργειαν, ...
Si quelqu’un force l’évidence…
Εἰ τις βιάσεται τὴν ἐνάργειαν, ...
Si quelqu’un force (à l’avenir) l’évidence…
Εἰ τις ἐβιάσατο τὴν ἐνάργειαν, ...
Si quelqu’un a forcé l’évidence…
... ἡ φύσις οὐ συγχωρεῖ.
… la nature n’est pas d’accord.
... ἡ φύσις οὐ συγχωρήσει.
… la nature ne sera pas d’accord.
... ἡ φύσις οὐ συνεχώρησε.
… la nature n’a pas été d’accord.


■ Οὐ γὰρ ἀναγκαῖον, εἰ τέρπει τὸ ἔργον ὡς χάριεν, ἄξιον σπουδῆς εἶναι τὸν εἰργασμένον. (Plutarque, Vie de Périclès)
« Il n’est pas nécessaire que, si l’œuvre nous enchante par ses grâces, son auteur soit digne d'intérêt. »

■ À propos de Périclès. Θαυμαστὸς οὖν ὁ ἀνὴρ [...] εἰ τῶν αὑτοῦ καλῶν ἡγεῖτο βέλτιστον εἶναι τὸ μήτε φθόνῳ μήτε θυμῷ χαρίσασθαι. (Plutarque, Vie de Périclès) « Cet homme fut admirable [...] s’il est vrai qu’il considérait comme le plus grand de ses mérites de n’avoir cédé ni à l’envie ni à la colère. »

■ … εἰ δὲ μὴ βουλήσομαι,
κακὴ φανοῦμαι καὶ φιλόψυχος γυνή. (Euripide, Hécube, v. 347-348)
« … si je ne le veux pas, / je passerai pour une femme lâche et attachée à la vie. »

Une hypothèse éventuelle est exprimée au subjonctif. Une éventualité peut être présente ou future : cela dépend du verbe de la proposition principale, qui lui n’est pas au subjonctif, mais à l’indicatif.
Un aoriste dans la subordonnée peut avoir une valeur temporelle, correspondant à l’antériorité.
Attention, le subjonctif ne peut se traduire en français que par l’indicatif présent ou futur.


CONDITION PROBABLE, HYPOTHÈSE ÉVENTUELLE

Proposition subordonnée

Proposition principale

mode mode
Subjonctif avec ἄν négation μή indicatif présent ou futur négation οὐ
Ἐάν τις βιάζηται τὴν ἐνάργειαν
Si quelqu’un force l’évidence…
Ἐάν τις βιάσηται τὴν ἐνάργειαν
Si quelqu’un a forcé l’évidence…
... ἡ φύσις οὐ συγχωρεῖ.
… la nature n’est pas d’accord.
... ἡ φύσις οὐ συγχωρήσει.
… la nature ne sera pas d’accord.


■ Ἐὰν γὰρ ἐμὲ ἀποκτείνητε, οὐ ῥᾳδίως ἄλλον τοιοῦτον εὑρήσετε. (Platon, Apologie de Socrate). « Si, en effet, vous me tuez, vous ne trouverez pas facilement quelqu’un d’autre comme moi. »

■ Ἀνάγκη πᾶν τὸ φαινόμενον, ἄν τε χρήσιμον ἄν τ' ἄχρηστον , θεωρεῖν. (Plutarque, Vie de Périclès) « Il est nécessaire que nous regardions tout ce qui visible, qu’il soit utile ou inutile. »

■ Οὐχ οἷόν τε ἰσχυρὰν φιλίαν γενέσθαι ἐὰν μή τις ἐρῶν τυγχάνῃ (Platon, Phèdre) « Il est impossible qu’une solide amitié existe si quelqu’un n’est pas amoureux. »

■ Ἂν δέ ποτε καὶ ἀφροδισιάσαι τὸ σῶμά μου δεηθῇ, οὕτω μοι τὸ παρὸν ἀρκεῖ. (Xénophon, Banquet) « Si d’aventure mon corps a besoin du plaisir de l’amour, je me contente ainsi de ce qui se présente. »

■ Ἐάν τι ὄναρ ἀγαθὸν ἴδῃς, τοῖς ἀποτροπαίοις θύεις ; (Xénophon, Banquet) « Si tu fais un songe favorable, sacrifies-tu aux dieux qui éloignent le mauvais sort ? »

■ L’éventuel peut s’employer dans une proposition relative, comme dans cette phrase sur les amoureux : τούτους μάλιστά φασιν φιλεῖν ὧν ἂν ἐρῶσιν (Platon, Phèdre). « Ils disent aimer les personnes qu’ils désirent ».

■ Οἳ ἂν αὐτῷ ἀρέσκωσι τούτοις συνὼν διατελεῖ. (Xénophon, Banquet) « Il passe tout son temps en compagnie de ceux qui lui plaisent. »

■ Ὅταν (subordonnant ὅτε + ἄν) τις τοιαῦτα λέγῃ περὶ θεῶν, χαλεπανοῦμέν (futur de χαλεπαίνω) τε καὶ χορὸν οὐ δώσομεν (futur de δίδωμι), οὐδὲ τοὺς διδασκάλους ἐάσομεν (futur de ἐάω-ῶ) ἐπὶ παιδείᾳ χρῆσθαι τῶν νέων... (Platon, République, II. 383c)
« Quand quelqu’un proférera de tels mensonges au sujet des dieux, nous nous fâcherons et nous lui refuserons un chœur, et nous ne permettrons pas aux maîtres de s’en servir pour l’éducation de la jeunesse. »

Une hypothèse potentielle s’exprime à l’aide de l’optatif, dans les deux propositions. Le temps des verbes a une valeur d’aspect : un optatif aoriste ne peut pas traduire l’antériorité, contrairement au subjonctif aoriste.
Attention, l’optatif ne peut se traduire en français que par l’imparfait dans la subordonnée et le conditionnel présent en principale.


CONDITION POSSIBLE, HYPOTHÈSE POTENTIELLE

Proposition subordonnée

Proposition principale

mode mode
Optatif négation μή Optatif avec ἄν négation οὐ
Εἰ τις βιάζοιτο τὴν ἐνάργειαν
Εἰ τις βιάσαιτο τὴν ἐνάργειαν
Si quelqu’un forçait l’évidence…
... ἡ φύσις οὐκ ἂν συγχωροίη.
… la nature ne serait pas (ou ne saurait être) d’accord.


Hypothèse fermée (irréelle)

Une hypothèse peut être rejetée dans l’irréalité, soit dans le présent, dans le passé.
L’irréel du présent s’exprime en grec par l’indicatif imparfait, et se traduit en français par le conditionnel présent. Il y a donc ambiguïté en français, puisque le conditionnel présent correspond également au potentiel
L’irréel du passé s’exprime en grec par l’indicatif aoriste, et se traduit en français par le conditionnel passé.

Attention, le grec possède également une notion de potentiel dans le passé (« si quelqu’un avait forcé l’évidence [et c’était possible], la nature n’aurait pas été d’accord. »), exprimée par l’indicatif imparfait. Εἰ τις ἐβιάζετο τὴν ἐνάργειαν... ἡ φύσις οὐκ ἂν συνεχώρει. Devant cette phrase, il faut se demander s’il s’agit d’un irréel du présent ou d’une possibilité dans le passé.


CONDITION IMPOSSIBLE, HYPOTHÈSE IRRÉELLE DANS LE PRÉSENT

Proposition subordonnée

Proposition principale

mode mode
Indicatif imparfait négation μή Indicatif imparfait avec ἄν négation οὐ
Εἰ τις ἐβιάζετο τὴν ἐνάργειαν
Si quelqu’un forçait l’évidence…
... ἡ φύσις οὐκ ἂν συνεχώρει.
… la nature ne serait pas d’accord.



CONDITION IMPOSSIBLE, HYPOTHÈSE IRRÉELLE DANS LE PASSÉ

Proposition subordonnée

Proposition principale

mode mode
Indicatif aoriste négation μή Indicatif aoriste avec ἄν négation οὐ
Εἰ τις ἐβιάσατο τὴν ἐνάργειαν
Si quelqu’un avait forcé l’évidence…
... ἡ φύσις οὐκ ἂν συνεχώρησε.
… la nature n’aurait pas été d’accord.


Hypothèse exprimée par un infinitif

Avec les formes non conjuguées du verbe que sont l’infinitif et participe, accompagnés de ἄν, le temps exprime les différentes modalités de l’expression d’une hypothèse.

temps du verbe valeur hypothétique
présent ou parfait + ἄν potentiel
ou irréel du présent (parfois du passé)
aoriste + ἄν potentiel
ou irréel du passé


■ Ἔφη λυπεῖν τὸν θεὸν ἐν τῇ χώρᾳ μένων· οὐ γὰρ ἂν αὐτῷ τοιαῦτα προστάττειν κατὰ τὸν ὕπνον. « Il disait qu’il contrariait le dieu en restant dans le pays ; sinon, il ne lui aurait pas adressé de telles paroles en songe. » (Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, I, 65)

Hypothèse exprimée par un participe

Le participe peut exprimer lui aussi une hypothèse. Il s’accompagne alors de ἄν lorsqu’il correspond au verbe principal. Le temps n’exprime que l’aspect.

■ Οἱ ἐπὶ τῆς θεραπείας τοῦ βασιλέως τεταγμένοι παρεβοήθουν ἀγεννῶς ὡς ἂν οἰνωμένοι… « Les hommes préposés à la garde du roi ne lui venaient en aide que mollement, comme s’ils étaient avinés. » (Diodore, Bibliothèque historique, I, 57) La conjonction ὡς ajoute à l’expression de la condition celle de la comparaison (« comme si »).

Dernière remarque, qui concerne la traduction.
Revenons à la phrase de Diodore de Sicile : Ἐάν τις τοῖς λόγοις κατατολμήσας βιάζηται τὴν ἐνάργειαν, ἥ γε φύσις τῶν πραγμάτων οὐδαμῶς συγχωρήσει. Philippe Remacle publie sur son site la traduction du savant Jean-Chrétien-Ferdinand Hœfer (1811-1878) : « Et ceux qui, par leurs raisonnements, oseraient aller contre l'évidence, ne parviendraient jamais à changer la nature des choses. » L’éventuel est traduit par un conditionnel présent, ce qui prouve que les traducteurs peuvent prendre parfois des libertés.
http://remacle.org/bloodwolf/historiens/diodore/livre1b.htm

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