Grec. Lecture : du bon usage du souvenir (Plutarque)

Plutarque, dont la fille aînée vient de mourir, adresse à sa femme cette consolation.
Sur la traduction de La Boétie, la lettre de Montaigne à sa femme et la parodie de Céline dans Voyage au bout de la nuit : Jean Vignes, « Sur trois reprises de la consolation de Plutarque à sa femme » (Exercices de rhétorique).
http://journals.openedition.org/rhetorique/545
Lire Michaël Foessel,
Le Temps de la consolation (2017).

1. Πειρῶ δὲ τῇ ἐπινοίᾳ μεταφέρουσα σεαυτὴν ἀποκαθιστάναι πολλάκις εἰς ἐκεῖνον τὸν χρόνον,
2. ἐν ᾧ, μηδέπω τοῦ παιδίου τούτου γεγονότος, μηδὲν ἔγκλημα πρὸς τὴν τύχην εἴχομεν,
3. εἶτα τὸν νῦν καιρὸν τοῦτον ἐκείνῳ συνάπτειν,
4. ὡς ὁμοίων πάλιν τῶν περὶ ἡμᾶς γεγονότων.
5. Ἐπεὶ τὴν γένεσιν, ὦ γύναι, τοῦ τέκνου δυσχεραίνειν δόξομεν
6. ἀμεμπτότερα ποιοῦντες αὑτοῖς τὰ πρὶν ἐκείνην γενέσθαι πράγματα.
7. Τὴν δ´ ἐν μέσῳ διετίαν ἐξαιρεῖν μὲν οὐ δεῖ τῆς μνήμης,
8. ὡς δὲ χάριν καὶ ἀπόλαυσιν παρασχοῦσαν ἐν ἡδονῇ τίθεσθαι
9. καὶ μὴ τὸ μικρὸν ἀγαθὸν μέγα νομίζειν κακόν,
10. μηδ´, ὅτι τὸ ἐλπιζόμενον οὐ προσέθηκεν ἡ τύχη, καὶ περὶ τοῦ δοθέντος ἀχαριστεῖν.
11. Ἀεὶ μὲν γὰρ ἡ περὶ τὸ θεῖον εὐφημία, καὶ τὸ πρὸς τὴν τύχην ἵλεων καὶ ἀμεμφὲς, καλὸν καὶ ἡδὺν ἀποδίδωσι καρπόν,
12. ἐν δὲ τοῖς τοιούτοις ὁ μάλιστα τῆς μνήμης τῶν ἀγαθῶν ἀπαρυτόμενος
13. καὶ τοῦ βίου πρὸς τὰ φωτεινὰ καὶ λαμπρὰ μεταστρέφων καὶ μεταφέρων ἐκ τῶν σκοτεινῶν καὶ ταρακτικῶν τὴν διάνοιαν,
14. ἢ παντάπασιν ἔσβεσε τὸ λυποῦν
15. ἢ τῇ πρὸς τοὐναντίον μίξει μικρὸν καὶ ἀμαυρὸν ἐποίησεν.

Plutarque, Consolation à sa femme


1. Πειρῶ δὲ τῇ ἐπινοίᾳ μεταφέρουσα σεαυτὴν ἀποκαθιστάναι πολλάκις εἰς ἐκεῖνον τὸν χρόνον,
• πειρῶ : impératif présent de πειράομαι-ῶμαι (moyen), essayer
• ἐκεῖνον : démonstratif désignant une chose absente ou éloignée

2. ἐν ᾧ, μηδέπω τοῦ παιδίου τούτου γεγονότος, μηδὲν ἔγκλημα πρὸς τὴν τύχην εἴχομεν,
• γεγονώς : participe parfait de γίγνομαι devenir ou (ici) naître
• Τοῦ παιδίου τούτου γεγονότος : génitif absolu = subordonnée circonstancielle.

3. εἶτα τὸν νῦν καιρὸν τοῦτον ἐκείνῳ συνάπτειν,
• Tout ce qui se trouve entre un article et un substantif (enclave) est complément de ce substantif. Τὸν νῦν καιρὸν : l’instant présent
• συνάπτειν dépend de πειρῶ

4. ὡς ὁμοίων πάλιν τῶν περὶ ἡμᾶς γεγονότων.
• ὡς + génitif absolu : « comme si » + conditionnel
• τῶν περὶ ἡμᾶς γεγονότων : les choses qui nous sont arrivées. Περὶ ἡμᾶς entre τῶν et γεγονότων (enclave).

5. Ἐπεὶ τὴν γένεσιν, ὦ γύναι, τοῦ τέκνου δυσχεραίνειν δόξομεν
• ἐπεί est employé ici comme conjonction de coordination : « en effet ».

6. ἀμεμπτότερα ποιοῦντες αὑτοῖς τὰ πρὶν ἐκείνην γενέσθαι πράγματα.
• ἀμεμπτός, ός, όν : irréprochable (de μέμφω reprocher). Ἀμεμπτόν τι ποιεῖν : considérer comme irréprochable, ôter à qch tout motif de reproche.
• πρίν + prop. infinitive : avant que. Attention, πρὶν ἐκείνην γενέσθαι est enclavé.
• αὑτοῖς = ἡμῖν αὐτοῖς (pronom réfléchi)

7. Τὴν δ´ ἐν μέσῳ διετίαν ἐξαιρεῖν μὲν οὐ δεῖ τῆς μνήμης,
• ἡ διετία, ας : durée de deux ans
• ἐν μέσῳ (enclave)
• ἐξαιρεῖν + génitif : enlever de

8. ὡς δὲ χάριν καὶ ἀπόλαυσιν παρασχοῦσαν ἐν ἡδονῇ τίθεσθαι
• τίθεμαι ἐν + datif : compter comme. Le complément d’objet de ce verbe est encore τὴν διετίαν (τίθεσθαι ).
• les infinitifs τίθεσθαι, νομίζειν et ἀχαριστεῖν sont coordonnés à ἐξαιρεῖν : il faut donc leur donner la même fonction.

9. καὶ μὴ τὸ μικρὸν ἀγαθὸν μέγα νομίζειν κακόν,

10. μηδ´, ὅτι τὸ ἐλπιζόμενον οὐ προσέθηκεν ἡ τύχη, καὶ περὶ τοῦ δοθέντος ἀχαριστεῖν.
• ὅτι : que, ou parce que. Faire le bon choix.
• δοθείς : participe de δίδωμι, indicatif ἔδοθην (aoriste passif).
• καί adverbe : aussi, même.
• ἀχαριστέω-ῶ : être ingrat.

11. Ἀεὶ μὲν γὰρ ἡ περὶ τὸ θεῖον εὐφημία, καὶ τὸ πρὸς τὴν τύχην ἵλεων καὶ ἀμεμφὲς, καλὸν καὶ ἡδὺν ἀποδίδωσι καρπόν,
• ἵλεως, ω (déclinaison attique) : favorable
• ἀμεμφής : cf. plus haut ἀμεμπτός (figure dérivative)
• ὁ καρπός, οῦ : le fruit

12. ἐν δὲ τοῖς τοιούτοις ὁ μάλιστα τῆς μνήμης τῶν ἀγαθῶν ἀπαρυτόμενος
• enclave entre ὁ et ἀπαρυτόμενος, à bien analyser. Ἀπαρύτομαι (moyen) : puiser à (non « éprouver un affaiblissement », Bailly) + génitif
• τῶν ἀγαθῶν : soit masculin, soit neutre. Faire le bon choix!

13. καὶ τοῦ βίου πρὸς τὰ φωτεινὰ καὶ λαμπρὰ μεταστρέφων καὶ μεταφέρων ἐκ τῶν σκοτεινῶν καὶ ταρακτικῶν τὴν διάνοιαν,
• τοῦ βίου : complément de τὰ φωτεινὰ καὶ λαμπρὰ.
• τὴν διάνοιαν : complément d’objet de μεταστρέφων et de μεταφέρων.
• τῶν σκοτεινῶν et ταρακτικῶν : même question que pour τῶν ἀγαθῶν (12).

14. ἢ παντάπασιν ἔσβεσε τὸ λυποῦν
• ἔσβεσε : aoriste (sigmatique) de σβέννυμι éteindre.

15. ἢ τῇ πρὸς τοὐναντίον μίξει μικρὸν καὶ ἀμαυρὸν ἐποίησεν.
• non, μίξει n’est pas un verbe : ἡ μίξις le mélange. Attention à l’enclave.
• ἀμαυρός, ά, όν : obscur, ou faible

1. Essaie, par la pensée te déplaçant toi-même, de (te) rétablir souvent en ce temps
→ Essaie de te déplacer par l’imagination pour te reporter fréquemment en ce temps



2. dans lequel, pas encore cet enfant étant né, aucun grief contre le sort nous n’avions,
→ où, puisque ton enfant n’était pas encore né, nous n’avions aucun grief contre le destin,



3. ensuite, de rapprocher de celui-là (ἐκείνῳ) ce moment de maintenant,
→ puis de rapprocher le moment présent de ce temps éloigné,



4. comme si semblables de nouveau les choses à propos de nous étaient devenues.
→ comme si notre situation était redevenue semblable.



5. En effet, de la naissance de l’enfant, femme, être mécontents nous paraîtrons
→ En effet nous paraîtrons, ma femme, déplorer la naissance de notre enfant



6. en rendant à nous-mêmes (à nos yeux) plus irréprochables les choses d’avant cette naissance.
→ en nous représentant comme plus parfaite l’époque qui précéda sa naissance.



7. Mais la durée de deux ans dans l’intervalle effacer il ne faut pas de la mémoire,
→ Or, cette période de deux ans, il ne faut pas l’effacer de notre mémoire,



8. mais, ayant fourni joie et jouissance, (le) compter comme un bonheur
→ mais, puisqu’elle fut source de joie et de bonheur, la mettre au compte du plaisir,



9. et non pas le petit/court bien un grand mal considérer,
→ et non estimer un court bienfait comme un grand malheur



10. ni, parce que ce qui est espéré le sort ne l’a pas mis en supplément, aussi au sujet de ce qui fut donné être ingrat.
→ ni, sous prétexte que le destin ne nous a pas offert par surcroît l’objet de notre espérance, faire preuve d’ingratitude également au sujet de ce qui nous fut donné.



11. Toujours en effet la louange à propos du divin et la douceur (le doux, adj. substantivé) et l’absence de reproches (le fait de ne pas faire de reproches, adj. subst.) envers le sort donnent un fruit beau et agréable,
→ En effet, invariablement, la reconnaissance pour les bienfaits reçus des dieux et, pour les coups du sort, la douceur alliée à l’absence de reproches, donnent un fruit aussi beau que délectable,



12. et dans de telles (situations) celui qui le plus puise dans la mémoire des biens,
→ et dans les situations de ce genre celui qui puise le plus dans ses bons souvenirs,



13. vers les (choses) lumineuses et brillantes tournant et déplaçant la pensée, hors des (choses) sombres et sources de trouble,
→ tournant et transportant sa pensée vers les aspects lumineux et brillants de sa vie au lieu des aspects sombres et angoissants,



14. soit complètement éteint le chagrin
→ soit éteint tout à fait son chagrin,



15. soit, par le mélange avec le contraire, petit et faible le rend.
→ soit, en le mêlant avec son contraire, l’amenuise et l’affaiblit.


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