Trois critiques de la guerre (exercice pour la dissertation)

Les citations suivantes expriment trois critiques de la guerre, mais elles procèdent de trois points de vue différents. Cet exercice vise à permettre de circonscrire précisément chaque point de vue, et de constituer une base pour une dissertation.

Citation n°1

« Un jour vient, et tout nous signifie qu’il est proche, où l’humanité est assez organisée, assez maîtresse d’elle-même, pour pouvoir répondre par la raison, la négociation et le droit, des conflits de ses groupements et de ses forces. Et la guerre détestable et grande tant qu’elle est nécessaire, est atroce et scélérate quand elle commence à paraître inutile. » (Jean Jaurès, discours prononcé à la distribution des prix du lycée d’Albi, 1903) La guerre et la raison sont-elles contradictoires ?

Citation n°2

« Le guerre n’est jamais faite ; elle est toujours subie. Qui ne veut point la paix de toutes ses forces subira la guerre. Et quand vos préférences seraient toutes pour la paix, cela ne changera rien, car le mauvais boxeur préfère ne pas recevoir de coups de poing ; et le pianiste faible préfère ne pas manquer la note ; mais il attend, bien vainement, que les forces extérieures jouent la juste note au moment convenable. » (Alain, Vigiles de l’esprit, 1942)

Citation n°3

« Pourquoi me tuez-vous ? – Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l’autre côté de l’eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, et cela serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave et cela est juste. » (Blaise Pascal, Pensées. Présentation du brouillon : site penseesdepascal.fr, , CNRS-BNF. Commentaire de ce passage par Philippe Sellier : «L'Ordre de la concupiscence», dans Pascal et saint Augustin, 1980/1995, p. 209)

Pour chaque sujet :
- Définir le cadre : thème, contexte, perspective, présupposés.
- Élucider les notions-clés
- Expliquer les métaphores (sujets 2 et 3)
- Indiquer les enjeux.
Ce travail permet de ne pas paraphraser, mais d'expliquer la pensée de l'auteur.

Ensuite, formuler une problématique : poser le problème précis et singulier que pose chaque citation. Ne pas confondre la problématique avec une contradiction («Ne pourrait-on pas, au contraire, penser que...?»)

Enfin, proposer un plan de dissertation, c'est-à-dire trois thèses. Une thèse est une réponse à la question et un parti pris (en gros, «oui» ou «non»). Le plan est dialectique : il oppose trois opinions, trois points de vue, à la manière de trois personnes en désaccord qui se réuniraient pour débattre en parlant chacun à son tour.

Directions à suivre pour traiter ces trois sujets

Citation n°1

  • Le thème : le rapport entre la guerre et la raison.
  • La tonalité : prophétique, voire apocalyptique. "Un jour vient, et tout nous signifie qu’il est proche..."
  • Le contexte : l'homme politique qu'est Jean Jaurès est engagé dans une réflexion sur la paix. En 1908, il contribuera à un ouvrage collectif sur la Révolution française, étant l'auteur, entre autres, de la partie consacrée à la guerre de 1870 («La Guerre franco-allemande», dans La Guerre franco-allemande (1870-1871). La Commune, t. XI de l’Histoire socialiste, Paris, Rouff, 1908). Jaurès y analyse les origines de cette guerre et réfléchit aux conditions d'une paix possible avec l'Allemagne. Son pacifisme est assez courageux dans le contexte dans lequel il écrit : il lui vaut en effet, venant de sa droite, le reproche de trahison. Pour lui, la guerre franco-allemande s'explique par les rapports entre ces nations dans la longue durée, depuis Frédéric II. La révolution de 1848 aurait pu permettre aux deux nations de surmonter leurs différends, mais elle a échoué, et les fiertés nationales se sont muées en "vanité ombrageuse et jalouse". Jaurès voit les principales causes de la guerre dans certaines manœuvres de politique intérieure, dans le deux pays : elle fut le résultat du "sombre flot de folie qui montait", qu'aucune digue n'arrêta. Il parle d' "explosion", de "réveil des haines sommeillantes" et de "passions tumultueuses". Les passions ont remplacé la raison. La réception de ce texte atteste les risques que prend Jaurès en formulant cette thèse : sa vision de la guerre est loin d'être dominante (voir Raymond Huard, "La Guerre franco-allemande: qu'a voulu démontrer Jaurès ?", dans les Cahiers Jaurès, n° 197, 2010).
    En 1911, Jaurès publie L'Armée nouvelle, ouvrage dans lequel il critique l'organisation de l'armée, à un moment de forte tension entre l'Allemagne et la France pour la colonisation du Maroc. Pour lui, l'armée républicaine a une vocation essentiellement défensive et dissuasive (c'est la guerre "détestable et grande", dans notre citation), et ne doit pas favoriser la guerre ; il prône également une révolution pacifique, non par la violence mais par des réformes.
  • Noter que cette préférence pour la guerre défensive s'inscrit dans une longue tradition qui remonte à Platon et Aristote. La guerre offensive est l'effet des mauvaises passions ; la défense de son territoire et de ses intérêts est, au contraire, un acte de raison.
  • Les présupposés de la pensée de Jaurès dans la conférence de 1903 : le pacifisme et le rationalisme universaliste. La notion-clé est celle de raison. L'enjeu essentiel est de savoir si guerre et raison se contredisent. La raison pouvant être considérée comme extérieure à la guerre (la raison politique) ou comme faisant partie de celle-ci, il est possible de fonder sur cette distinction une partie de la discussion.

Citation n°2

  • Le thème de cette réflexion est le rapport entre la guerre et la paix ; et ce rapport est un rapport de force. Le style d'Alain est celui du pédagogue, du professeur qu'il fut au lycée Henri-IV : voir l'utilisation des métaphores.
  • Le pacifisme d'Alain est développé dans un pamphet publié en 1921 : Mars ou la guerre jugée. Le philosophe s'était engagé volontairement en 1914, alors qu'il était libre de toute obligation militaire ; cela ne l'empêche pas démonter la mécanique de la guerre, cette "catastrophe périodique". Que la guerre soit violente est une évidence, qu'il est inutile de développer, également, dans cette dissertation. Ce qui intéresse Alain, c'est le poids d'une sorte de destin qui accable les hommes par le bras de l'autorité (le galon) et par le pouvoir des passions. La guerre est un "dieu vaniteux, triste et méchant" : dans Mars, Alain cite d'ailleurs Joseph de Maistre. Comme dans le cas de Jaurès, le pacifisme d'Alain lui attire de vives critiques.
  • Il faut préciser, pour bien comprendre cet extrait de Vigiles de l'esprit, ce qu'Alain entend par "passions". "Quand un danseur de corde tombe dans le filet, où il rebondit comme une balle, il n'est plus homme en cela, ni danseur, mais chose parmi les choses, et livré aux forces extérieures. La pesanteur qui agit continuellement et qui le tire sans se lasser, reprend l'empire dès que l'industrie tâtonne et dès que l'attention se relâche." Les passions humaines relèvent de cette "pesanteur", et de non de "quelque volonté mauvaise". Alain prend un autre exemple,is celui de l'homme qui cède à la peur : ne serait-il pas absurde de lui reprocher de vouloir céder à la peur ? Puis il considère les vices, que la tradition chrétienne appelle "péchés". "Dès que l'homme ne se dirige plus, les forces extérieures le reprennent." Les moralistes et les politiques se demandent de quel côté ils pourront bien tomber : "les forces décident"...
    Le philosophe affirme donc paradoxalement que la réflexion a d'étroites limites : "Qui délibère oublie de vouloir ; et qui oublie de vouloir ne doit point s'étonner que les choses n'aient point égard à lui. Considérez d'après cela nos politiques ; ils aiment mieux la paix que la guerre, comme ils disent, et là-dessus je les crois ; tout à fait à la manière de ceux qui aiment mieux le beau temps que la pluie.
    Appliquée à la guerre, cette idée donne ceci : "la paix est œuvre d'homme ; et la guerre n'est œuvre de personne. Où l'œuvre de paix manque, la guerre aussitôt paraît. C'est comme la fausse note pour le pianiste, et comme la chute pour le danseur de corde. L'injustice est l'œuvre des forces extérieures."
  • Alain met ses pas dans ceux de Platon, qui fait dire à Socrate que "Nul n'est méchant volontairement" (Gorgias) La violence guerrière est donc une force qu'on subit passivement, même si cette force prend sa source en nous-mêmes. La paix, en revanche, exige un travail, un effort de la volonté : c'est une conquête plus méritante, voire héroïque que la guerre.
  • La clé du problème est donc dans l'opposition entre agir et subir, entre action et passion. Le mot "passion" doit être pris ici dans son sens étymologique (ce qu'on subit).

Citation n°3

"Nous n'avons ni vrai ni bien que en partie, et mêlé de mal et de faux." Pessimisme de Pascal sur la condition humaine : source, saint Augustin. Voir La Rochefoucauld. C'est pourquoi Pascal n'admet pas même l'argument de la légitime défense : même s'il est compréhensible et naturel que l'homme tue pour se défendre, son geste n'en demeure pas moins un mal. Pessimisme existentiel. Le droit de la guerre est critiqué avec la même virulence que le droit de la propriété. Après saint Augustin et Montaigne, Pascal critique les "folies légales" des hommes (Ph. Sellier). Cependant, rien de commun avec le pacifisme de Jaurès ou d'Alain : Pascal n'appelle pas à changer sur la guerre la politique des États. Le mal qu'est la guerre est un mal nécessaire, inhérent à l'"ordre de concupiscence", l'ordre du péché dans lequel nous vivons. Dans un monde sans Dieu, les hommes auraient raison d'agir comme ils le font, et la connaissance de la Révélation ne change rien aux nécessités qui les poussent à se battre.

Français: 

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