Le dossier Marcus Atilius Régulus

L’histoire mythique de Marcus Atilius Régulus (consul en 256) se situe lors de la campagne de Rome en Afrique, en 256 et 255 avant J.-C. Après la grande bataille navale d’Ecnome, Régulus débarque sur la côté «libyenne», c'est-à-dire africaine, où, après plusieurs autres victoires, il est à son tour vaincu par le général spartiate Xanthippe qui est au service de Carthage. Ses exploits guerriers ne sont rien au regard de son dernier acte d’héroïsme : un sacrifice emblématique de la morale romaine.

1. L'histoire de Régulus
2. Un héros romain
3. Une figure illustrant la morale stoïcienne
4. Une lecture religieuse

1. L’histoire de Régulus

Les Puniques de Silius Italicus (Ier s. ap. J.-C.) sont l’épopée de la Deuxième Guerre punique (218-202 avant J.-C.). Au chant VI, Serranus, fils de Régulus, blessé à la bataille de Trasimène, est soigné par un ancien soldat de son père répondant au nom de Marus. Celui-ci fait à Serranus le récit des exploits de son père : c’est un récit dans le récit, ou «récit intradiégétique» (Genette). Le morceau de bravoure du poète est le récit du combat contre un serpent énorme, près du fleuve Bagrada (aujourd’hui Medjerda, en Algérie). Le récit est violent ; Régulus est une sorte d’Hercule, et un super-héros avant la lettre. Le passage mérite d’être lu en entier (Itinera electronica, UCL), mais en voici le début : la rencontre avec le monstre (traduction Corpet et Dubois, Panckoucke, 1836).

Texte latin
Ecce e uestibulo primisque e faucibus antri
175 Tartareus turbo atque insano saeuior Euro
spiritus erumpit, uastoque e gurgite fusa
tempestas oritur, mixtam stridore procellam
Cerbereo torquens. Pauefacti clade uicissim
aspicimus. Resonare solum, tellusque moueri,
180 atque antrum ruere, et uisi procedere manes.
Quantis armati caelum petiere Gigantes
anguibus, aut quantus Lernae lassauit in undis
Amphitryoniaden serpens, qualisque comantis
auro seruauit ramos Iunonius anguis:
185 tantus disiecta tellure sub astra coruscum
extulit adsurgens caput atque in nubila primam
dispersit saniem et caelum foedauit hiatu.
Diffugimus tenuemque metu conamur anheli
tollere clamorem frustra: nam sibila totum
190 implebant nemus. At subita formidine caecus
et facti damnandus Auens (sed fata trahebant)
antiquae quercus ingenti robore sese
occulit, infandum si posset fallere monstrum.
Vix egomet credo: spiris ingentibus arte
195 arboris abstraxit molem penitusque reuulsam
euertit fundo et radicibus eruit imis.
Tum trepidum ac socios extrema uoce cientem
corripit atque haustu sorbens et faucibus atris
(uidi respiciens) obscaena condidit aluo.
200 Infelix fluuio sese et torrentibus undis
crediderat celerique fuga iam nabat Aquinus.
Hunc medio inuasit fluctu ripaeque relatos
(heu genus infandum leti!) depascitur artus.
Traduction
Mais voici que du seuil même et des premières gorges de la caverne s'échappe un tourbillon d'enfer, un souffle plus violent que l'Eurus en furie : du vaste gouffre s'élance la tempête, et avec elle un ouragan terrible où se mêlent les sifflements de Cerbère. Épouvantés de ce prodige, nous regardons tour à tour : on eût dit que le sol mugissait, que la terre tremblait, que l'antre allait s'écrouler et les mânes apparaître. Pareil aux serpents dont les Géants se firent une arme pour attaquer le ciel, pareil à l'hydre qui fatigua dans les marais de Lerne le fils d'Amphitryon, pareil au dragon de Junon qui garda les rameaux à la chevelure d'or, le monstre, déchirant la terre, se soulève, dresse aux astres sa tête scintillante, fait jaillir dans la nue la sanie de ses lèvres et ternit le ciel de son souffle. Nous fuyons en désordre : d'une voix haletante, étouffée par la crainte, nous essayons de nous faire entendre ; vains efforts : de ses sifflements il emplissait la forêt entière. Dans la frayeur subite qui l'aveugle (témérité bien condamnable ! mais sa destinée l'entraîne), Avens se cache dans l'énorme tronc d'un vieux chêne, espérant ainsi tromper son formidable ennemi. Mais lui (j'ai peine encore à le croire) de sa spirale immense étreint le corps de l'arbre, l'ébranle, le détache du sol, l'enlève, et tout entier le renverse, arraché de ses racines. Avens tremblant appelait ses compagnons d'une voix mourante ; il le saisit, l'engloutit d'un trait en son noir gosier, et (je l'ai vu en me retournant) l'ensevelit en son ventre impur. Non moins malheureux, Aquinus s'était abandonné au cours impétueux du fleuve, et, nageur habile, fuyait avec vitesse. Le serpent l'atteint au milieu des flots, le ramène sur la rive, et là (affreuse mort, hélas !) il le dévore.


Silius Italicus omet certaines étapes de l’histoire de Régulus en Afrique : son débarquement au Cap-bon (dans l’actuelle Tunisie) et ses premières victoires ; il ne s’étend pas non plus sur la réorganisation de l’armée carthaginoise par Xanthippe. Ces faits sont absents du résumé du livre XVIII de l’Histoire romaine de Tite-Live (Itinera electronica, UCL), la source principale de Silius Italicus ; ils nous sont apportés, en revanche, par l’historien grec Polybe, dans le livre I de son Histoire. Polybe présente d’ailleurs Régulus sous un jour quelque peu critique : le consul s’est cru imprudemment « maître de Carthage ») après avoir pris Tunis, et a voulu, par orgueil et par impatience, imposer à l’ennemi des conditions de paix trop dures (I.i.31). S’il laisse de côté le mythique serpent, Polybe, en revanche, n’oublie pas les éléphants carthaginois, qui avec la cavalerie écrasent littéralement l’armée romaine. La défaite de Régulus est une cruelle leçon pour l’orgueil humain : ὁ γὰρ μικρῷ πρότερον οὐ διδοὺς ἔλεον οὐδὲ συγγνώμην τοῖς πταίουσιν παρὰ πόδας αὐτὸς ἤγετο δεησόμενος τούτων περὶ τῆς ἑαυτοῦ σωτηρίας. « Celui qui venait de refuser toute pitié et toute indulgence aux vaincus fut lui-même, sans transition, conduit à supplier ces derniers de lui laisser la vie sauve. » On retrouve dans ce jugement la valeur grecque de σωφροσύνη (modération), et Polybe cite d’ailleurs un vers d’Euripide. Comme les héros tragiques que sont Xerxès, Créon ou Penthée, Régulus fut victime de son ὕβρις (hybris, excès, orgueil). C’est un passage intéressant aussi pour l’historiographie : Polybe s’appuie sur ce cas pour exposer sa conception de l’histoire, une histoire « pragmatique » (πραγματικὴ ἱστορία). Itinera electronica (UCL). Quant à la suite de l’histoire, Polybe n’y fait pas allusion.

Silius Italicus brosse un assez joli tableau de la défaite de Régulus à Tunis, seul contre tous (jam solus, v. 336). Il ne cite pas le nom de Xanthippe, qu’il décrit sans éclat et sans beauté, mais d’une force physique au moins égale à celle d’Hannibal (v. 304-310).

Voici la suite de l'histoire. Après un séjour dans les prisons puniques (Sidonius carcer, v. 343), Régulus est envoyé à Rome par le sénat de Carthage pour obtenir la reddition des prisonniers en échange de sa propre vie et de celle des captifs romains. Arrivé à Rome, Regulus refuse non seulement le salut de son collègue (le consul Lucius Manlius Vulso) mais également tout contact avec son épouse, malgré ses émouvantes supplications (questus reliquit, « il la laissa à ses lamentation »). La mémoire de Serranus complète ce tableau pathétique : il se souvient, bien qu’il ne fût alors qu’un enfant, de la « splendeur terrible » (terribilis decor) et de l’ « auguste gravité » (venerabile pondus) de son visage (v. 429).

Au sénat, Régulus ne prononce pas le discours que les Carthaginois attendaient de lui. Le voici, tel que le poète l’imagine (traduction Panckoucke) :

Texte latin
« Ecce e uestibulo primisque e faucibus antri
Iustitiae rectique dator, qui cuncta gubernas,
nec leuior mihi diua Fides Sarranaque Iuno,
quos reditus testes iurata mente uocaui,
470 si mihi fas me digna loqui Latiosque tueri
uoce focos: ibo ad Tyrios non segnior," inquit
"stante fide reditus et saluo foedere poenae.
Sic nobis rerum exitio desistite honorem
tendere. Tot bellis totque annis fregimus aeuum.
475 Nunc etiam uinclis et longo carcere torpent
captiuo in senio uires. Fuit ille nec umquam,
dum fuit, a duro cessauit munere Martis
Regulus. Exangui spectatis corpore nomen.
At non Carthago, fraudum domus, inscia quantum
480 e nobis restet, iuuenes parat, aspera ferro
pectora, captiuos nostra pensare senecta.
Ite dolos contra, gensque astu fallere laeta
discat, me capto quantum tibi, Roma, supersit.
Nec uero placeat, nisi quae de more parentum
485 pax erit. Exposcunt Libyes nobisque dedere
haec referenda, pari libeat si pendere bellum
foedere et ex aequo geminas conscribere leges.
Sed mihi sit Stygios ante intrauisse penatis,
talia quam uideam ferientis pacta Latinos. »
Traduction
« Source de justice et de vertu, qui gouvernes l'univers, divinité non moins sainte pour moi, ô Foi, ô Junon Sarranienne, vous tous que j'ai pris à témoin de mes serments en jurant le retour, s'il m'est permis de parler un langage digne de moi et de défendre encore de la voix les foyers du Latium, j'irai, dit-il, j'irai à Carthage, et sans contrainte ; je tiendrai la promesse du retour, j'observerai la condition du supplice. Cessez donc de nous offrir un honneur qui perdrait l'état. Tant de guerres et tant d'années ont brisé mes membres : usée aujourd'hui dans les fers, dans les ennuis d'une longue prison, ma vieillesse captive languit sans vigueur. Il n'est plus, ce Regulus que jamais, tant qu'il a été, n'a rebuté le dur métier de Mars : dans ce corps épuisé vous ne voyez qu'un nom. Mais Carthage, ce repaire de fraudes, n'ignore pas le peu qui survit de nous, et compte nous échanger pour sa jeunesse captive, un vieillard pour des poitrines fortes sous le fer ! Déjouez la ruse : que ce peuple trompeur et perfide à plaisir apprenne combien, moi pris, Rome, il te reste encore. N'acceptez point la paix, sinon selon l'esprit des ancêtres. Les Libyens demandent, et c'est là ce qu'ils nous ont chargé de vous proposer, s'il vous convient de faire juste balance des dommages de cette guerre, et d'établir à des conditions égales et sur des bases pareilles les droits de chaque peuple. Mais puissé-je descendre aux demeures stygiennes avant de voir les Latins conclure un semblable traité ! »


Après avoir fait éclater une dernière fois sa douleur (Tollite me, Libyes, comitem poenaeque necisque. « Emmenez-moi, Libyens, compagne de son supplice et de sa mort ! » v. 500), Marcia voit s’éloigner le bateau qui emmène son époux vers Carthage : scène symétrique de celle où Didon, la reine de Carthage, vit disparaître au loin la bateau de son amant Énée voguant vers l’Italie (Virgile, Énéide, chant IV). Marus raconte la torture sous laquelle a succombé Régulus, enfermé dans une cage armée de pointes. Dans les Nuits attiques, le compilateur Aulu-Gelle enrichit ce récit d’autres tortures, et prétend que les Carthaginois lui firent même absorber, avant son départ pour Rome, un poison lent destiné à le tuer quelque fût l’issue de son ambassade… Enfin, il affirme que les enfants de Régulus purent se venger sur les prisonniers les plus illustres (Itinera electronica, UCL).

L’originalité de Silius Italicus est dans le tableau de la bataille contre le serpent. On la retrouve chez d’autres auteurs, parmi lesquels Pline l’Ancien (VIII, 37) pour qui ce monstre est avant tout une curiosité de la nature. Ce serpent, affirme-t-il, « avait cent vint pieds de long ; sa peau et ses mâchoires ont été conservées à Rome, dans un temple, jusqu’à la guerre de Numance [au milieu du IIe s. av. J.-C.]. »

2. Un héros romain

Cicéron reprend l’exemple de Régulus dans le De Officiis, où il représente, contre la figure d’Ulysse, le respect du devoir par la fidélité à sa patrie (Itinera electronica, UCL).

Le poète Horace (Odes, livre III, poème 5. Traduction e Henri Patin, 1860. Espace-horace.org) célèbre, quant à lui, l’intransigeance du héros qui refuse le salut accordé au vaincu et qui préfère mourir avec les soldats romains battus par l’ennemi, que survivre honteusement à la défaite. Horace imagine lui aussi le discours de Régulus au sénat.

Dans les Puniques de Silius Italicus, Marus dépeint deux vertus singulières de Régulus : l'endurance et la constance.

Illuuiem atque inopes mensas durumque cubile
et certare malis urgentibus hoste putabat
deuicto maius, nec tam fugisse cauendo
aduersa egregium, quam perdomuisse ferendo.

(« Malpropreté, maigre repas et dure couche, lutter contre d’insupportables souffrances, il faisait plus grand cas de cela que de vaincre l’ennemi, et fuir l’adversité par la prudence était moins remarquable à ses yeux que le dominer par l’endurance. » v. 373-376)

si qua fides, unum, puer, inter mille labores,
unum etiam in patria saeuaque in Agenoris urbe
atque unum uidi poenae quoque tempore uultum.

(« si tu en crois mon témoignage, jeune homme, au sein de mille épreuves, je lui ai vu un seul visage, même dans sa patrie, même dans la sauvage ville d’Agénor, et aussi au moment du supplice : un seul » v. 386-388)

3. Une figure illustrant la morale stoïcienne

Dans le De Finibus, écrit en 45 av. J.-C., Cicéron réfléchit sur le plus grand bien et le plus grand mal. Un épicurien, Lucius Torquatus, expose son point de vue sur cette question dans le premier livre. Dans le deuxième livre, Cicéron critique cette thèse et oppose au bonheur épicurien l’exemple (c’est-à-dire le modèle, exemplum) de Régulus.

Texte latin
Dicet pro me ipsa virtus nec dubitabit isti vestro beato M. Regulum anteponere, quem quidem, cum sua voluntate, nulla vi coactus praeter fidem, quam dederat hosti, ex patria Karthaginem revertisset, tum ipsum, cum vigiliis et fame cruciaretur, clamat virtus beatiorem fuisse quam potantem in rosa Thorium.
Traduction
La vertu le dira elle-même pour moi, et elle n'hésitera pas un moment à préférer à cet heureux mortel Marcus Régulus. Il était retourné de Rome à Carthage sans y être contraint que par la foi qu'il en avait donnée aux ennemis ; et au milieu de ses cruels tourments, déchiré par la faim et les veilles, la vertu ne laisse pas de le proclamer plus heureux que Thorius vidant sa coupe sur un lit de roses. (De Finibus, II. 65)


La conception cicéronienne du bonheur est une conception stoïcienne. C’est pourquoi il défend, dans ses Paradoxes des stoïciens, que la vertu suffit au bonheur : αὐτάρκης ἡ ἀρετὴ πρὸς εὐδαιμονίαν.

Texte latin
Nec uero ego M. Regulum aerumnosum nec infelicem nec miserum umquam putaui. Non enim magnitudo animi cruciabatur eius a Poenis, non grauitas, non fides, non constantia, non ulla uirtus, non denique animus ipse, qui tot uirtutum praesidio tantoque comitatu, cum corpus eius caperetur, capi certe ipse non potuit.
Traduction
Je n'ai jamais pensé que M. Régulus eût été infortuné, misérable, digne de pitié. Ce que les Carthaginois torturaient en lui, ce n'était ni sa grandeur d'âme, ni sa noblesse, ni sa bonne foi, ni sa fermeté, ni aucune de ses vertus, ni enfin son âme elle-même qui, défendue par ce grand cortège de vertus, n'était certes pas tombée avec son corps au pouvoir des ennemis. (Paradoxes des stoïciens, II. 16)


On ne s’étonnera pas, par conséquent, de trouver le nom de Régulus sous le calame de Sénèque, dans la liste des grands hommes qui se sont distingués non pas leur force guerrière mais par leur force morale. Dic tibi ex istis quae terribilia uidentur nihil est inuictum. Singula vicere iam multi, ignem Mucius, crucem Regulus, venenum Socrates, exilium Rutilius, mortem ferro adactam Cato: et nos vincamus aliquid. « Dis-toi que de ces maux qui paraissent terribles, aucun n’est insurmontable. De chacun, plusieurs sont venus à bout : Mucius triompha du feu, Régulus de la croix, Socrate du poison, Rutilius de l'exil et Caton, de la mort par le fer enfoncé dans sa chair : nous aussi, sachons triompher de quelque chose ! » Dans cette lettre à Lucilius (XVI. 98), Sénèque développe l’idée qu’il ne faut pas se fier aux biens extérieurs. La « croix » (crux) peut être lue comme synonyme de « torture ».

4. Une lecture religieuse

Dans le De Officiis (Itinera electronica, UCL), Cicéron réfute les objections que l’on peut faire à la conduite de Régulus, puis conclut son raisonnement par un éloge du respect dû au serment, à condition que ce serment engage l’âme et pas seulement les lèvres qui le prononcent. Régulus, il n’y a nulle crainte des dieux, mais accord entre la fidélité à la religion et la fidélité à la patrie. D’ailleurs, fait observer Cicéron, Carthage était un ennemi juridiquement régulier (justo et legitimo hoste) : dans ce cas, le parjure ne saurait être légitime.

Texte latin
Regulus uero non debuit condiciones pactionesque bellicas et hostiles perturbare periurio. Cum iusto enim et legitimo hoste res gerebatur, aduersus quem et totum ius fetiale et multa sunt iura communia. Quod ni ita esset, numquam claros uiros senatus uinctos hostibus dedidisset.
Traduction
Régulus ne devait donc pas rompre en se parjurant un pacte conclu avec l'ennemi et changer des conditions de guerre qu'il avait acceptées. Il avait contracté avec un ennemi auquel s'appliquaient les règles observées entre belligérants et à l'égard duquel tout le droit fécial et beaucoup de lois sont d'usage commun. S'il n'en avait pas été ainsi, jamais le sénat n'eût remis enchaînés à l'ennemi des citoyens d'un rang élevé. (traduction Charles Appuhn, 1933)



Parmi les vertus que Valère-Maxime (écrivain et compilateur appartenant à la cour de l’empereur Tibère) retient de Régulus, il y a la fides, vertu romaine s’il en est : c’est la fidélité à sa parole et le respect de la religion, celle-ci n’étant pas une foi intérieure comme dans une conception chrétienne, mais un lien, une obligation.

Texte latin
Sed quae ad custodiam religionis adtinent, nescio an omnes M- Atilius Regulus praecesserit, qui ex uictore speciosissimo insidiis Hasdrubalis et Xantippi Lacedaemonii ducis ad miserabilem captiui fortunam deductus ac missus ad senatum populumque Romanum legatus, ut (ex) se et uno et sene conplures Poenorum iuuenes pensarentur, in contrarium dato consilio Carthaginem petiit, non quidem ignarus ad quam crudeles quamque merito sibi infestos (deos) reuerteretur, uerum quia his iurauerat, si captiui eorum redditi non forent, ad eos sese rediturum.
Traduction
Mais en ce qui concerne le maintien de la religion, je ne sais si M. Atilius Régulus n'a pas été supérieur à tous. Ce général, après de brillantes victoires, tomba dans les pièges d'Hasdrubal et du général lacédémonien Xantippe et fut réduit à la triste condition de prisonnier. Député auprès du sénat et du peuple romain pour obtenir d'être échangé seul et malgré son âge contre un grand nombre de jeunes Carthaginois, il donna un avis contraire à ce projet et revint à Carthage, quoiqu'il n'ignorât point chez quels ennemis cruels et justement irrités contre lui il allait retourner. Mais il leur avait juré de revenir auprès d'eux si leurs captifs n'étaient pas rendus. (Faits et dits mémorables, I.i.14)


Or, c’est sur ce point justement que les apologistes chrétiens vont observer et critiquer ce personnage. Après le sac de Rome par Alaric, en 410, les païens accusent les chrétiens d’être la cause de cette catastrophe. En 380, en effet, l’empereur Théodose a fait du christianisme la religion officielle de l’empire. Cependant, affirme l’évêque d’Hippone, l’humiliation de Rome est une épreuve que Dieu lui envoie ; d’ailleurs, les dieux des païens ne l’ont pas protégée davantage, comme l’atteste la prise de Rome par les Gaulois en 390 avant J.-C. Cette contre-attaque conduit saint Augustin à une réflexion sur le bien et sur le mal, qui est une réponse tardive au De Finibus de Cicéron. La vertu païenne, même celle des stoïciens, était trop attachée aux biens terrestres ; la vertu chrétienne se détourne du monde pour regarder la cité céleste, la Cité de Dieu. Le nom de Régulus est un contre-exemple apparent, que saint Augustin passe au crible de la critique.

Texte latin
Habent tamen isti de captiuitate religionis causa etiam sponte toleranda et in suis praeclaris uiris nobilissimum exemplum. Marcus Regulus, imperator populi Romani, captiuus apud Carthaginienses fuit. Qui cum sibi mallent a Romanis suos reddi quam eorum tenere captiuos, ad hoc impetrandum etiam istum praecipue Regulum cum legatis suis Romam miserunt, prius iuratione constrictum, si quod uolebant minime peregisset, rediturum esse Carthaginem. Perrexit ille atque in senatu contraria persuasit, quoniam non arbitrabatur utile esse Romanae rei publicae mutare captiuos. Nec post hanc persuasionem a suis ad hostes redire compulsus est, sed quia iurauerat, id sponte compleuit. At illi eum excogitatis atque horrendis cruciatibus necauerunt. Inclusum quippe angusto ligno, ubi stare cogeretur, clauisque acutisimis undique confixo, ut se in nullam eius partem sine poenis atrocissimis inclinaret, etiam uigilando peremerunt. Merito certe laudant uirtutem tam magna infelicitate maiorem. Et per deos ille iurauerat, quorum cultu prohibito has generi humano clades isti opinantur infligi. Qui ergo propterea colebantur, ut istam uitam prosperam redderent, si uerum iuranti has inrogari poenas seu uoluerunt seu permiserunt, quid periuro grauius irati facere potuerunt?
Traduction
Les païens ont parmi leurs hommes illustres un exemple fameux de captivité volontairement subie par esprit de religion. Marcus Attilius Régulus, général romain, avait été pris par les Carthaginois. Ceux-ci, tenant moins à conserver leurs prisonniers qu’à recouvrer ceux qui leur avaient été faits par les Romains, envoyèrent Régulus à Rome avec leurs ambassadeurs, après qu’il se fut engagé par serment à revenir à Carthage, s’il n’obtenait pas ce qu’ils désiraient. Il part, et convaincu que l’échange des captifs n’était pas avantageux à la république, il en dissuade le sénat; puis, sans y être contraint autrement que par sa parole, il reprend volontairement le chemin de sa prison. Là, les Carthaginois lui réservaient d’affreux supplices et la mort. On l’enferma dans un coffre de bois garni de pointes aigües, de sorte qu’il était obligé de se tenir debout, ou, s’il se penchait, de souffrir des douleurs atroces ; ce fut ainsi qu’ils le tuèrent en le privant de tout sommeil. Certes, voilà une vertu admirable et qui a su se montrer plus grande que la plus grande infortune! Et cependant quels dieux avait pris à témoin Régulus, sinon ces mêmes dieux dont on s’imagine que le culte aboli est la cause de tous les malheurs du monde? Si ces dieux qu’on servait pour être heureux en cette vie ont voulu ou permis le supplice d’un si religieux observateur de son serment, que pouvait faire de plus leur colère contre un parjure? (traduction d’Émile Saisset, 1855, à lire sur le site de l’abbaye Saint-Pierre de Champagne)


La vertu des païens est bien mal récompensée…

Culture antique: 

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