La Volsquoise guerrière (Virgile, Énéide)

par Fanny Gressier

Énéide, VII, v. 803-817



« La Volsquoise guerrière » : expression de P. Perrin auteur d’une traduction de l’Enéide parue en 1664

Texte latin

Hos super advenit Volsca de gente Camilla
agmen agens equitum et florentis aere catervas,
805 bellatrix, non illa colo calathisve Minervae
femineas adsueta manus, sed proelia virgo
dura pati cursuque pedum praevertere ventos.
Illa vel intactae segetis per summa volaret
gramina nec teneras cursu laesisset aristas,
810 vel mare per medium fluctu suspensa tumenti
ferret iter celeris nec tingeret aequore plantas.
Illam omnis tectis agrisque effusa iuventus
turbaque miratur matrum et prospectat euntem,
attonitis inhians animis ut regius ostro
815 velet honos levis umeros, ut fibula crinem
auro internectat, Lyciam ut gerat ipsa pharetram
et pastoralem praefixa cuspide myrtum.

Traduction

À leur suite est venue, du peuple volsque, Camille, menant une colonne de cavaliers et des troupes rutilantes de bronze, – guerrière ; elle n’a pas habitué ses mains féminines à la quenouille ou aux corbeilles de Minerve ; non, la jeune fille s’est habituée à supporter les rudes combats et, dans la course de ses pieds, à devancer les vents. Elle volerait par les sommets des tiges d’une moisson intacte, sans avoir blessé dans sa course les tendres épis ; par la haute mer elle tracerait sa route, planant sur le flot gonflé sans que l’onde mouille la plante de ses pieds rapides. C’est elle que, quittant maisons et champs, toute la jeunesse et la foule des mères admirent ; elles contemplent son arrivée, bouche bée, frappées de stupeur : Comme une parure royale couvre de pourpre ses épaules lisses ! Comme une fibule mêle son or à ses cheveux ! Comme elle porte sur elle un carquois de Lycie et le myrte du berger surmonté d’une pointe !


Après bien des errances, Énée est, au début du chant VII, parvenu sur le sol de ce qui sera l’Italie et il y a rencontré le roi Latinus qui règne sur le Latium. Instruit par un oracle, Latinus a réservé bon accueil au Troyen et lui offre même la main de sa fille Lavinia. Mais tous ces plans pacifiques sont bouleversés par Junon, toujours hostile aux Troyens. Elle excite contre Énée Turnus, le roi des Rutules, à qui Lavinia avait été promise. Turnus entre en guerre contre les Troyens et entraîne avec lui quantité de peuples, essentiellement du Latium.
Virgile a donc présenté, à partir du vers 641, un catalogue de rois et de héros qui se rangent aux côtés de Turnus contre l’envahisseur ; du vers 783 au vers 802 le roi rutule a été décrit dans toute sa majesté, avec un casque grandiose et dominant une nuée de fantassins nimbus peditum.
On pourrait croire que cette revue des forces est achevée. Or, le chant VII se poursuit et ses derniers vers créent un indéniable effet de surprise.
Virgile nous dresse le portrait de Camilla ; le terme camillus au masculin désigne de façon habituelle un aide, assistant le principal exécutant d’un sacrifice ; mais le féminin ne se rencontre jamais en dehors de cette héroïne, ni avant ni après L’Énéide.
Notons que le vers 803 a commencé avec la mention de l’origine, la «patrie »; ce tour a fréquemment été employé pour les précédents personnages ; il correspond d’ailleurs aux habitudes de définition de l’identité, habitudes attestées depuis Homère et ici il insiste sur l’importance de la coalition italienne. Les Volsques ont été par la suite soumis à Rome, au IVe siècle av. J.C. C’est dans cette région, au sud-est de Rome, que naîtra Cicéron.
Toute la présentation de Camilla oscille entre les deux traits qu’elle allie de façon paradoxale aux yeux des lecteurs de Virgile : énergie guerrière et féminité.


La guerrière

L’évocation de son arrivée s’accompagne, comme pour les autres chefs de la mention des troupes qu’elle mène au combat : agmen… equitum et catervas qui désigne sans doute des fantassins moins bien rangés. Après l’attente suscitée par ce vers éclate le terme inattendu bellatrix ; on y reconnaît la formation féminine d’un substantif en -tor, qui signifie « qui fait profession de ». Virgile semble être le premier à l’utiliser et ce au chant I à propos de la reine des Amazones, Penthésilée ; Camilla évoque donc ainsi une grande figure mythologique. Et sa formation militaire – sans aménagement, serait-on tenté de dire – est mentionnée avec proelia renforcé par l’adjectif dura qui insiste sur la brutalité des affrontements ; tandis que l’entraînement se concrétise dans la course à pieds, entraînement puisque les verbes pati et praevertere dépendent de adsueta.
On peut ici rappeler ce que Diane elle-même au cœur du chant XI racontera à l’une des nymphes de son escorte : le roi Metabus ,chassé de son trône, emmena dans son exil sa fille Camilla encore infans ; arrêté dans sa fuite par une rivière en crue, il a attaché à son javelot le bébé – en ayant pris soin de l’envelopper dans une coque d’écorce – et a lancé son trait sur l’autre rive avant de franchir la rivière à la nage. Il a aussi prié Latonia virgo et lui a consacré hanc famulam, cette petite servante ; il a ensuite élevé l’enfant pour en faire une combattante, totalement dévouée à Diane.
La bellatrix, sûre d’elle, décidée, se sent aussi dans l’expression ferret iter, « elle tracerait sa route ».
Quant à son armement, il est mentionné dans les tout derniers vers : une lance, comme l’indique praefixa cuspide, et surtout un carquois, Lyciam pharetram : les Lyciens ont la réputation d’être d’excellents archers ; leur équipement est donc de qualité ; Virgile lui-même fait référence à de telles armes à deux reprises : le roi Évandre au chant VIII se souvient devant Énée avoir reçu d’Anchise insignem pharetram Lyciasque sagittas. Et au chant XI, la poursuite d’un Troyen équipé d’un « arc lycien d’or » fera oublier à Camilla toute prudence. Ce sera la cause de sa mort.

Pour reprendre les éléments qui définissent l’héroïne, il nous a fallu, de façon bien maladroite, faire provisoirement abstraction des mentions qui se rapportent à sa féminité. Et pourtant, le poète joue remarquablement du mélange ; ainsi, au vers 805, le démenti non s’interpose entre bellatrix et illa, tandis qu’il rapproche les deux substantifs en contraste proelia et virgo ; la description de ses troupes florentis peut faire aussi jouer un rôle d’ allusion à la beauté de la jeunesse de la reine; florens est souvent associé à la jeunesse « la fleur de l’âge » ; les troupes participent de cet éclat de la princesse, même s’il vient du métal – évidemment des armes –, ce que Virgile a soin de ne pas mentionner ! C’est un éblouissement général qui entoure le groupe des Volsques.

Pas de quenouille pour Camilla!

Certes, Virgile a délibérément nié les aspects les plus classiques d’un portrait de jeune fille, virgo est employé paradoxalement au cœur même de l’expression proelia dura.
On sait que toute jeune femme respectable était vouée à filer ; casta, lanifica ou lanam fecit voilà des éloges qui sont gravés sur les épitaphes des épouses ! Et saint Jérôme au IVe s., recommande encore, pour que l’éducation de la toute petite Pacatula soit parfaite, qu’« elle s’essaye de son pouce tendre à filer la laine » ; ces travaux sont symbolisés par la quenouille et les « corbeilles de Minerve » ; Minerve est ici la déesse protectrice de l’artisanat, celle que défia pour son malheur l’habile Arachné. Au chant VI des Métamorphoses, Ovide fait le récit de leur affrontement devant des métiers à tisser, qui s’achève par la fureur de la déesse et la métamorphose de la trop adroite artiste en araignée.

On est tenté de soupçonner un léger jeu dans ce doublet colo calathis dont les sonorités semblent se décliner, un peu comme un slogan- à la manière du kinder, küche, kirche !

Mais quelle élégance !

Néanmoins, les mains de Camilla ont gardé leur grâce et Virgile leur accorde le qualificatif de femineas ; cette féminité fait un peu plus loin l’objet d’une admiration éperdue de deux groupes lors de son passage : omnis … juventus, le terme collectif de juventus est renforcé par l’absolu omnis et rappelle aussi la propre jeunesse de Camilla. Tectis agrisque effusa renchérit encore sur leur empressement à se rendre auprès de la souveraine.
Plus étonnant : turba… matrum souligne ce pouvoir de fascination qu’exerce la jeune fille ; ces mères sont sans doute inquiètes de la mobilisation qui risque d’atteindre leurs propres fils, et pourtant elles aussi se précipitent spontanément, avec un peu de désordre, ce que suggère turba ; peut-être sont-elles aussi touchées dans leur cœur par le caractère juvénile de Camilla ; et l’on peut apprécier ce terme de « mères » (dont, au 17e siècle, une traduction par « dames » élimine toute affectivité.)

Les regards de la jeunesse et des mères communient dans une même admiration, se portent longuement vers l’unique objet ; et l’emploi des verbes au singulier miratur, prospectat (que ne peut rendre le français) tend à renforcer cette unité. Leur émerveillement est accentué par le doublet : la réaction physique inhians « bouche bée » et le terme très fort attonitis, « frappés par le tonnerre », – même si, selon son habitude, le latin précise par animis que l’expression est figurée –. L’apparition de Camille évoque une manifestation divine.
Trois exclamatives introduites par ut reflètent les propos qui s’échangent alors : la dignité de sa tenue, bien en accord avec son statut regius et l’éclat de la pourpre, qui se détache au milieu du bronze de son armée (au vers 804) .L’accord est parfait entre ce voile et la beauté de la ligne de ses épaules : levis « lisses », elles semblent avoir le poli d’une sculpture.
Un détail, de nouveau coloré, frappe les regards : l’or d’une agrafe dans ses cheveux. Camille n’a rien d’une sauvageonne !

Le tout dernier vers permet une touche qui fait en quelque sorte la synthèse de cette fascinante héroïne ; elle porte pastoralem …myrtum ; si ce trait nous renvoie à la houlette du pâtre qui mène son troupeau, le myrte est traditionnellement consacré à Vénus et le choix de cet arbre évoque plutôt le monde des amoureux bucoliques ; mais un sens militaire lui est ajouté par praefixa cuspide.

Des échappées vers de grands espaces

Ainsi, un monde bucolique est très rapidement suggéré en final ; il l’est aussi au cœur même de ce portrait.
Quatre vers en effet nous éloignent bien loin du champ de bataille. Bien au delà de la préparation militaire et de la course à pieds, le glissement se fait aussitôt ; il ne s’agit pas de rivaliser contre d’autres coureurs, mais de devancer les vents eux-mêmes ; et à la faveur d’un irréel volaret, Virgile nous emporte dans un rêve d’un gracieux fantastique, en pleine nature ; une nature chargée de vie, de moissons fraîches, d’ épis tendres ; et l’adjectif tenera est en harmonie avec Camilla elle-même ; la souplesse de sa démarche, devenue survol, nie l’horreur prochaine de la bataille : ici pas de blessure, pas de brutalité (nec …laesisset) à constater après son passage.
L’imagination se fait encore plus vive avec le distique suivant ; ce sont les éléments marins que dominerait Camilla, telle une nouvelle Vénus, sans violence aucune, malgré le mouvement du flot gonflé, en toute liberté sans que cette fois la jeune fille en soit en aucune manière affectée. L’harmonie apparaît totale entre les éléments aussi bien terrestres que marins et la jeune souveraine que son aisance semble rendre invulnérable.

En quelques vers, Virgile a créé une nouvelle Amazone, infiniment plus humaine,même si elle a des aspects qui relèvent de la féérie que Penthesilea furens, la première bellatrix virgo citée au chant I.
L’évocation de la jeune femme si séduisante se déroule en faisant oublier la dureté des combats qui vont bientôt envahir l’épopée. Et cette silhouette pleine de grâce, de sobre élégance fait irrésistiblement penser à quelque Sylphide de Boticelli entourée des zéphyrs.

Inoubliable Camilla dont la mort même, au terme de son aristie, sera aussi un chef d’œuvre d’harmonie !


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