Méthode : expliquer un texte littéraire à l'oral

L'explication de texte est d'abord un exercice de compréhension, donc de sympathie, avec une écriture. Il n'y a pas de trésor caché (mystique, psychologique...) à découvrir : Il s'agit avant tout de montrer le fonctionnement du texte, en « déroulant » sa structure, en la « dépliant » (latin explicare), en en montrant les rouages. Pour y parvenir, il faut se faire observateur. Surtout, ne pas compliquer (complicare, plier, enrouler) ce qui est simple (simplex, même racine : d'un seul « pli »). Une explication littéraire est avant tout l’explication d’une écriture, c'est-à-dire des choix littéraires (rhétoriques, poétiques, narratifs, grammaticaux...) de l’auteur.

Certes, tout n'est pas dit par l'auteur. Ce qui doit être explicité est le code culturel de son écriture : références implicites, mythes, lieux communs... Pour y parvenir, une bonne culture littéraire est d'un secours précieux ; l'explication d'un texte sur programme facilite bien sûr la tâche.

Cet exercice permet d'évaluer l'autonomie de lecture du candidat, c'est-à-dire :

  • sa capacité de prendre de la hauteur ou du recul, pour apercevoir les lignes qui structurent le texte au-delà des détails ;
  • sa sensibilité à la singularité d'une écriture et à celle d'une page précise.

Lire et relire le texte

Cette lecture attentive et répétée permet de dépasser une approche naïve de l'écriture afin de percevoir les mécanismes qui la sous-tendent. Il est bon de réitérer cette lecture d'ensemble, au cours de la préparation, pour éviter de s'obstiner dans une mauvaise direction.

Première analyse

  • Situer le texte : dans l'histoire, dans la vie et dans l'œuvre de l'auteur, dans la géographie...
  • Quelles sont la nature et la facture du texte ? Genre, forme, tonalité... Conseils de lecture : Dominique Combe, Les Genres littéraires (Hachette), et Patrice Soler, Chantal Labre, Dictionnaire de poétique (Armand Colin).
  • Observer les étapes du récit, de la description ou de l'argumentation. Ce sont elles qui baliseront l'analyse. Comment le texte progresse-t-il ? On distingue trois sortes de progression : la progression à thème constant (variations sur un même thème : circularité), la progression à thème linéaire (articulation des étapes, suivant une ligne droite) et la progression à thème éclaté (dispersion du sujet : structure en étoile).

Observation détaillée

À chaque moment, on s'assure d'une bonne compréhension littérale du texte. Le sens des mots ne doit pas être laissé au hasard ; attention aux mots dont le sens a évolué.

La priorité n'est pas à l’analyse stylistique, mais à l'observation grammaticale : syntaxe, nature et fonction des mots choisis par l'auteur... c'est le seul moyen de formuler des constats objectifs. La grammaire est le tissu dont l'écriture est faite : les motifs qui l'ornent ne peuvent se comprendre indépendamment des mailles qui en forment le dessin (textus en latin signifie «tissu»). En cas de grosses lacunes : Nathalie Baccus, Grammaire française (Librio). Pour aller plus loin : Delphine Denis et Anne Sancier-Chateau, Grammaire du français (Livre de poche) et Martin Riegel et al., Grammaire méthodique du français (P.U.F.).

Tracer les lignes qui traversent le texte et en constituent l'architecture :

  • structure de l'argumentation : idée théorique et exemples, cause et conséquences, thèse et antithèse...
  • échos et récurrences : idées qui se répètent ou qui convergent, variations dans la répétition.
  • oppositions (antithèses) et contrastes.

La plupart des figures de style créent des formes de répétition (anaphore, polyptote, figure étymologique, paronomase, homéotéleute... ou encore les figures de substitution : synonymie, métonymie, périphrase...) ou d'opposition (antithèse, chiasme, oxymore...). Une explication ne doit surtout pas se réduire à un catalogue de figures de style : comme pour une œuvre d'art (tableau, pièce musicale, bâtiment...), il s'agit de mettre en lumière les couleurs, les harmoniques, les contrastes, les lignes de force...

Erreurs à éviter :

  • L’analyse purement technique,
  • la paraphrase (ou reformulation du texte)
  • les remarques juxtaposées (« ici, l'auteur dit que... ensuite, il dit que... »)

Ne pas rédiger l'explication : noter les notions, les mots-clés et les charnières logiques.

Formuler une problématique

La problématique apparaît au cours du travail d'observation. Il est rare qu'elle prenne tout de suite sa forme définitive : il ne faut pas craindre de la faire évoluer. La problématique est une question ou une série de questions que le texte pose. Sous sa forme abstraite, elle peut se formuler ainsi : quel est l'intérêt du texte ? Quels sont ses enjeux (littéraires principalement, mais aussi philosophiques, historiques...) ? Quelle est sa singularité, c'est-à-dire ce qui le rend irréductible à un autre texte ?

Dans une explication littéraire, la problématique est littéraire : il ne s'agit pas prioritairement de formuler un problème psychologique, par exemple.
La problématique a une valeur heuristique : c'est une ligne de recherche (en grec εὑρίσκω, heurisko, veut dire «trouver»), une hypothèse de lecture, que l'explication va étayer.

Il est recommandé de travailler sur deux feuilles, parallèlement. L'une reçoit les états successifs de la problématique et les remarques diverses qui pourront s'intégrer à l'explication ; c'est un brouillon. La deuxième feuille présente les idées, les mots-clés et les articulations logiques nécessaires lors de l'oral. Il convient d'attendre la fin de la préparation pour rédiger une introduction et une conclusion, éclairées par l'analyse.

Éviter les problématiques passe-partout (par exemple : « En quoi cet extrait est-il révélateur du style de Flaubert ? » « Quel est l’intérêt romanesque de cette description ? » « Comment cette scène du roman de Flaubert est-elle écrite ? ») ou purement descriptives (« Quel portrait de Félicité Flaubert donne-t-il ? »). Poser un vrai problème, concret.

La prestation elle-même

L’explication orale suit trois étapes :

1. Introduction

Elle obéit à une logique de resserrement progressif.

  • Situation du texte
    « Lancer l’enquête avec efficacité et précision ». C’est l’entrée en matière. On prélève ici les seuls éléments pertinents pour situer l’extrait avec précision, en évitant les considérations abstraites pour privilégier ce qui donne une identité particulière au passage.
  • Lecture
    Ce moment est l’occasion d’exprimer sa sensibilité. Le passage doit être lu entièrement, sauf si le jury interrompt le candidat.
    La lecture est à la fois sensible et claire. Éviter un ton monocorde. Faire entendre le rythme des phrases. Si le texte est versifié, éviter toute erreur dans le décompte des syllabes et dans les coupes. Respecter les liaisons. Une bonne lecture annonce, dans l'esprit du jury, une bonne explication.
  • Introduction
    Présenter la progression du texte, en précisant les mots qui en délimitent les étapes. Il s’agit de clarifier la charpente de l’extrait, sur laquelle l’explication va ensuite s’appuyer.
    Formuler la problématique, qui interroge le texte et donne son intérêt à l'explication.

2. Explication détaillée

Elle suit le déroulement du texte (explication « linéaire »), c’est-à-dire étape par étape (pas mot à mot, ou phrase par phrase). Il s'agit en effet de montrer l’itinéraire suivi par l'auteur : son cheminement, sa logique.

Un peu de technique est nécessaire (sur l’art de raconter ou de décrire, sur le dialogue, les points de vue, les voix narratives, sur la rhétorique, la temporalité…), mais technique n’est pas technicité : l’observation de l’écriture ne doit pas être confondue avec l’utilisation d’un jargon inutile. Ce qui est attendu : « finesse de perception, rigueur de la démonstration, solidité technique de l’examen, culture littéraire ». Afin d'être efficace, garder à l'esprit les points suivants :

  • Ne pas esquiver l'explication littérale que requièrent certaines mots, certaines expressions ou certains passages. Ne laisser aucune obscurité et aucune ambiguïté.
  • Ne pas séparer fond et forme : dans une œuvre d'art, quelle qu'elle soit, la forme et le fond ne font qu'un. Mieux : la forme produit le fond (voir Jean Rousset, Forme et signification). La matière d'un paysage décrit ou peint, ce sont les lignes et les couleurs elles-mêmes.
  • Toutes les remarques s’appuient sur des citations précises.
  • Le but de l’explication de détail est de mettre en lumière la singularité du texte dans son ensemble. Elle opère un « va-et-vient entre le détail et la globalité ». Ne pas oublier la problématique qui a été formulée dans l’introduction. Écouter, sentir la tonalité d’ensemble : l’ironie (souvent non perçue), l’humour, le lyrisme…
  • Les observations techniques doivent reposer sur des notions maîtrisées : ne pas confondre par exemple la voix du narrateur et son point de vue, la focalisation externe et l’absence de focalisation, etc.

3. Conclusion

La conclusion récapitule les étapes de l'explication et reprend les acquis de l’analyse, sous la forme par exemple d’axes de lecture (aspects les plus marquants du passage). L'originalité du texte est clairement indiquée : la problématique trouve ici sa réponse et son aboutissement.

Enfin, l'explication est mise en perspective, par rapport à la lumière d’autres passages de l’œuvre, par exemple.

À garder à l'esprit...

Un jury attend d'un candidat littéraire :

  • « enthousiasme communicatif à explorer l’espace du texte et à prolonger en reprise le cheminement en recherchant de nouvelles voies ».
  • Le jury voudrait n’être pas considéré uniquement comme « une instance examinatrice et évaluative », et n'être regardé aucunement comme « un ténébreux oracle » mais comme de « simples lecteurs », « dont le bonheur se nourrit de la simple richesse de l’échange »... (ENS-LSH, Rapport 2005)

Certaines formules mécaniques, trop fréquentes, appauvrissent l'exercice : « Nous pouvons découper le texte en x parties... », « On a ici... », « On peut voir que... », « L'auteur veut dire que... »

Pour aller plus loin :

Français: 

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