Méthode : la composition française (dissertation littéraire)

La dissertation est un exercice cartésien, qui suppose, par conséquent, « clarté et distinction », esprit critique et méfiance à l’égard des idées reçues de toutes sortes. C’est un exercice d’intelligence, rationnel avant tout ; elle exclut à la fois l’approximation et l’incohérence. Pour bien comprendre de quoi il s’agit, il faut remonter à l’âge classique : au Discours de la méthode et au jardin à la française. Descartes et Le Nôtre…

  • Descartes (Discours de la méthode) énonce les principes qu’il s’est imposés : « Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. »
  • Ces vers de Boileau (Art poétique) doivent servir de guide :

    Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement
    Et les mots pour le dire arrivent aisément.

  • Mademoiselle de Scudéry rapporte la réaction de ses invités, qu’elle a conduits sur la grande terrasse du château de Versailles : c’est encore un éloge de la variété dans l’unité, mais aussi de la clarté et de la visibilité. « On voit de ce lieu-là, devant soi, plusieurs grands parterres, avec des rondeaux et des jets, et au delà de ces parterres, de ces jets et de ces gerbes d'eau, un canal de quatre cents toises de long et de seize de large qui, malgré la situation du lieu et malgré la nature, s'enfonce en droite ligne vers le haut d'un tertre; et l'on aperçoit, à la gauche et à la droite, des bois qui s'abaissent, comme ne voulant pas ôter la vue du lointain qui est au delà. »

L’art de la dissertation appartient à la rhétorique. Elle suppose donc :

  • la prise en compte continue du destinataire, qu’il faut convaincre et à qui il faut plaire. La lisibilité et la qualité de la langue (orthographe, syntaxe et lexique) sont nécessaires pour y parvenir. Les accents sont obligatoires et doivent être parfaitement lisibles.
  • la maîtrise des trois compétences qu’exige cet art (selon Cicéron, Quintilien…) :
    - l’« invention » (inventio) : l’art de trouver les bonnes idées ;
    - la « disposition » (dispositio) qui est l’art de les organiser ;
    - l’elocutio qui est l’art des les formuler.
    La rhétorique traditionnelle ajoute deux compétences plus spécifiquement liées à l’oral : la memoria (la mémoire) et l’actio qui est la mise en œuvre du discours (voix, gestes, etc.), c’est-à-dire l’équivalent de la présentation à l’écrit.

Cependant, la réussite de l’exercice suppose davantage que le respect de ces règles.

Une fréquentation personnelle et amoureuse de la littérature fait de la « composition française » (comme on appelle traditionnellement cet exercice) autre chose qu’un exercice rhétorique : le jardin laisse apercevoir « le lointain qui est au delà », selon l’expression de Mlle de Scudéry…

La mise en œuvre

L’introduction

  • L’analyse du sujet

    Cette première étape présente le résultat de la réflexion sur le sujet, c’est-à-dire du travail de compréhension que celui-ci exige. Ce qui paraît évident à première lecture ne l’est pas forcément : déceler les ambiguïtés, les paradoxes et les failles de la citation. En fin de compte, il apparaît que celle-ci pose problème : c’est ce problème qu’il faudra poser, dans un second temps.

    - Éviter de commencer l’introduction par un démonstratif (« dans cette citation… », « dans cet extrait… »). C’est à l’auteur de la copie de présenter le sujet, de le citer et de l’expliquer.
    - Utiliser le contexte (auteur, titre de l’œuvre, date…).
    - Définir les notions-clés, dans la perspective du sujet. Souvent, un ou deux mots exigent une telle définition.
    - Ne pas contredire l’auteur : il s’agit seulement, pour le moment, de le comprendre.
    - Éviter toute forme de bavardage : il faut être efficace et expliquer le sujet avec pragmatisme.
    - Dans une dissertation littéraire, c’est les enjeux littéraires (et artistiques, éventuellement) qu’il faut mettre en lumière.

  • Problématique

    - Ce qu’écrit l’auteur pose un problème concret. Il est donc hors de question d’écrire ceci, par exemple : « L’auteur a-t-il raison ? » Expliciter les questions sous-jacentes, celles qui permettent une discussion sur un problème réel et précis.
    - Il est exclu de répéter purement et simplement la question formulée par le jury, ou de paraphraser la citation en la transposant à la forme interrogative.
    - Une problématique prend le plus souvent la forme de plusieurs questions articulées entre elles. Le but est de circonscrire le problème, de le définir de manière précise : chaque sujet, en effet, pose un problème singulier, c’est-à-dire original.
    - Comme l’analyse du sujet, la problématique doit être littéraire, et non psychologique, historique, sociologique...

  • L’annonce du plan

    Donner au lecteur une feuille de route bien claire. Cette annonce du plan doit être :
    - concrète, exprimant des idées complètes (des opinions, des points de vue : ce qu’on appelle des thèses) et non de simples thèmes (le personnage de roman, le point de vue du lecteur, les formes fixes…).
    - articulée : l’antithétique doit apparaître. Utiliser, à cette fin, des conjonctions (« mais », « or »…) et des adverbe (« cependant », « néanmoins »…) en éviter la simple addition d’idées : « dans un premier temps… dans un second temps… », « d’abord… ensuite… enfin… » et autres tournures de ce genre.

Le développement

La composition française comporte traditionnellement trois parties : dans la plupart des cas, ces trois parties sont exigées, car elles démontrent la souplesse de pensée du candidat et sa faculté à changer de point de vue, en échappant à l’opposition schématique entre pour et contre.

  • Le plan doit être clair et articuler trois points de vue nettement identifiés. La thèse est rappelée au début de chaque partie.
  • Par souci de clarté, il faut une transition entre les différentes partie : conclure le raisonnement qui vient d’être développé et faire le lien avec la thèse suivante. Disserere en latin signifie « enchaîner des idées », c’est-à-dire les articuler. Les articulations logiques doivent être omniprésentes.
  • Le plan est obligatoirement dialectique, c’est-à-dire contradictoire, à la manière de trois personnes qui ne seraient pas d’accord entre elles et qui seraient réunies autour d’une même table. Elles s’expriment, cependant, chacune à son tour.
  • Un plan dialectique ne se présente généralement pas sous la forme thèse-antithèse-synthèse. Une des trois parties correspond à la thèse de l’auteur, mais le reste du plan est laissé à la liberté du candidat : renforcement ou atténuation de la thèse, antithèse radicale ou nuancée… Un plan possible : 1. inventaire des états antérieurs de la problématique (doxa) - 2. problématique dans sa nouveauté, dans son originalité - 3. critique ou nuance apportée à cette problématique. La troisième partie correspond logiquement à l’idée la plus convaincante, celle qui correspond le mieux à la réalité.
  • Une antithèse n’a pas pour objet d’invalider la thèse, mais de montrer que l’idée contraire trouve également à s’illustrer. C’est le moment de montrer une capacité de changer de point de vue sans changer de sujet.
  • La dissertation est une marche en avant : le raisonnement doit progresser, d’une partie à l’autre et d’un paragraphe à l’autre. Chaque paragraphe est un maillon d’une chaîne, ce qui exclut :
    - la répétition, le sur-place
    - la contradiction au sein d’une partie ou d’un paragraphe
    - et les catalogues d’exemples. Dans une même partie, tous les exemples et toutes les idées doivent aller dans le même sens.
  • L’idée directrice doit toujours être bien claire ; ne pas obliger le correcteur à la deviner.

La conclusion

Elle est forcément plus courte que l’introduction, mais il est hors de question de la réduire à trois ou quatre lignes. Il faut la soigner : la conclusion est attendue comme l’aboutissement

de la composition, son point d’orgue… Toute négligence est particulièrement mal perçue.

  • Reprendre l’idée directrice de chaque étape, clairement et brièvement, en soulignant bien la logique de l’argumentation, sa progression ;
  • Apporter une réponse claire, mais pas simpliste, au problème posé par le sujet. Cette réponse correspond, logiquement, à la thèse développée dans la troisième partie.
  • Mettre enfin cette conclusion en perspective. Cependant, il vaut mieux ne pas faire d’« ouverture » qu’exprimer une banalité, une incongruité ou une question dont l’intérêt ne s’impose pas.

Éviter absolument : 1. les réponses purement relativistes (« ce problème trouve des réponses diverses, certaines œuvres sont ainsi, d’autres au contraire ainsi… ») 2. à l’inverse, les généralités abusives ou les préconisations (« les auteurs doivent s’abstraire du réel pour parvenir à créer une œuvre… »). 3. Éviter de conclure par un accord pur et simple avec l’auteur : il faut exprimer un point de vue personnel.

Idées (inventio)

Revenons, enfin, à l’essentiel : la matière de la dissertation, c’est-à-dire les lectures.

  • Les exemples doivent être pris uniquement parmi les œuvres présentant un intérêt littéraire ou artistique, car c’est sous cet angle exclusivement que le sujet doit être traité. Les classiques d’abord
  • Les généralités et les banalités sont à éviter à tout prix. En littérature, une généralité a toutes les chances d’être fausse.
  • Éviter les considérations hasardeuses sur la réception des œuvres (par exemple le succès de tel livre, l’ennui qu’est censé susciter tel autre…).
  • Ne pas raconter les romans : traiter le sujet, et rien d’autre.
  • Ne pas se lancer dans des explications de textes ; à l’inverse, éviter les allusions superficielles et, pire encore, les listes (« comme l’ont dit Voltaire, Victor Hugo, Zola et Malraux… »). Faire dialoguer les œuvres, les faire résonner les unes avec les autres. Pour y parvenir, il faut ouvrir les livres sous les yeux du lecteur et parler de leur contenu.

Lecture conseillée : Patrice Soler, Chantal Labre, Études littéraires, PUF, 2003.

Français: 

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