Est-ce par bêtise que nous sommes soumis ?

"La source de la servitude est double : on savait que leur caractère y porte un nombre immense de personnes, mais l'on ne savait pas assez que malgré l'instruction donnée au public, l'entendement de la plupart reste imparfait et le demeurera, faute de loisirs, d'application, voire de sensibilité. Trop d'hommes seront toujours incapables de penser, la pensée les fatigue et ce qui passe le champ de leurs intérêts immédiats ou de leurs inclinations physiques les repousse." (Albert Caraco, Obéissance ou servitude, 1974, p. 74)

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Mise en perspective

- Albert Caraco est un écrivain uruguayen d’origine turque.
- Sa pensée est pessimiste et souvent provocatrice ;
- l’auteur exprime une morale cynique. On compare souvent Caraco à Cioran, l’auteur du Précis de décomposition. On peut parler aussi de misanthropie.
- À ce cynisme s’ajoute un fatalisme, évident dans l’extrait qui constitue ce sujet : l’éducation (« l’instruction ») est inutile.
- Brièveté de la pensée : recueil de pensées, l’ouvrage de Caraco se situe dans la tradition des Caractères de la Bruyère et des Maximes de La Rochefoucauld. L’écrivain se reconnaît dans ce courant, qu’il connaît bien. Les moralistes du XVIIe siècle, dont fait également partie Blaise Pascal, se réclament de saint Augustin et expriment une vision pessimiste de l’homme, qui ne peut échapper au poids de la faute première et à la force de ses passions.

  • Moralistes du XVIIe siècle, Laffont, Bouquins : choix de texte et explications.

Analyse du sujet

L’analyse est une dissociation : comme dans une solution liquide, il s’agit de distinguer les différents éléments qui se mêlent dans la citation. Ces éléments sont les idées-clés, les outils conceptuels de base dont la réflexion aura besoin par la suite.
- la servitude vient d’abord du « caractère » de nombreuses personnes. Cf. La Bruyère, qui décrit des « caractères », traits distinctifs qui sont, selon l’étymologie, des empreintes dont les individus sont marqués. Le mot lui-même traduit un certain fatalisme.
- Mais elle vient aussi de la bêtise naturelle de la plupart des hommes, « incapables de penser ». Au lexique chrétien du péché, Caraco substitue ici « intérêts immédiats » et « inclinations physiques », ce qui revient à peu près au même.
- « Incapables de penser ». Caraco analyse lui-même ce qu’il entend par « pensée » :
→ « loisirs » : otium (en grec scholè, d’où viennent « école » et « scolaire »), ce mot désigne le loisir studieux, les activités intellectuelles, non le divertissement.
→ application : à peu près synonyme de « travail » (« attention soutenue », Trésor de la langue française), avec une dimension pratique (« Ce qui est réalisé pratiquement, ce qui résulte de l'utilisation de notions théoriques », ibid.).
→ sensibilité, enfin : aptitude à sentir, la sensibilité ici est à la fois intérêt personnel et subtilité : ce que Pascal appelle « esprit de finesse » (lire Pascal ici).

Ce qui pose problème

L’analyse du sujet établit un certain nombre de constats. Il est évidemment impossible d’en rester là : de ces constats, il faut déduire des questions. La réflexion de l’auteur n’est indiscutable ni dans son ensemble, ni dans ses détails.
1- le cynisme et le fatalisme ;
2- l’explication de la servitude par l’absence de pensée : est-elle suffisante ? Ne peut-on pas être ignorant et libre ?
2- l’ambiguïté de l’emploi du mot « servitude » : la description qu’en fait Caraco présente des caractères de la soumission. La servitude, a priori, est subie et involontaire, tandis que la soumission est active et plus ou moins volontaire.

Parcourir les trois œuvres : soumission et servitude / savoir, pensée, intelligence

1. La Boétie, Discours de la servitude volontaire : un savoir émancipateur

  • L’ignorance, arme de domination

- Au début du processus de servitude, quand les hommes ne sont pas « contraints » par le tyran, ils sont « déçus » par lui, c’est-à-dire trompés (latin decipere) (p. 144-145). La faiblesse de leur pensée favorise leur asservissement.

- La servitude vient de l’oubli de la liberté, que La Boétie présente, lui aussi, avec fatalisme : « Mais certes les médecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux plaies incurables, et je ne fais pas sagement de vouloir prêcher en ceci le peuple qui a perdu, longtemps a, toute connaissance, et duquel, puisqu’il ne sent plus son mal, cela montre assez que sa maladie est mortelle. » (éd. GF p. 139).
La comparaison de l’homme asservi avec les « courtauds », animaux privés de leur queue et de leurs oreilles, est éloquente : la servitude est une mutilation irréversible (voir Pierre Clastres, texte donné en annexe dans l’édition Payot).

- L’exemple du grand Turc (p. 151) atteste que l’inculture est un moyen privilégié d’asservissement des peuples. Voir aussi l’exemple de Cyrus, le fondateur de l’empire perse, qui à Sardes « établit des bordeaux [= bordels], des tavernes et jeux publics » (p. 155). Le peuple est abêti par le divertissement ; ce lieu commun vient de la philosophie antique, selon laquelle l’homme inculte regarde vers la terre, comme le porc, et non vers le ciel comme l’y autorise la position debout (voir par exemple le prologue de la Conjuration de Catilina de Salluste).

Voir (p. 151) le passage, plus explicite encore, où La Boétie célèbre la noblesse de ceux qui, comme Ulysse, regardent plus loin que leurs pieds : « Toujours s’en trouve il quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le secouer ; qui ne s’apprivoisent jamais de la sujétion et qui toujours, comme Ulysse, qui par mer et par terre cherchait toujours de voir de la fumée de sa case, ne se peuvent tenir d’aviser à leurs naturels privilèges et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être ; ce sont volontiers ceux-là qui, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas comme le gros populas, de regarder ce qui est devant leurs pieds s’ils n’avisent et derrière et devant et ne remémorent encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes ; ce sont ceux qui, ayant la tête d’eux-mêmes bien faite, l’ont encore polie par l’étude et le savoir. »

Sur l’avilissement par le plaisir et l’imagination, qui rapproche l’homme « abêti » ou « avachi » de l’animal, relire les p. 153 à 162 : réflexion théorique (p. 153-154 : « Mais pour revenir à notre propos, duquel je m’étais quasi perdu, la première raison pourquoi les hommes servent volontiers, est pour ce qu’ils naissent serfs et sont nourris tels. […] Les tyrans connaissent bien cela, et, voyant qu’ils prennent ce pli, pour les faire mieux avachir, encore ils aident-ils. ») et exemples (p. 154-162).

  • Culture et émancipation

- Sur l’amour de la liberté, signe de noblesse : relire p. 135-138 (« Qu’on mette d’un côté cinquante mille hommes en armes, d’un autre autant […] la seule liberté, les hommes ne la désirent point, non pour autre raison, ce semble, sinon que s’ils la désiraient, ils l’auraient, comme s’ils refusaient de faire ce bel acquêt, seulement parce qu’il est trop aisé. ») et 149 (Caton d’Utique).

- La parenthèse sur concernent les poètes de la Pléiade – Ronsard, Baïf et du Bellay (p. 160-161) – qui « renoblissent » la langue française (p. 161) atteste l’élitisme de La Boétie : l’imaginaire monarchique ne séduit que « le menu et grossier peuple » (p. 162) ; les poètes, eux, mettent leur intelligence au service du monarque. Le savoir, dans ce cas, débouche sur une soumission éclairée… On est loin du proto-révolutionnaire que certains ont cru discerner en La Boétie.

- La liberté est bien le fruit de l’intelligence, à condition que cette intelligence soit neuve : « notre poésie française, maintenant non pas accoutrée, mais, comme il semble, faite toute à neuf » (p. 160) Le savoir humaniste est source d’émancipation. Raison, liberté et humanité s’associent dans l’esprit des penseurs de la Renaissance. Voir Eugenio GARIN, L’Éducation de l’homme moderne, 1957 (Hachette, Pluriel).

Éléments à retenir sur le savoir humaniste tel que le reflète le Discours de la servit. volontaire :

→ la fonction essentielle de l’exemplum (terme de rhétorique : exemple emblématique, modèle)
→ la fonction de la citation, fruit d’une certaine érudition (noter l’étymologie du mot « érudit » : eruditus « dégrossi », de rudis « grossier », « non travaillé », comme un bois brut), mais encouragement à une pensée en dialogue, donc à une pensée libre. Pas plus que son ami Montaigne, La Boétie ne se contente de révérer l’autorité des anciens.
→ Les références savantes : Platon, par exemple, à l’appui de la thèse de l’origine naturelle de la liberté (p. 140-141). Se libérant de la scolastique d’inspiration aristotélicienne, la Renaissance redécouvre Platon (importance par exemple du commentaire du Banquet de Platon par Marsile Ficin, 1469). C’est un retour aux sources, à un savoir premier, originel.
→ Des sources savantes de La Boétie, on retiendra surtout l’affirmation de Montaigne (Essais, I, 25, « De l’institution des enfants ») qui voit dans un passage de Plutarque une source possible du Discours (« Comme ce sien mot, que les habitants d’Asie servaient à un seul pour ne pas savoir prononcer une seule syllabe qui est "non", donna peut-être la matière et l’occasion à La Boétie de sa Servitude volontaire. »), mais aussi le débat implicite avec Machiavel. Noter cependant que ces deux influences sont hypothétiques.
→ Le choix de la langue française (voir Du Bellay, Défense et illustration de la langue française), visant à faire de celle-ci une langue de culture égale au latin (translatio studiorum).

L’érudition de La Boétie illustre donc sa conception d’une culture aristocratique, qui s’élabore dans une complète liberté de pensée.

  • Limites de ce point de vue

- Cependant, l’exemple des animaux naturellement attachés à leur liberté (p. 141-142) interdit de se contenter d’un lien exclusif entre liberté et pensée : ce serait trop simple. Il ne suffit pas d’être cultivé pour être libre : cette condition nécessaire n’est pas suffisante.

- D’abord, il faut y insister : pour La Boétie comme pour Montaigne, qui conçoit l’écriture comme une libération par rapport aux préjugés, être libre, c’est penser par soi-même. En prenant ses distances par rapport aux formes traditionnelles du débat politique (« Si ne veux-je pas, pour cette heure, débattre cette question tant pourmenée, si les autres façons de république sont meilleures que la monarchie », p. 132), La Boétie veut prendre le problème de la soumission à la racine, remonter à la source, non perpétuer des lieux communs.
L’auteur du Discours de la servitude volontaire prend ses distances non seulement avec les philosophies politiques, mais également avec la rhétorique du discours, en adoptant un style plus naturel, plus « naïf », et presque une forme d’oralité. La recherche de la vérité conduit l’auteur à tâtonner, comme au début du discours, interrogeant les limites du langage.

- Peu avant la fin du Discours, La Boétie loue la situation des paysans, qui, loin de la cour (centre du pouvoir), peuvent conserver leur liberté. Cf. Michel FOUCAULT, Surveiller et punir (1975), sur les zones qui, dans la société de l’Ancien Régime, échappaient au pouvoir, avant que le contrôle généralisé ne se développe.
Voir aussi les Essais de Montaigne (en particulier I, 24, « Du pédantisme » et III, 12 « De la physionomie »), qui valorise l’intelligence du paysan par rapport à celle du savant.

2. Montesquieu, Lettres persanes : une science sans préjugés

  • Ignorance et soumission

- L’ignorance maintient les hommes dans la soumission. « Les hommes ressemblent tous, plus ou moins, à cette femme de la province d’Erivan qui, ayant reçu quelque grâce d’un de nos monarques, lui souhaita mille fois, dans les bénédictions qu’elle lui donna, que le ciel le fît gouverneur d’Erivan. » (Usbek à Rhédi, lettre 44, p. 118)

- Le pouvoir encourage la flatterie aux dépens de la vérité. « C’est un pesant fardeau, mon cher Usbek, que celui de la vérité, lorsqu’il faut la porter jusqu’aux princes. » (Rica, lettre 140, p. 319)

  • Vrais et faux savoirs

- Il faut distinguer vrai et faux savoir. Les Lettres persanes distinguent et opposent un savoir rationnel (le logos) et un savoir irrationnel, qui est un savoir prétendu, un savoir ignorant, dont les formes sont nombreuses :

→ la superstition (lettre 143), mais aussi le savoir religieux (lettres 46, 57, 75…), qui favorise la soumission à une autorité, dont d’ailleurs il émane. « Il n’est rien de si merveilleux que la naissance de Mahomet. », écrit le musulman Hagi Ibbi au juif Ben Josué (lettre 39, p. 112). Ce travers concerne autant les musulmans que les juifs (avec leur « obstination invincible pour leur religion », lettre 60) et les chrétiens.
La lettre 69 (d’Usbek à Rhédi) vise à démontrer la supériorité de la réflexion rationnelle sur l’idée de prescience divine.

→ Mais il y a aussi l’alchimie (lettre 45), la conversation superficielle (lettre 54), le bavardage (lettre 82), la coquetterie (lettre 52), les livres inutiles (lettre 108), la littérature (lettre 137), les nouvellistes (journalistes. Lettres 108 et 130), qui « ne sauraient consentir à ignorer quelque chose » (p. 295 : la presse people existait déjà !)… Rica raille également un certain « esprit » français (lettre 58) : « Un nombre infini de maître de langues, d'arts et de sciences, enseignent ce qu'ils ne savent pas; et ce talent est bien considérable: car il ne faut pas beaucoup d'esprit pour montrer ce qu'on sait; mais il en faut infiniment pour enseigner ce qu'on ignore. » (p. 151) Voir aussi la satire du géomètre et du traducteur (lettre 128).

→ Certains discours se donnent l’apparence de la rationalité. Ainsi, Usbek s’amuse des disputes stériles entre savants, comme la querelle homérique (lettre 36) ou celle qui oppose « quelques docteurs » sur la prononciation de la lettre Q (lettre 109), et Rica montre le ridicule les « décisions » de l’Académie (lettre 73).

Toutefois, l’esprit de contradiction a aussi son avantage : « Tu vois, mon cher Ibben, » écrit Usbek amusé, observant ce que la liberté des femmes a de bon, « que j’ai pris le goût de ce pays-ci, où l’on aime à soutenir des opinions extraordinaires et à réduire tout en paradoxe. », lettre 38, p. 111).

→ Le meilleur exemple des ridicules du dogmatisme est l’arrogance intellectuelle du « décisionnaire » (lettre 72), persuadé d’en savoir plus sur la Perse que les Persans eux-mêmes, sans y être jamais allé. Il faut être prudent avant de « décider », si l’on veut éviter d’être soumis à son amour-propre et à la libido sciendi.

→ La lettre 144 contient une liste très drôle d’ordonnances médicales à base de lectures théologiques, philosophiques et littéraires destinées à favoriser l’endormissement (« lettre d’un médecin de province à un médecin de Paris », rapportée par Rica à un médecin juif, p. 336-342).

  • Ignorance et curiosité

- De même qu’il distingue deux savoirs, Montesquieu distingue deux ignorances :

→ une mauvaise, celle qui conduit à poser cette question absurde : « Comment peut-on être Persan ? » (lettre 30, p. 98)
→ et une bonne, celle des voyageurs persans, qui font preuve de curiosité. C’est la curiosité qui fait la différence entre la bonne et la mauvaise ignorance. « Tout m’intéresse, tout m’étonne : je suis comme un enfant, dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres objets. » (Usbek à Rhédi, lettre 48, p. 125) La lettre 31 oppose clairement la curiosité éclairée de Rhédi (« Je m’applique à la médecine, à la physique, à l’astronomie ; j’étudie les arts ; enfin je sors des nuages qui couvraient mes yeux dans le pays de ma naissance. », p. 99) et la curiosité ignorante des Français.

Le lecteur, à son tour, est invité à emprunter la voie de la curiosité, par le voyage que lui offre le romancier : ainsi Nargum, envoyé de Perse en Moscovie, lui fait découvrir (ainsi qu’à Usbek, bien sûr, son correspondant) les mœurs de la Russie. « Je le puis dire », se réjouit Rica, « je ne connais les femmes que depuis que je suis ici […]. » (lettre 63, p. 160)

- Le savoir véritable est exempt de préjugés. Dans la lettre 32, Rica évoque sa curiosité pour les aveugles ; l’un d’eux, d’ailleurs, lui sert de guide. La sagesse de l’aveugle, savant parce que libre des préjugés habituels de l’homme voyant, annonce la Lettre sur les aveugles de Diderot (1749, texte qui vaudra à son auteur d’être arrêté et emprisonné à Vincennes. À lire !).

La science commence donc par le scepticisme : les opinions, en effet, sont relatives, et « on a dit fort bien que, si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés. » (pensée empruntée à Spinoza, Traité théologico-politique : voir note de l’édition GF).

  • La nature, source du savoir

→ le scepticisme empirique conduit à faire de la nature la source de tout savoir et le modèle de toute loi (lettre 95, très importante). La connaissance de la nature (par exemple : « La terre est soumise, comme les autres planètes, aux lois des mouvements […]. Les hommes, dans une demeure aussi sujette aux changements, sont dans un état aussi incertain […]. », p. 260 ; « La nature agit toujours avec lenteur, et pour ainsi dire avec épargne : ses opérations ne sont jamais violentes ; jusque dans ses productions, elle veut de la tempérance », p. 263 ; « on peut comparer les empires à un arbre […] », p. 278 ; « Les hommes sont comme des plantes […] », p. 281…) et celle de l’histoire fondent le raisonnement d’Usbek sur le dépeuplement et la « propagation des espèces ».

→ Le philosophe, qui observe la nature, vaut donc mieux que le journaliste : « Vous voyez que ce fat », dit le premier au sujet du second, « nous entretient, il y a [= depuis] une heure, de sa frayeur pour le Languedoc ; et moi, j'aperçus hier au soir une tache dans le soleil, qui, si elle augmentait, pourrait faire tomber toute la nature en engourdissement ; et je n'ai pas dit un seul mot. » (lettre 132, p. 304-305)

→ Les cinq lettres suivantes (lettres 133 à 137) évoquent la science des bibliothèques, science purement livresque, fermée sur elle-même, donc inutile, quand elle n’est pas nuisible : « Nous nous servons », dit Rica à son interlocuteur, « de l’astrologie comme vous vous servez de l’algèbre. Chaque nation a sa science, selon laquelle elle règle sa politique. » (p. 310) Seule l’histoire paraît utile (lettre 136).

  • La philosophie est-elle science de ce qui est, ou conscience de ce qui doit être ?

→ Scepticisme et empirisme permettent d’ajouter à la science de ce qui est la conscience de ce qui doit être : voir les lettres 94-95, où Usbek critique le droit public existant, avant de lui substituer le « droit des gens », au terme d’une réflexion spéculative sur la diplomatie et la guerre.

→ Même s’il affirme constamment son parti pris pour la raison, Usbek est réaliste. Par exemple, à propos du vin, il fait la réflexion qu’« il vaut mieux […] traiter l’homme comme sensible, au lieu de le traiter comme raisonnable. » (p. 101) L’homme a un corps, il est soumis à ses sens : il faut partir de ce constat.

  • La raison et les sens

La distinction entre la raison et les sens n’est d’ailleurs pas une opposition.

→ D’une part, à Mirza qui lui demande si le bonheur vient du plaisir ou de la vertu, Ubsek, répondant par un récit (un « mythe », celui des Troglodytes), justifie le choix de ce procédé en ces termes : « Pour remplir ce que tu me prescris, je n’ai pas cru devoir employer des raisonnements fort abstraits : il y a certaines vérités qu’il ne suffit pas de persuader, mais qu’il faut encore faire sentir. Telles sont les vérités de morale. » Cf. Platon et le mythe de l’Atlantide (dans le Timée).

Usbek, d’autre part, est tenté par l’empirisme, qui fait de l’expérience des sens la seule voie de la vérité (lettres 16 et 17 : « Les sens, divin Mollak, doivent donc être les seuls juges de la pureté ou de l’impureté des choses. », p. 71). Réponse du religieux, pour qui la seule vérité est celle qui vient du Coran : « Votre vaine philosophie est cet éclair qui annonce l’orage et l’obscurité […]. » (lettre 18, p. 73). Cet échange reflète les querelles du XVIIIe siècle sur l’autorité de la Bible.
La curiosité dont fait preuve Usbek (lettre 48) est bien une curiosité pour les spectacles que lui offrent ses yeux et ses oreilles. Observer, c’est commencer à se libérer des préjugés.

  • L’intelligence est-elle dangereuse pour le pouvoir ?

- Un débat intéressant oppose Usbek et Rhédi sur le danger politique que constitue le savoir. « J’ai ouï dire », écrit Rhédi, « que la seule invention des bombes avait ôté la liberté à tous les peuples de l’Europe. » (lettre 105, p. 243) Il ajoute, un peu plus loin, que « presque toutes les monarchies n'ont été fondées que sur l'ignorance des arts, et n'ont été détruites que parce qu'on les a trop cultivés. L'ancien empire de Perse peut nous en fournir un exemple domestique » (p. 244). Usbek, au contraire, considère que la monarchie se légitime et se grandit par l’usage qu’elle fait des arts, alliés à l’intérêt de ses sujets (lettre 106). Les deux points de vue, cependant, se complètent.

- Concluons, pour les Lettres persanes, sur le tableau de « la dure condition des savants » : exempts de préjugés, l’esprit libre, ils n’en sont pas moins soumis aux tribulations que leur apporte la fréquentation des ignorants (lettre d’un savant citée par Usbek dans la lettre 145, p. 345-346).

3. Ibsen, Une maison de poupée. « Ne pensons pas… » (Nora, p. 120)

  • Partage des savoirs et des compétences

- Tout commence, dans cette œuvre, par la distinction nette entre les activités masculines et les activités dévolues aux femmes. Nora s’occupe de l’arbre de Noël (début de la pièce, et p. 105), ou de la fête, alors qu’Helmer est en charge des affaires « sérieuses ». Voir les conseils de broderie que donne Helmer à madame Linde, p. 189-190…
L’espace dévolu à Helmer est son « cabinet de travail », lieu invisible du public. « Ne me dérange pas ! » (p. 47) est sa première parole…

Nora et Kristine dont obligées, elles aussi, de travailler : pour la première, « de petites choses, des petits travaux, du crochet, de la broderie » (p. 62) et des « travaux de copie » (p. 74) ; pour l’autre, « un petit commerce », « une petite école que j’ai dirigée, enfin, tout ce que j’ai pu trouver » (p. 65). « Ces trois dernières années ont été comme un interminable jour de travail sans repos, pour moi » ajoute Kristine : l’absence d’otium, de loisir (c’est-à-dire le negotium, l’activité utilitaire, négation de l’otium) rend impossible toute activité désintéressée.

Sur scène le public peut voir des objets qui, comme l’arbre de Noël, ont une fonction purement décorative : « porcelaines », « objets artistiques », etc., reflets symboliques de la femme (description du salon : didascalies p. 45). La première parole de la pièce une parole de Nora : « Occupe-toi de l’arbre de Noël, Hélène. » (p. 45) Chargée de la décoration de l’arbre de Noël, objet inutile et encombrant, Nora tente de s’en décharger sur autrui ; mais l’arbre de Noël est bel est bien son reflet symbolique. « Maintenant », lui suggère Torvald, « tu devrais danser la tarentelle et t’exercer au tambourin. » (p. 135) Cantonnée dans un rôle de représentation, Nora doit s’occuper de son costume et de sa danse, la tarentelle, parce que « Torvald dit que je dois le faire » (p. 121).

« Tout ça est si bête, si futile », dit Nora (p. 108), approuvée par Torvald qui ne perçoit pas l’ironie tragique dans ces propos. « Tiens ! la petite Nora l’admettrait maintenant ? »

L’argent, qui est une chose « sérieuse », semble à Torvald échapper aux compétences de Nora (p. 47 sq.) : celle-ci est « l’oiseau qui ne cesse de gaspiller », c’est-à-dire l’étourneau (p. 51). « Si tu savais vraiment garder l’argent que je te donne… » (p. 51)

  • La fabrique du conformisme

- Les automatismes de parole et de pensée renforcent l’emprise du conformisme et le partage des rôles entre Nora et Torvald. « Nous partagerons, Nora… comme mari et femme. C’est ainsi que cela doit être. » (p. 135)

Ainsi, si madame Linde est arrivée le matin, ce n’est pas, selon Nora, afin de chercher du travail, mais « pour passer les fêtes de Noël, bien entendu » (p. 58). Le docteur Rank va plus loin : « Ainsi, vous êtes venue en ville pour vous reposer en courant de banquet en banquet ! » (p. 79)

- Le souci du confort (p. 61 sq.) fait obstacle à une réflexion personnelle et libre sur la situation. « C’est merveilleux de vivre et d’être heureuse… » (p. 64) « C’est formidable, tout de même, d’être bien habillée. Pas vrai ? » (p. 74) Le tableau du bonheur familial se retrouve dans la bouche de Nora (p. 76 : « Jouer avec les enfants. Avoir une maison jolie et coquette, comme Torvald l’apprécie ! Et pense donc ! bientôt viendra le printemps avec son grand ciel bleu. ») et dans la scène de jeu avec les enfants, p. 88-89. Le bonheur rêvé de « la petite Nora » (p. 108) est un bonheur domestique qui la maintient dans une enfance perpétuelle. Or, c’est précisément cette image du bonheur qui la dispose à tout accepter (« Nous pourrions être si bien, si tranquilles et si heureux dans notre paisible foyer sans souci… », p. 131). Ce rêve est aussi celui de madame Linde (p. 182 et 185), mais cette dernière a l’avantage de la maturité : l’épreuve du deuil lui donne une longueur d’avance sur son amie.

  • Le savoir, arme de domination

→ Aussi Nora est-elle sans cesse renvoyée à son ignorance : « Pourquoi riez-vous ? » lui demande le docteur Rank, agacé par son rire. « Savez-vous seulement ce qu’est la société ? » (p. 82) « Tu es une enfant, Nora », dit madame Linde (p. 67). « Tu parles comme une enfant », dit Helmer à Nora. « Tu ne comprends rien à la société dans laquelle tu vis. » (p. 219) « Oh ! tu penses et tu parles comme une enfant qui ne comprend rien. » (p. 222) Pour désigner Nora, « la petite entêtée » (p. 132), « ma petite femme entêtée » (p. 134), il utilise des métaphores animales (comparer avec La Boétie, plus haut) : « étourneau » (p. 47), « petite alouette », « écureuil » (p. 49). Voir aussi p. 129, où la poésie dérisoire de ces surnoms se révèle pour ce qu’elle est : un moyen de chantage (« L’écureuil courrait partout et ferait des espiègleries si tu voulais être gentil et docile », dit Nora à Helmer). Ces surnoms affectueux la déshumanisent. Pire, cette phrase en apparence anodine : « Tu es une drôle de petite chose » (p. 52), dite également sur un ton affectueux.

→ La femme a donc tout à apprendre de l’homme, semble-t-il.

« Nora. – Vois-tu, Kristine est extrêmement douée pour le travail de bureau et puis, elle meurt d’envie d’être sous les ordres d’un homme capable et d’en savoir plus que tout ce qu’elle sait déjà.
Helmer. – C’est très sage, Madame. » (p. 85)

« Nora. – […] Torvald, tu ne pourrais pas t’en charger et décider pour moi de ce que je vais être et comment arranger mon costume ?
Helmer. – Ah ! ah ! La petite capricieuse appellerait-elle au secours ?
Nora. – Oui, Torvald, sans toi, je n’arriverai à rien. » (p. 109-110)

« Nora. – Mais je n’y parviens vraiment pas sans ton aide.
Helmer. – Oh ! Nous aurons vite fait de te rafraîchir la mémoire.
Nora. – Oui, prends soin de moi, Torvald ! Tu veux bien me le promettre ? Oh ! je suis si inquiète ! Cette grande société… » (p. 164)

« Nora. – […] Corrige-moi. Guide-moi comme tu en as l’habitude. » (p. 166)

« Helmer. – […] Repose-toi sur moi. Je te conseillerai ; je te guiderai. Je ne serais pas un homme si tes faiblesses féminines ne te rendaient d’autant plus séduisantes. » (p. 209)

« Nora. – […] Quand j'étais chez papa, il m'exposait ses idées et je les partageais. Si j'en avais d'autres, je les cachais. Il n'aurait pas aimé cela. Il m'appelait sa petite poupée et jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Puis je suis venue chez toi... » (p. 213)

- Le défaut de connaissances entretient le défaut d’identité. La parole féminine doit être parfaitement conforme aux attentes de l’homme : « Un oiseau chanteur doit avoir le bec pur pour gazouiller juste, jamais de fausses notes. » (p. 107) Aux yeux d’Helmer, Nora se ridiculise en utilisant un vocabulaire savant qui ne lui convient pas : « Tiens, tiens, la petite Nora qui parle de cas scientifiques ! » (p. 195) La recherche d’un rôle et d’un costume pour la fête fait écho, plus profondément, à la recherche d’une identité aliénée : l’expression « décider pour moi de ce que je vais être », plus haut, prend ainsi tout son sens.

  • L’intelligence tactique des femmes

- La position subalterne qui est celle de Nora la cantonne dans une intelligence tactique, qui s’adapte à la situation tout en restant discrète : « avec son amour-propre masculin, quelle torture, quelle humiliation pour lui de savoir qu’il me devrait quelque chose. » (p. 73)
Cette position l’oblige à mentir : « L’idée ne me viendrait pas d’agir contre ton gré. », dit-elle mensongèrement à Helmer (p. 54). Deuxième mensonge : p. 106, Nora prétend ne pas s’être entretenue avec Krogstad, mensonge aussitôt déjoué par Torvald.
L’intelligence tactique est une intelligence pratique, proche du réel concret ; l’intelligence stratégique suppose de la hauteur par rapport à la situation.

- La ruse est condamnée par Torvald, qui, blâmant les « ficelles » et les « artifices » de Krogstad, condamne sans le savoir celles de son épouse. « Imagine un peu à quel point un homme conscient de sa faute doit mentir et grimacer et dissimuler de tous côtés. Il est forcé de porter des masques, y compris pour ses proches, que dis-je, y compris pour sa propre femme et pour ses propres enfants. » (p. 111) Ce jugement moral sans appel, auquel s’ajoute un savoir dogmatique (« Presque tous les jeunes dépravés ont eu des mères menteuses »), enferme Nora dans une culpabilité sans issue (p. 113 : « Corrompre mes petits enfants… ! Empoisonner la maison… »), dont seuls un « miracle » (fin de la pièce) ou une libération complète peuvent la tirer. Pour la posture d’infaillibilité de Torvald, voir aussi p. 131 (dialogue avec Nora sur la moralité des fonctionnaires) ; « Si le bruit courait maintenant que le nouveau directeur de la banque se laisse aller à changer d’avis à cause de sa femme… » (p. 131)

- Au seuil de l’explication finale entre Torvald et Nora, celle-ci ironise sur l’infaillibilité de son époux : « Oh ! tu as toujours raison dans tout ce que tu fais. » (p. 191) Torvald ne perçoit pas l’ironie : « Voilà que l’alouette parle comme un être humain. »

  • La domination paradoxale des femmes

- Observons de plus près le savoir des femmes : il résulte de deux sources :

l’expérience : Kristine Linde, sur ce terrain, se distingue.

→ À Nora, p. 124 : « Je suis sensiblement plus âgée que toi, comme tu le sais, et j’ai un peu d’expérience. »

→ À Krogstad, p. 182 : « Nous avons tous deux besoin l’un de l’autre, Krogstad. J’ai confiance à ce qu’il y a de plus profond en vous… » Un peu plus loin : « Je comprends bien où le désespoir peut pousser un homme comme vous. » Puis : « Krogstad, quand on s’est une fois vendue pour l’amour des autres, on ne recommence pas.

À côté de Nora, emportée dans le tourbillon de l’action, madame Linde, veuve, incarne une certaine sagesse.

ce qu’elles entendent dire.

→ « Madame Linde. – Mais, ma bien chère Nora, comment peux-tu savoir des choses pareilles ?
Nora. – Pfff… ! quand on a trois enfants, on reçoit de temps en temps la visite de… de dames qui s’y connaissent un peu en médecine. Et, n’est-ce pas, elles vous racontent une chose ou une autre. » (p. 122-123)

→ Krogstad à Nora : « Bien entendu, vous savez, comme tout le monde, qu’il y a pas mal d’années, je me suis rendu coupable d’une imprudence. » (p. 95-96) Réponse de Nora à Krogstad : « Je crois avoir entendu parler de quelque chose de ce genre. » Nora est Krogstad sont unis par leur situation de subordonnés ; ils sont, de ce point de vue, en concurrence.

  • Savoir et pouvoir

- Le savoir est un pouvoir, comme le montre Michel Foucault. De ce point de vue, cependant, le savoir des femmes, savoir par expérience ou par ouï-dire, leur donne peu de pouvoir. En réponse au mépris de Nora, Krogstad avance son propre savoir, sa compétence de juriste (« Oui, mauvais juriste comme je suis… », dit-il ironiquement, p. 152) qui lui a permis de remarquer l’« escroquerie » (p. 102) de son interlocutrice. « Moi », doit avouer Nora, « je ne connais pas tellement bien les lois » (p. 103) ; au contraire, Krogstad affirme sa connaissance des affaires, « les affaires comme celles que nous traitons, vous et moi ». Même si, une fois seule, Nora se dit pour se rassurer : « Je ne suis pas si naïve que ça », Krogstad a emporté l’avantage.

- Le constat de l’hilotisme des femmes doit être nuancé par le pouvoir qu’elles peuvent exercer grâce à leur savoir, aussi circonscrit soit-il. Ainsi, Nora est la seule à savoir d’où vient l’argent qui a permis à son ménage de séjourner en Italie ; elle le révèle à madame Linde non sans ménager un certain suspense (p. 70-73). D’autre part, elle profite de sa position auprès de son mari, promu directeur de la banque. Cette position lui confère non seulement une « influence » (p. 93-94), mais également un savoir qui lui est réservé : « Comment pouvez-vous, vous, vous permettre de m’interroger, moi, Monsieur Krogstad, vous qui êtes un des subordonnés de mon mari ? Mais puisque vous tenez à le savoir : oui, Madame Linde aura un emploi. » Ce savoir étroit et circonstanciel est une arme dont elle use avec orgueil.

- L’habileté tactique de la femme peut l’élever au-dessus du stratège :

« C’est moi qui ai sauvé la vie de Torvald » (p. 69).

« Nora. – C’est moi qui me suis procuré l’argent.
Mme Linde. – Toi une somme pareille ? » (p. 70)

« Ça n’a pas été facile pour moi de faire face à mes obligations à dates fixes. » (p. 73)

Dans cette première scène avec madame Linde, Nora joue du suspense que suscite la révélation progressive de son habileté (« Avoue que te voilà bien curieuse, Kristine » p. 71), et se présente comme « une femme qui sait s’y prendre avec un peu d’intelligence » (p. 71, litote : formule atténuée qui vise à faire entendre davantage que ce qu’elle affirme). « Tu n’as pas besoin de comprendre », ajoute-t-elle, pour le plaisir de se venger de la condescendance de son amie ; et un peu plus loin (p. 73-74) : « Figure-toi qu’il y a dans le monde des affaires quelque chose qui s’appelle intérêts trimestriels et quelque chose qui s’appelle amortissements, et tout ça est terriblement difficile à respecter. » Par son expérience, par sa ruse, Nora est devenue détentrice d’un savoir.

Le récit que fait Nora de sa ruse la montre plus intelligente que son entourage : « Mais voyons, justement, il ne devait rien savoir ! Mon Dieu ! Tu ne comprends pas ça ? Il ne devait même pas connaître la gravité de son état. » (p. 72) En retour, « il me traitait d’étourdie… » (ibid.) Cette intelligence repose sur une connaissance de la psychologie humaine, notamment celle de l’homme (au sens sexué du terme).

- Le savoir de Nora est plus important que celui des autres, et que celui des hommes en particulier : le secret lui donne ce caractère explosif. Nora ne révèle toute la vérité à madame Linde qu’à la fin de l’acte II (p. 159-160 : « Tu ne sais pas tout. J’ai fait un faux… » Ce secret peut la tuer : elle évoque l’éventualité du suicide avec Krogstad (p. 154) et avec madame Linde (p. 160), avant d’ajouter : « j’ai toute ma tête et je te dis : personne d’autre ne sait, mais seule j’ai tout fait. Rappelle-toi. » (p. 161)

→ Le savoir de Nora est un savoir tragique, essentiel, contrairement au savoir « sérieux » d’Helmer (compétence et morale). Il est conscience progressive de ce qui distingue non seulement la servitude et la liberté, mais aussi la mort et la vie ; il est, enfin et surtout, connaissance de soi et connaissance de l’autre, bien différentes des fausses vérités d’Helmer, des « devoirs les plus sacrés » (p. 217), devoirs de l’épouse et de la mère, impératifs hétéronomes (reçus de l’extérieur) selon la terminologie kantienne. « J’ai d’autres devoirs tout aussi sacrés », répond Nora : « Mes devoirs envers moi-même. […] Je ne peux plus me contenter de ce que les gens disent et de ce qu’il y a dans les livres. Il faut que je réfléchisse moi-même à ces choses et tâche de voir clair en elles. » (p. 218)

« Helmer, s'asseyant vis-à-vis d'elle. – Tu m'inquiètes, Nora. Je ne te comprends pas.
Nora. – Tu dis vrai : tu ne me comprends pas. Et moi aussi, je ne t'ai jamais compris... avant ce soir. »

  • Savoir « sérieux » et savoir profond

- Dans la servitude se développe une parole étrangère au discours des maîtres : auprès des bonnes de son père, qui « ne [lui] faisaient jamais la morale », Nora enfant riait des « histoires si drôles » qu’elles lui racontaient (p. 148), des histoires d’autant plus drôles qu’elles sont vraies. La profondeur du vrai reste inaccessible à Helmer, qui se contente de jugements moraux péremptoires : « Pas de religion, pas de morale, pas de sens du devoir… » (p. 205)

- Allons plus loin : à rebours du savoir « sérieux » des hommes et de la société, Nora accède à un savoir bien plus profond, qui est folie aux yeux des autres (voir Érasme, Éloge de la folie : le vrai savoir est folie). La scène de la danse frénétique nous la montre déchaînée, « en pleine folie » (p. 167) « C’est de la folie pure », commente Helmer, qui ajoute : « Tu as oublié tout ce que je t’ai appris » et « il faut vraiment te guider ». La folie est oubli de la soumission. « Vous êtes folle ? » lui demande Rank, à l’acte I (p. 84). « Je commence à perdre la tête », dit-elle à madame Linde (p. 160), avant de se ressaisir : « Je n’ai absolument pas perdu l’esprit » (p. 161). « Petite folle », lui dit Helmer (p. 197) alors même que la vérité commence à se faire jour, et que lui-même ne comprend rien, ni aux aspirations de Nora, ni aux allusions de Rank à sa mort prochaine.

- L’irrationnel fait peur à Helmer : « Allons, allons, allons. Pas tant de frénésie. Sois donc la petite alouette, comme d’habitude. » (p. 170) « Tu es malade, Nora. Tu as la fièvre. Pour un peu, je croirais que tu as perdu la raison. » (p. 219) Krogstad, quant à lui, soupçonne chez madame Linde « l’orgueil féminin exalté et ardent à se sacrifier » (p. 181).

  • Bêtise des hommes

- À présent, observons de plus près l’intelligence « sérieuse » des hommes : si leur position sociale leur permet d’acquérir sur ce plan une réelle supériorité, ils ne sont pas pour autant exempts de bêtise. L’infantilisation de Nora rejaillit sur Helmer : le parler enfantin nous les montre tous deux idiots. D’autre part, sa fierté le rend ridicule : « Eh bien, ce n’était pas une bonne idée que j’ai eue là ? » (p. 128)

- L’intelligence d’Helmer est fausse. Il contraint Nora au mensonge, à cause de sa morale dogmatique, de sa sociabilité de façade, de son obsession de l’apparence et de son emprise sur Nora dont il ignore les besoins et qu’il maintient dans une fonction de représentation (danse et costume), jusqu’à lui reprocher d’être trop naturelle (p. 187) et jusqu’à la forcer à disparaître après le spectacle (« J’ai pris par le bras ma délicieuse petite fille de Capri… capricieuse de Capri, pourrais-je dire. Un tour rapide à travers la salle, une courbette par ci, une courbette par là, et… come on dit dans les romans, la belle vision a disparu. Il faut toujours de l’effet dans les dénouements, madame Linde. Mais cela, il est m’est impossible de le faire comprendre à Nora. », p. 187-188).
« Rank m’avait préparé à toute une scène de déguisement de grand style » (p. 163). Le mensonge est du côté du « roman » façonné par les désirs d’Helmer (voir aussi p. 193-194 : « je m’imagine que tu es ma bien-aimée en secret, ma petite fiancée secrète, et que personne ne soupçonne qu’il y a quelque chose entre nous deux », etc. ; p. 202 : « souvent, je te voudrais menacée d’un danger, un danger tel que je puisse risquer ma vie, mon sang, tout, pour toi. ») bien davantage que du côté de Nora, qu’il traite d’« hypocrite » et de « menteuse » (p. 205) ; le faux est dans le déguisement, non dans la dissimulation. L’apparence est la vérité ultime d’Helmer, à laquelle il s’accroche pour se sauver de la vérité : « En ce qui nous concerne, toi et moi, tout doit paraître inchangé entre nous. Mais naturellement, seulement aux yeux du monde. […] Il s’agit uniquement de sauver les restes, les débris, l’apparence. » (p. 207) « Et tu ne penses pas à ce que les gens vont dire ! » (p. 217)

  • Le mariage avec la vérité

- Le dénouement du drame est le mariage de Nora avec la vérité : « un vrai mariage » (dernière phrase de Nora), symbolisé par l’abandon du costume de mascarade (p. 209). Cette révélation succède à la « certitude » acquise par le docteur Rank (p. 196 : « la certitude absolue. »). Cette vérité, pour Helmer, est niaiserie :

« Nora. – C’est vrai. Je t’ai aimé plus que tout au monde.
Helmer. – Oh ! ne cherche pas à t’en sortir par des naiseries. » (p. 206)

- La fin de la pièce met au premier plan le problème de l’éducation des femmes.

« Helmer. – […] Le temps de la récréation est passé, maintenant vient celui de l'éducation.
Nora. – L'éducation de qui, la mienne ou celle des enfants ?
Helmer. – L'une et l'autre, ma Nora bien-aimée.
Nora. – Hélas ! Torvald, tu n'es pas homme à m'élever pour faire de moi l’épouse qu'il te faut. » (p. 213-214)

« Nora. – […] Il faut que je veille à m’éduquer moi-même. Et cela, tu n’es pas homme à m’y aider. Il faut que je sois seule pour le faire. » (p. 215)

« Helmer. – Pauvre aveugle, sans expérience.
Nora. – Il faut que je veille à acquérir de l’expérience, Torvald. »

- Le premier acte de Nora sur la voie de la liberté est l’expression d’un doute radical : « En fait, je ne sais pas, tout simplement. » (p. 219) C’est le premier pas vers une liberté de pensée. Après l’hétéronomie radicale, l’autonomie.

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