Une littérature de rêve(s)

Ce thème a pour intérêt de ne pas faire de la mimesis (représentation de la réalité, voir Erich Auerbach, Mimesis, et le GF/Corpus d’Alexandre Gefen consacré à ce thème) l’alpha et l’omega de la littérature et de l’art.

1° L’axe du rêve : le haut et le bas

Dans la tradition chrétienne, les rêves viennent de Dieu ou du diable. Pour Synésios de Cyrène (IVe-Ve siècles), auteur d’un Περὶ ἐνυπνίων (Des Songes), le rêve et l’imagination sont des dons de Dieu.
http://data.bnf.fr/13184453/synesios_de_cyrene_sur_les_songes/

« Connaître Dieu par le moyen de l’imagination, voilà l’intuition par excellence. L’imagination est le sens des sens, nécessaire à tous les autres; elle tient à la fois de l’âme et du corps; elle réside en dedans de nous: établie dans la tête, comme dans une citadelle que la nature a bâtie pour elle, elle domine de là l’animal. » (traduction d’Henri Druon, 1878)

Il y a une mythologie du rêve diabolique, avec les incubes ou les succubes… La littérature fantastique a su jouer de ce thème.

Qu’il soit d’origine divine ou d’origine diabolique, le rêve est inquiétant : il heurte le bon sens et provoque une rupture, à double titre :
- rupture par rapport au bon sens
- rupture temporelle, pouvant provoquer une bifurcation dans la vie d’un homme (ex. : rêve de saint François d’Assise, représenté par Giotto). Dans ce cas, le songe (divin) met fin à un rêve (personnel), celui de devenir chevalier.
http://saintfrancoisdassise.com/saint-francois/vie-de-saint-francois

Le rêve est une ouverture vers l’ailleurs. La sensation de chute, qui marque parfois le seuil de l’endormissement, signale la logique verticale qui est celle du rêve, et qui rompt avec la logique linéaire, horizontale, de la vie éveillée.

« Notre vie nocturne est un océan parce que nous y flottons. Dans le sommeil, nous ne vivons jamais immobile sur la terre. Nous tombons d’un sommeil en un autre plus profond, ou bien un peu d’âme en nous veut se réveiller : alors elle nous soulève. Sans cesse nous montons ou nous descendons. Le sommeil garde une dynamique verticale. Il oscille entre dormir plus profondément et dormir moins profondément. Dormir, c’est descendre et monter comme un ludion sensible dans les eaux de la nuit. La nuit et le jour, en nous, ont un devenir vertical. Ce sont des atmosphères d’inégales densités où monte et descend le rêveur suivant le poids de ses péchés ou l’allègement de sa béatitude. (Gaston Bachelard, L’Air et les songes, Corti, 1943, p. 69)

Comment ne pas penser à l’échelle de Jacob (Genèse XXVII, 41-XXIX,1) ?
https://fr.wikisource.org/wiki/Bible_Sacy/Gen%C3%A8se#Bible_Sacy.2FGen.C...

Bachelard se réfère à la Divine comédie de Dante, descente (Enfer) et ascension (Purgatoire, Paradis) – à lire dans la trad. de Jacqueline Risset (GF), ou en extraits (classiques Larousse) ; mais il cite aussi Aurélia ou le rêve et la vie de Gérard de Nerval, récit poétique et autobiographique de sa folie (« Cette nuit-là, j’eus un rêve délicieux… J’étais dans une tour, si profonde du côté de la terre et si haute du côté du ciel que, toute mon existence semblait devoir se consumer à monter et à descendre. » Lire le splendide incipit :

« Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : – le monde des Esprits s’ouvre pour nous. »

Conçu comme une élévation à un autre degré de conscience (« imaginer, c’est hausser le réel d’un ton », Gaston Bachelard, L’Air et les songes), la rêve est proche de la pensée symbolique.

Conçu comme libération de l’imagination, la conscience étant à l’état de veille, le rêve est proche du merveilleux : celui des Lais de Marie de France, par exemple, ou des contes (de Perrault, de Grimm ou d’Andersen. Relire dans cette perspective, celle d’une libération du principe de plaisir, « Le Chat botté » de Charles Perrault. Voir Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées.

2° Rêve et révélation

Le rêve peut être révélation d’un message venu de plus haut et de plus loin que soi. Comme les passions, leur origine nous dépasse : l’hypothèse de la transcendance peut alors s’imposer.

Les rêves sont nombreux dans la Bible : Dieu parle volontiers en songe (voir Synésios). Il y a bien sûr le rêve de Jacob (voir plus haut), mais aussi par exemple l’apparition d’un ange qui avertit Joseph de fuir en Égypte (Matthieu II, 13).

Chez Homère, les dieux et les morts apparaissent en rêves : dans l’Iliade (chant XXIII), Patrocle apparaît à Achille.
http://www.reves.ca/songes.php?fiche=858 (base « récits de rêves », précieuse)
Dans l’Odyssée (chant XIX), Pénélope fait un rêve étrange, qu’elle confie à Ulysse, qui le déchiffre.
http://www.reves.ca/songes.php?fiche=853
Dans l’Énéide de Virgile, la grande épopée de Rome, Hector apparaît en songe à Énée pour l’avertir de la nouvelle ruse des Grecs : le cheval de Troie.
http://www.reves.ca/songes.php?fiche=970
Étude des rêves dans l’Énéide (Jacques Faulx) :
http://remacle.org/bloodwolf/faulx/Virgile/3virgintro.htm

Le caractère sacré du rêve lui confère une autorité supérieure et le pouvoir d’étonner, comme dans le fascinant tableau de Jan van Eyck, Les Époux Arnolfini.
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/33/Van_Eyck_-_Arnolfini...
http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/laffaire-arnolfini

« C’est comme un rêve que ce tableau. Un rêve de Van Eyck. Le rêve d’une apparition. Cet homme et cette femme disproportionnés par rapport aux dimensions de la chambre, ce chandelier trop volumineux, ce vaste miroir, ce lit trop court, ainsi voyons-nous les choses en rêve. […] les deux visiteurs qui se tiennent au seuil de la chambre, à l’endroit même où nous nous tenons quand nous regardons le tableau, font eux aussi partie de ce rêve. » (p. 134-135)

Le travail de Jean-Philippe Postel révèle le sens profondément sacré de ce tableau que l’on croyait représenter simplement un couple d’époux.

C’est pourquoi le rêve révèle une vérité que la conscience éveillée peine à concevoir : ainsi, la reine Atossa, dans Les Perses est étonnée par le rêve qu’elle a fait et qui lui annonce la défaite de son fils Xerxès. Ce rêve est suivi d’une vision, celle d’un aigle tué par un épervier.

« Mille songes pendant les nuits viennent sans cesse m'assaillir, depuis que mon fils a rassemblé son armée, depuis qu'il est parti, brûlant de dévaster la terre d'Ionie. Mais nul encore ne m'a aussi vivement frappée que le songe de la dernière nuit. […] Ce que j'ai vu m'a effrayée; mon récit vous remplit de crainte ; car vous le savez assez, vainqueur mon fils deviendrait le plus glorieux des héros. Vaincu, toutefois, il n'a nul compte à rendre à ses sujets ; et, s'il vit, il régnera comme auparavant sur cet empire. »

La sacralité du rêve le prédispose à devenir un matériau philosophique, tout comme le mythe : alors que Platon rejette les mythes des poètes, il en invente lui-même (le mythe de la caverne, celui d’Er le Pamphylien, celui d’Atlantide…) pour faire de l’imagination une voie d’accès au vrai.

→ le songe de Scipion, rêve philosophique (Cicéron, République, livre VI, et commentaire par Macrobe). Scipion Émilien rêve de son grand-père, Scipion l’Africain et de son père Paul Émile. Il reçoit d’eux la révélation de l’organisation du monde et de l’immortalité de l’âme, socles métaphysiques de l’impéralisme romain et d’une république conçue comme diuturna, aeterna, immutabilis et perpetua.
http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/Cicero_Scipion/lecture/def...
http://remacle.org/bloodwolf/erudits/macrobe/scipion1.htm

« Tout à coup une apparition s'offrit à mon esprit, tout plein encore de l'objet de nos entretiens; c'est la vertu de nos pensées et de nos discours d'amener pendant le sommeil des illusions semblables à celles dont parle Ennius. Il vit Homère en songe, sans doute parce qu'il était sans cesse pendant le jour occupé de ce grand poëte. Quoi qu'il en soit, l'Africain m'apparut sous ces traits, que je connaissais moins pour l'avoir vu lui-même que pour avoir contemplé ses images. Je le reconnus aussitôt, et je fus saisi d'un frémissement subit; mais lui: Rassure-toi, Scipion, me dit-il ; bannis la crainte, et grave ce que je vais te dire dans ta mémoire. » (Cicéron, trad. Nisard)

C’est par un songe littéraire (Somnium, seu opus posthumum de astronomia, 1634) que l’astronome Johannes Kepler expose ses idées sur la lune. Le rêve n’est pas le contraire de la science : on lira avec intérêt le récit des trois rêves de Descartes rapportés par son biographe Adrien Baillet, rêves qui ont joué dans la vie intellectuelle du philosophe un rôle essentiel.
http://singulier.info/rrr/2-rdes1.html
On connaît par ailleurs l’« argument du rêve », argument traditionnel contre l’empirisme, dont Descartes fait un usage bien connu dans la première des Méditations métaphysiques.

Il existe donc une tradition de rêves philosophiques :
- Denis Diderot, Le Rêve de d’Alembert (1769) : le rêve est un outil du philosophe matérialiste et sceptique, qui permet de mettre en question les préjugés.
- Lewis Caroll, De l’autre côté du miroir (1871), qui fait suite aux Aventures d’Alice au pays des merveilles.
- Fiodor Dostoievski, « Le Songe d’un homme ridicule » (nouvelle, 1877)

Le pendant chrétien de cette tradition se trouve dans les récits hagiographiques : rêves de saint François d’Assise et d’Innocent III, par exemple, ou hallucinations de saint Antoine.
Un article passionnant : Nicolas Heckel, « La tentation de Saint Antoine : une échappée par le rêve, de Bosch à Flaubert » (revue Les Chantiers de la création, univ. d’Aix-Marseille, numéro consacré au rêve, 2010)
https://lcc.revues.org/478

3° Rêve, rêverie et voyage

Tout récit de fiction n’est-il pas, chacun à se manière, un voyage dans un espace et une temporalité imaginaires ? Le grand poème de Dante, La Divine Comédie, est un grand périple. Il y a des voyages immobiles, comme le Voyage autour de ma chambre (1794) de Xavier de Maistre, et des voyages intérieurs, comme le Songe de Poliphile, attribué à un moine dominicain, Francesco Colonna (fin du XVe siècle). Dans ce dernier cas, l’espace du songe est bien celui de l’au-delà, reflet inversé, symétrique, de la vie éveillée, évoquant l’image de la mort. Poliphile, perdu dans une forêt obscure, s’endort et est transporté en rêve dans un monde merveilleux.

« À l’heure donc où la plaintive Héro soupirait ardemment, parmi ces plages, après le départ douloureux du nageur Léander [très beau mythe de Léandre et Héro : chaque nuit, Léandre rejoint à la nage Héro, qui vit sur l’autre rive de l’Hellespont : autre traversée], moi, Poliphile, j’étais couché sur mon lit, secourable ami du corps fatigué […]. Demeuré seul, livré aux méditations intimes d’un amour unique, consumant sans sommeil la nuit longue et fastidieuse, inconsolable de ma Fortune ingrate, de mon étoile ennemie, pleurant sur ma passion malheureuse, j’examinais en tous points ce qu’est un amour sans réciprocité […]. Je fus longtemps à me lamenter sur le fait de mon misérable état. L’esprit fatigué de vaines imaginations, repu d’un plaisir factice et décevant, je m’en prenais à un objet qui n’est pas mortel, qui est au contraire tout divin, à Polia dont l’idée vénérable m’occupe tout entier, vit en moi, y est profondément empreinte et gravée intimement. Déjà la lumière splendide des étoiles tremblotantes commençait à pâlir, lorsque ma langue cessa d’appeler cet ennemi désiré d’où procédait la grande bataille sans trêve, cet oppresseur du cœur blessé qu’évoque toutefois celui-ci comme un remède efficace et profitable. […]
Cependant, ni plus ni moins qu’un homme brisé par les labeurs de la journée, ma plainte à peine apaisée, mes larmes taries à peine, tout pâle de la langueur d’amour, je me pris à souhaiter un repos opportun et naturel. Mes paupières rougies se fermèrent sur mes yeux humides et, sans être au juste ni dans une mort cruelle, ni dans une existence délectable, cette partie qui n’est pas unie aux esprits vigilants et amoureux et qui n’a que faire avec une opération aussi haute que la leur, se trouva envahie, dominée, vaincue par un long sommeil. »
(trad. Claudius Popelin)

Là, il retrouve Polia, qu’il aime passionnément, et l’épouse. Tous deux s’embarquent sur l’île de Cythère, consacrée à la déesse de l’amour et où règne Cupidon ; mais Polia disparaît dès que Poliphile tente de l’embrasser. La force de l’imagination est telle que ce texte a été une source d’inspiration pour les architectes de la Renaissance italienne et pour l’art du jardin.

Bien avant le Songe de Poliphile, le Roman de la rose (XIIIe siècle) est un récit onirique et allégorique dans lequel les sentiments sont des personnages. Un siècle encore plus tôt, les romans de Chrétien de Troyes plongeaient le lecteur dans la « matière de Bretagne », espace imaginaire où l’arrière-plan historique (le règne d’Arthur) n’est qu’un prétexte à des aventures. Le roman arthurien se libère de l’histoire en se libérant de la matière antique : au modèle épique se substitue l’aventure, histoire axée sur l’intériorité. L’errance du chevalier n’est autre qu’un voyage à la recherche de lui-même, comme dans les rêves.

Sans aller jusque dans ces contrées imaginaires, les voyages lointains peuvent être lus comme des rêves éveillés ; mais on entre ici dans le domaine de la rêverie. Les « rêveries sur les ruines de la Grèce » (Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem) ou les splendeurs de l’orient (Nerval, encore : Voyage en Orient, après Lamartine) font des lieux réels des espaces propres au déploiement de l’imagination. Contrairement au rêve, la rêverie n’est pas propre au sommeil et ne se limite pas à un moment déterminé : la rêverie étend les limites du rêve à celles du monde (Gaston Bachelard, Poétique de la rêverie, chap. V, « Rêverie et cosmos »).

« Je suis […] un rêveur de mots, un rêveur de mots écrits. Je crois lire. Un mot m’arrête. Je quitte la page. Les syllabes du mot se mettent à s’agiter. Des accents toniques se mettent à s’inverser. Le mot abandonne son sens comme une surcharge trop lourde qui empêche de rêver. Les mots prennent alors d’autres significations comme s’ils avaient le droit d’être jeunes. Et les mots s’en vont cherchant, dans les fourrés du vocabulaire, de nouvelles compagnies, de mauvaises compagnies. Que de conflits mineurs ne faut-il pas résoudre quand, de la rêverie vagabonde, on revient au vocabulaire raisonnable. » (ibid.)

En ce sens, toute lecture est rêverie. Gaston Bachelard a décrit cette rêverie comme manière de lire et comma manière d’écrire. On la trouve en poésie chez Verlaine, par exemple, dont l’écriture est éminemment musicale : effaçant systématiquement les contours trop nets ou les couleurs trop vives, Verlaine préfère le flou et l’incertitude qui caractérisent l’état du rêveur éveillé. C’est le cas, par exemple, des « Aquarelles » des Romances sans paroles, ou ce tableau de Bruxelles (« Paysages belges », même recueil) :

« La fuite est verdâtre et rose
Des collines et des rampes,
Dans un demi-jour de lampes
Qui vient brouiller toute chose.

L'or, sur les humbles abîmes,
Tout doucement s'ensanglante,
Des petits arbres sans cimes,
Où quelque oiseau faible chante.

Triste à peine tant s'effacent
Ces apparences d'automne,
Toutes mes langueurs rêvassent,
Que berce l'air monotone. »

En ce qui concerne en musique, écouter par exemple :
- La Symphonie fantastique de Berlioz (1830), peinture musicale des rêveries de l’artiste ;
https://www.youtube.com/watch?v=yK6iAxe0oEc
- les Nocturnes de Chopin, ou ceux de Debussy.
https://www.youtube.com/watch?v=liTSRH4fix4
« Nuages » de Debussy :
https://www.youtube.com/watch?v=dRN8RA5Vph8


Si toute lecture est rêverie, c’est aussi parce que le temps de la lecture est un temps de suspension du cogito, un temps où le lecteur n’est plus seulement lui-même.

« Entrer dans une œuvre, c'est changer d'univers, c'est ouvrir un horizon. […] L'expérience première demeure celle du «Nouveau Monde» et de l'écart ; qu'elle soit récente ou classique, l'œuvre impose l'avènement d'un ordre en rupture avec l'état existant, l'affirmation d'un règne qui obéit à ses lois et à sa logique propres. Lecteur, auditeur, contemplateur, je me sens instauré, mais aussi nié : en présence de l'œuvre, je cesse de sentir et de vivre comme on sent et vit habituellement. » (Jean Rousset, Forme et signification, Corti, 1962)

4° Le monde est un rêve

Le théâtre, placé dans l’Athènes classique sous le patronage de Dionysos, est à la fois ivresse et songe. Les récits de rêves sont nombreux dans la tragédie, où des figures de la mythologie s’incarnent, comme dans la comédie ancienne. Mais la scène elle-même est un espace onirique, le public étant près à accepter l’invraisemblable. Le spectacle théâtral obéit à ses propres lois.

Aussi le théâtre reflète-t-il volontiers le monde vu comme un rêve. Ce topos (lieu commun) baroques s’illustre particulièrement dans l’œuvre de Shakespeare ou dans celle de Calderón. Les héros de Shakespeare, comme Hamlet, Macbeth ou Richard III, évoluent sur la scène du monde comme dans un rêve. L’étrange forêt du Songe d’une nuit d’été est bien le théâtre d’un rêve, cadre d’une intrigue amoureuse complexe et désordonnée, mais aussi mise en abyme du théâtre : une troupe de comédiens amateurs, artisans athéniens, y prépare la mise en scène d’une tragédie sur le thème mythologique de Pyrame et Thisbé, inspiré des Métamorphoses d’Ovide (chant IV). Deux ingrédients majeurs de la sensibilité baroque se retrouvent dans ce mythe : la nuit et l’erreur provoquée par l’illusion des sens. Le lieu commun du theatrum mundi acquiert dans le premier XVIIe siècle une dimension esthétique.

  • Sur le baroque : Jean Rousset, La Littérature baroque. Circé et le paon, Corti, 1953. Pour gagner du temps, parcourir les chapitres de l’anthologie La Poésie baroque (Gallimard, Folio plus)

En 1623, Théophile de Viau représente Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé (réédition récente, éd. GF, 2015), drame qui se déploie dans l’univers du mythe et dans l’espace-temps onirique d’une Babylone imaginaire.

« Sais-tu pas bien que j'aime à rêver, à me taire, dit Thisbé à Bersiane,
Et que mon naturel est un peu solitaire ?
Que je cherche souvent à m'ôter hors du bruit ? »

La même Thisbé adresse, en un très beau monologue, une prière à la nuit :

« Déesse de la Nuit, Lune, mère de l'ombre,
Me voyant arriver sous ce feuillage sombre,
Tiens-toi dans ton silence et ne t'offense pas
De l'Amour effronté qui guide ici mes pas […] »

Au ruisseau qui coule, elle demande de ne pas réveiller la nature :

« Et toi, sacré ruisseau, dont le plaisant rivage
Semble plus accostable en ce qu'il est sauvage,
Redouble à ma faveur le doux bruit de ton cours,
Tant que tous les Sylvains en puissent être sourds
Et que la vaine Echo de ton bruit assourdie
Mes amoureux propos à ces bois ne redie.
Mais non, va doucement de peur de réveiller
Les Nymphes de tes eaux, laisse-les sommeiller ;
L'onde ne leur met pas tant de froideur dans l'âme
Qu'elle ne s'embrasât en regardant Pyrame. »

Un instant plus tard, le rêve se change en cauchemar avec l’apparition d’un lion. La scène précédente (acte IV, scène II) commençait justement par un récit de cauchemar, celui de la mère de Thisbé, hantée par le pressentiment de la catastrophe :

« Encore de frayeur tous mes cheveux se dressent,
Ses farouches regards encore à moi s'adressent,
Ha ! Sommeil malheureux, en ce songe trompeur,
Que tu m'as fait, ô Dieux ! Que tu m'as fait de peur !
De cette vision l'image triste et noire
Avecque trop d'horreur s'attache à ma mémoire ;
J'ai rêvé tout le jour dans l'appréhension
De ma mauvaise nuit.
La confidente. –          Ce n'est qu'illusion.
La mère. – Combien en voyons-nous à qui la voix des songes
A dit des vérités !
La confidente. –        Comme aussi des mensonges.
La mère. – Cette frayeur me tient pourtant dans les esprits
Trop avant pour avoir son présage à mépris ;
Jamais une si triste et si pâle figure
Ne se présente à nous sans un mauvais augure ;
Une pareille nuit ne me vient pas souvent.
La confidente. – À qui suit la raison le songe n'est que vent ;
Il est bon ou mauvais, feint, vrai ou variable,
Selon l'erreur douteux de notre esprit muable.
La mère. – Si tu savais comment ce songe est apparu,
Comment cent fois la mort par mes os a couru,
De quelque fermeté que ta raison se vante,
Possible prendrais-tu ta part de l'épouvante. »

Le rêve est omniprésent chez les dramaturges de l’âge baroque ; Shakespeare est un précurseur de ce mouvement. À son tour, l’espagnol Calderón mêle le rêve et la réalité dans La Vie est un songe, comedia inspirée d’un des récits de Shéhérazade dans Les Mille et une nuits, « L’histoire du dormeur éveillé ». Cette conception du théâtre se reflète en partie dans l’œuvre de Corneille (L’Illusion comique) et dans celle de Molière (Le Bourgeois gentilhomme, Don Juan…).

Le Don Quichotte de Cervantès est le roman baroque par excellence : l’univers romanesque est celui du rêve de Don Quichotte, rêve éveillé puisque le héros prend son rêve pour la réalité. La folie de Quichotte met en évidence la caractéristique première du héros de roman depuis Chrétien de Troyes : comme Perceval, il invente sa vie et suscite par ses actions et ses paroles un espace-temps nouveau, ce qui s’appelle « l’aventure ». Don Quichotte est, comme dans un rêve lucide, un rêveur qui sait qu’il rêve et qui choisit de continuer de rêver.

À l’âge romantique, cette conception de la fiction comme miroir dressé devant un autre miroir, celui du monde, se retrouve dans l’œuvre de Musset, notamment Lorenzaccio, un drame rempli de rêves, dont le héros est inspiré de Hamlet. « Réaliser des rêves, voilà la vie du peintre », dit le peintre Tebaldeo à Lorenzo. Le duc Alexandre de Médicis, son cousin, voit en celui-ci « un rêveur qui marche nuit et jour sans épée, de peur d'en apercevoir l'ombre à son côté » ; mais la supériorité de Lorenzo sur les autres personnages du drame réside dans le fait qu’il sait que le monde est un rêve.

En philosophie, l’argument du rêve conduit au scepticisme radical de George Berkeley (XVIIIe siècle) et au « monde comme volonté et comme représentation » de Schopenhauer.

Le roman contemporain se plaît à brouiller les limites entre le rêve et la réalité :

  • James Joyce, Finnegans Wake (1939), forme radicale de monologue intérieur, récit d’une nuit où rêve et réalité se mélangent, et où l’identité du narrateur lui-même se brouille.
  • George du Maurier, Peter Ibbetson (1891), où deux enfants inventent le « rêver-vrai ».
    http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Peter-Ibbetson
  • Raymond Queneau, Les Fleurs bleues (1965), qui commence par une citation de Platon, ὄναρ ἀντὶ ὀνείρατος (onar anti oneiratos, « rêve contre rêve »). Deux personnages qui ne vivent pas à la même époque rêvent l’un de l’autre.

La confusion partielle du rêve et de la réalité caractérise également le récit fantastique. Voir Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique. Lire Le Diable amoureux de Cazotte (1772), Peter Schlemihl de Chamisso (1814), La Morte amoureuse de Théophile Gautier, les Nouvelles de Petersbourg de Nikolai Gogol (1843), Le Double de Dostoievski (1846), « Véra » de Villiers de l’Isle-Adam (1874), « La Nuit » de Maupassant (1887)…

« J'aime la nuit avec passion. Je l'aime comme on aime son pays ou sa maîtresse, d'un amour instinctif, profond, invincible. Je l'aime avec tous mes sens, avec mes yeux qui la voient, avec mon odorat qui la respire, avec mes oreilles qui en écoutent le silence, avec toute ma chair que les ténèbres caressent. Les alouettes chantent dans le soleil, dans l'air bleu, dans l'air chaud, dans l'air léger des matinées claires. Le hibou fuit dans la nuit, tache noire qui passe à travers l'espace noir, et, réjoui, grisé par la noire immensité, il pousse son cri vibrant et sinistre.
Le jour me fatigue et m'ennuie. Il est brutal et bruyant. Je me lève avec peine, je m'habille avec lassitude, je sors avec regret, et chaque pas, chaque mouvement, chaque geste, chaque parole, chaque pensée me fatigue comme si je soulevais un écrasant fardeau.
Mais quand le soleil baisse, une joie confuse, une joie de tout mon corps m'envahit. Je m'éveille, je m'anime. A mesure que l'ombre grandit, je me sens tout autre, plus jeune, plus fort, plus alerte, plus heureux. Je la regarde s'épaissir la grande ombre douce tombée du ciel : elle noie la ville, comme une onde insaisissable et impénétrable, elle cache, efface, détruit les couleurs, les formes, étreint les maisons, les êtres, les monuments de son imperceptible toucher.
Alors j'ai envie de crier de plaisir comme les chouettes, de courir sur les toits comme les chats ; et un impétueux, un invincible désir d'aimer s'allume dans mes veines.
Je vais, je marche, tantôt dans les faubourgs assombris, tantôt dans les bois voisins de Paris, où j'entends rôder mes sœurs les bêtes et mes frères les braconniers. »

5° Le sens des rêves

Le rêve est une provocation à l’intelligence. C’est pourquoi les tentatives de déchiffrement du rêve ne manquent pas. Nous l’avons vu : les rêves s’interprètent dans la Bible ou dans l’épopée homérique. Les stoïciens se fient à la puissance divinatoire des songes ; Cicéron, dans le De Divinatione, critique l’excès de leur crédulité. Nous avons évoqué le traité Des Songes de Synésios de Cyrène. Le Syrien Artémidore d’ Éphèse, au IIe siècle après J.-C., écrit une interprétation des songes sous le titre d’ὀνειροκριτικά (oneirocritica). Le rêve y est présenté comme un code à déchiffrer ; cette conception demeure très répandue jusqu’à nos jours, où la clé des songes d’Artémidore continue d’être lue.

  • Référence critique : Jacqueline Carroy et Juliette Lancel, Clés des songes et sciences des rêves: De l'Antiquité à Freud, Belles Lettres, 2016

Freud n’est pas étranger à cette tradition : il croit, lui aussi, à l’interprétation des rêves (titre de son ouvrage majeur sur ce thème : Traumdeutung, « l’interprétation du rêve », nouvelle traduction par Jean-Pierre Lefebvre, Seuil, 2013) ; seulement, alors que le rêve est traditionnellement considéré comme prémonitoire, il affirme que sa signification concerne le passé, non l’avenir. Aujourd’hui, certains psychologues reviennent à l’idée que le rêve n’a pas pour fonction de réécrire le passé, mais d’écrire l’avenir : c’est le cas de l’« ethnopsychiatre » Tobie Nathan (La Nouvelle interprétation des rêves, 2013), qui prend au sérieux les œuvres et les mythes de l’Antiquité dont Freud se sert, selon lui, comme prétextes.

D’autres s’efforcent de dégager la compréhension du phénomène onirique de la mythologie ; qu’ils en aient conscience ou non, leur rationalisme intransigeant est l’héritage d’Aristote, pour qui le rêve n’est pas un message d’origine divine, et de l’épicurisme.
Aristote, Traité des rêves (Περὶ ἐνυπνίων) : http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/reves.htm
Lucrèce, De natura rerum, chant IV :
http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/lucrece_dnc_IV/lecture/4.htm

« Ceux qui pendant de longs jours ont assisté assidûment aux jeux du cirque, lors même qu'ils ont cessé d'en jouir par les sens, conservent le plus souvent dans l'esprit des voies ouvertes par où peuvent encore s'introduire les simulacres de ce qu'ils ont vu; et les mûmes images plusieurs jours durant hantent leurs yeux; ils voient, même éveillés, es danseurs et leurs gracieux mouvements, ils entendent les purs accents de la cithare et le doux langage des instruments à corde, ils ont sous les yeux le même public et les diverses merveilles de la décoration scénique. Tant ont de pouvoir le penchant, le goût et l'habitude, non seulement sur les hommes mais sur les animaux eux-mêmes. […] Et les hommes aussi, de quels mouvements ne sont-ils pas agités dans le sommeil! Que de vastes projets formés et exécutés dans les rêves! Ils s'emparent des rois ou deviennent leurs prisonniers, ils se jettent dans la mêlée, crient comme des gens qu'on égorge. Beaucoup se débattent, gémissent de douleur et comme sous les dents cruelles d'une panthère ou d'un lion, ils emplissent l'air de leurs cris. D'autres s'entretiennent en songe d'importantes affaires et dénoncent souvent leurs propres crimes. » (Lucrèce, De natura rerum, chant IV, trad. Henri Clouard)

6° Quelques autres lectures

- Émile Zola, Le Rêve (1888). Le roman précédent, La Terre, a valu à Zola des reproches concernant son matérialisme et son pessimisme. En écrivant Le Rêve, il prouve son aptitude à explorer les territoires de la mystique. Si les rêveries d’Angélique sont présentées avec l’art de l’entomologiste que nous connaissons bien chez l’auteur de L’Assommoir et de La Bête humaine, la poésie de son écriture révèle la beauté intérieure de l’héroïne. À comparer avec le personnage de Marie dans Lourdes (1894)

- Joris-Karl Huysmans, En rade (1887). Disciple de Zola, Huysmans prend ses distances avec son maître, pour s’orienter vers ce qu’il appellera dans Là-bas (1891) un « naturalisme spiritualiste ». Le chapitre V rapporte le rêve d’un voyage sur la lune : « C'était au-delà de toutes limites, dans une fuite indéfinie de l'œil, un immense désert de plâtre sec, un Sahara de lait de chaux figé, dans le centre duquel se dressait un mont circulaire, gigantesque, aux flancs raboteux, troués comme des éponges, micacés de points étincelants comme des points de sucre, à la crête de neige dure, évidée en forme de coupe. » Mais ce roman comprend deux autres rêves.

Extrait du chapitre III, réflexion du protagoniste, Jacques Marles, sur son premier rêve :
« L’insondable énigme du Rêve le hantait. Ces visions étaient-elles, ainsi que l’homme l’a longtemps cru, un voyage de l’âme hors du corps, un élan hors du monde, un vagabondage de l’esprit échappé de son hôtellerie charnelle et errant au hasard dans d’occultes régions, dans d’antérieures ou futures limbes ?
Dans leurs démences hermétiques les songes avaient-ils un sens ? Artémidore avait-il raison lorsqu’il soutenait que le Rêve est une fiction de l’âme, signifiant un bien ou un mal, et le vieux Porphyre voyait-il juste, quand il attribuait les éléments du songe à un génie qui nous avertissait, pendant le sommeil, des embûches que la vie réveillée prépare?
Prédisaient-ils l’avenir et sommaient-ils les événements de naître ? N’était-il donc pas absolument insane le séculaire fatras des oniromanciens et des nécromans ?
Ou bien encore était-ce, selon les modernes théories de la science, une simple métamorphose des impressions de la vie réelle, une simple déformation de perceptions précédemment acquises ?
Mais alors comment expliquer par des souvenirs ces envolées dans des espaces insoupçonnés à l’état de veille ? »

- Marcel Proust, Du côté de chez Swann (1913), chapitre I, « Combray » : le chapitre tout entier sort d’un rêve.

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : "Je m’endors." Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. »

Cependant, l’abandon au rêve n’est que la première étape d’À la recherche du temps perdu ; après le temps des désillusions, la fin de l’œuvre se ressaisit de la vérité du rêve grâce à l’art (« La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature », Le Temps retrouvé). Le rêve n’est pas la vérité, mais la première étape du chemin qui mène à la vérité.

- André Breton, Nadja (1928), L’Amour fou (1937)... Dans ces rêveries poétiques, Breton pratique ce que Nerval avait appelé « l’épanchement du songe dans la vie réelle » (Aurélia, 1e partie, chap. III). « Le poète à venir surmontera l’idée déprimante du divorce irréparable de l’action et du rêve. » (Les Vases communicants) Contrairement à Proust ou à Valéry, Breton n’a pas le culte de l’art. Marqué par la psychanalyse freudienne, il voit dans le rêve une voie d’accès à la vérité, celle qui réside dans l’inconscient, qui efface les limites entre l’objectif et le subjectif (notion de « hasard objectif » héritée du philosophe Hegel) et entre l’individuel et le collectif, libérant l’individu du carcan de l’état de veille. « Le procès de la connaissance n’étant plus à faire, l’intelligence n’entrant plus en ligne de compte, le rêve seul laisse à l’homme tous ses droits à la liberté. » (Jacques-André Boiffard, Paul Éluard, Roger Vitrac, préface du premier numéro de La Révolution surréaliste, 1924). « La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique-circonstancielle ou ne sera pas. » (L’Amour fou)

Les récits de rêves d’André Breton peuvent être lus sur le site « Récits de rêve » (reves.ca, voir plus haut) mais aussi dans le « recueil des récits de rêves » (RRR, Guy Laflèche).
http://singulier.info/rrr/ind1.html

Illustration de cette conception du rêve en peinture : Le Rêve de Pablo Picasso, tableau empreint d’érotisme, qui mêle le subjectif et l’objectif (le tableau, qui représente une femme qui rêve, est lui-même onirique).
http://www.paraboles.net/site/art_picasso.php


Les livres suivants aident à comprendre les liens complexes entre le rêve et l’état de veille.

- Gaston Bachelard, L’Air et les songes (Corti, 1943, rééd. Livre de poche, 1992), et Poétique de la rêverie (P.U.F., 1963)
- Pierre Pachet, Nuits étroitement surveillées, Gallimard, NRF, 1980.

Sur les liens entre le rêve et le féminin :
- Vincent Jouve, Belles endormies (Murmure, 2015)
- Alain Corbin, Les Filles de rêve (Flammarion, 2016)

Lire Nerval :
- Sylvie
- Aurélia (par exemple dans la nouvelle édition de Jean-Nicolas Illouz, Classiques Garnier, 2014).

Jean-Nicolas Illouz est l’auteur d’un bel essai sur Nerval : Nerval, le rêveur en prose, imaginaire et écriture, P.U.F., 1994.

Français: 

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