Les jeu des apparences, entre mensonge et vérité (Crébillon fils, Lettres de la Marquise de M*** au Comte de R***)

Le comte séduit la marquise, qui dans un premier temps résiste, puis cède progressivement. Leur relation est sans cesse troublée par la jalousie, celle de l'un comme de l'autre ; l'amour de la marquise devient une passion dévorante. Vient enfin le moment de la séparation, et le dénouement tragique : l'héroïne brûle les lettres de son amant, et meurt.

Ainsi s'explique l'absence des lettres du destinataire, procédé qui distingue les Lettres de la marquise de la polyphonie des Liaisons dangereuses par exemple. Il est convenu de parler de "monodie épistolaire" : c'est une correspondance à une seule voix. C'est dans ce choix d'écriture que réside tout l'intérêt du roman : preuve de plus (s'il en était besoin) du fait que la beauté d'un roman ne se mesure pas à l'histoire qu'il raconte.

L'aventure est donc indissociable de l’aventure de l'écriture : "c'est toujours faire quelque chose que de lire une lettre" (lettre 38). La disparition des lettres du comte, à la fin du roman, n'est pas un événement anodin : elle précède de peu la disparition de la marquise. Celle-ci scelle, par ce geste, sa propre solitude, exprimée par la forme même du roman, celle d’une correspondance à une voix.

Cependant, la monodie présente un autre intérêt : le lecteur est placé, de facto, dans la position de l'amant, puisqu'il est le destinataire second (extradiégétique) de ces lettres, et que les lettres du comte lui sont données à imaginer. "L'endroit le plus érotique d'un corps, écrit Roland Barthes, n'est-il pas là où le vêtement baille ?" (Le Plaisir du texte). Or, le texte de Crébillon «baille» doublement : d'une part, il laisse entrevoir les réponses du comte, à travers leurs échos dans les lettres de la marquise ; le lecteur est donc pris entre deux questions, qui sous-tendent la lecture : "Que va répondre le comte ?" et "Qu'a répondu le comte ?"... D’autre part, le texte laisse entrevoir les faits qui se sont déroulés entre les lettres, comme dans les interstices, et qui suscitent la réaction de la marquise : les rencontres qui provoquent la jalousie, l'éloignement qui produit la crainte, le plaisir des retrouvailles, etc. Il y a, aussi, le moment où la marquise cède enfin aux désirs du comte...

L'écriture féminine est donc un prisme qui donne toute l'histoire à lire au travers du regard de l’héroïne, un regard qui est aussi voix, et même «chant» («monodie»).

Le texte devient ainsi, à la fois, un masque et un révélateur des sentiments de la femme.

Un masque, parce que l'écriture permet à la marquise de farder se sentiments, voire de les dissimuler, comme au bal masqué où elle donne rendez-vous au comte : "Au moins soyez bien déguisé", lui demande-t-elle dans un billet. Ainsi, elle va jusqu'à feindre l'indifférence, quand elle croit pouvoir ainsi raviver l'amour de son amant.

Cependant, le texte n'est pas seulement un masque : les lettres, en effet, s'éclairent mutuellement. Ainsi, la lettre 10 corrige, par son aveu, la lettre précédente, qui ironisait brillamment sur la "maladie d'amour" du "pauvre comte"... En outre, l'ensemble du recueil fait apparaître la cohérence d’un itinéraire ; enfin, le plus souvent, l'écriture épouse au plus près les mouvements intérieurs qu'elle évoque, à la façon d'un sismographe. "Je m'imagine vous dire mieux dans mes lettres des choses que je vous exprime trop faiblement lorsque je vous parle..." (lettre 11).

Le texte révèle et masque à la fois : transparence et obstacle. Il participe donc du jeu d'apparences qui est le jeu social par excellence, dans le monde aristocratique où évoluent les personnages. Chez Crébillon, la psychologie est fondée sur les signes ; il n'y a pas de sentiments en dehors des regards qui les perçoivent ou qui les lisent, dans les lettres ou sur les visages. Les signes sont donc l'objet d'une préoccupation constante : "un regard, un geste prouve plus en certaines occasions que les discours les plus étudiés" (lettre 24).

Voici quelques exemples. Dès la lettre 13, la marquise décrit méthodiquement les symptômes de sa propre passion. Dans la lettre 29, elle reproche au comte de ne l'embrasser qu'à la vue de tous, et ainsi de ne rechercher que l'éclat. Autre exemple : Saint-Fer*** a séduit Madame de L*** : "Nombre de curieuses examinent sa taille, sa démarche, cherchent enfin des traces de ce je ne sais quoi qui a déterminé Madame de L***" (lettre 44). La marquise est courtisée par un petit magistrat : "Il me dit si modestement, je vous aime, et rougit tant après me l'avoir dit, que dans cette affaire, à voir mon air aguerri, et la timidité de mon magistrat, on me prendrait pour l'agresseur." (lettre 48). Elle décrit au comte les apparences qui trahissent la fausseté de sa passion : "Tout est affecté dans votre personne, jusqu'au son de votre voix. Vos regards chargés, de langueur, ne se tournent jamais que douloureusement sur l'objet aimé. Votre démarche lente et abattue, semble à chaque pas lui reprocher une rigueur...", etc. (lettre 50). Les sentiments du comte ne sont pas sincères : "Toujours maître de vous, vous n'êtes jamais que spectateur des transports que vous faites naître" (lettre 45). Dépitée, la marquise décide de jouer l'indifférence : "Se piquer de fidélité pour un homme, est le plus triste personnage du monde." (lettre 62). Quand elle exprime son désir d'être aimée, elle veut se voir préférée aux autres femmes : «qu'en butte aux regards de toutes les femmes, vous ne cherchiez que les miens » (lettre 63). Quelques lettres également dressent un portrait sans concession du théâtre des salons, et ces passages sont savoureux (lettre 19 par exemple).

Pourtant, pour donner à déchiffrer ces signes, Crébillon ne fait jamais usage de la description : il n'est question que de conversations et de regards. À la différence du roman réaliste du XIXe siècle, qui développera jusqu'à l'excès l'art de la description pour pénétrer au cœur des choses, Crébillon donne à lire le jeu des apparences, des faux-semblants. Aussi la marquise ne cesse-t-elle de décrypter les signes, de déchiffrer le jeu du comte, mais aussi son propre jeu... C'est dans ces apparences mêmes, que la marquise cherche l'âme et la sincérité dont le théâtre du monde aristocratique est tragiquement dépourvu : "jouissons seuls de nous-mêmes, l'amour remplira tous nos moments; faisons en sorte de ne pouvoir nous plaindre que du peu de durée des jours." (lettre 15). À ce désir d'amour vrai fait écho, encore, la pastorale : malgré une pointe d'ironie qui accompagne ce langage, la marquise verrait bien le comte en berger...

Le romancier délègue donc à son personnage toute sa virtuosité d'écrivain, et lui donne à lire sa propre existence comme un langage. Il met aussi sous sa plume nombre d'allusions littéraires (en particulier à L'Astrée, le grand roman pastoral d'Honoré d'Urfé : lire la lettre 51) dont il s'amuse, jouant ainsi avec la littérature, conjuguant proximité et distance. Le romancier se reflète donc dans son personnage, et cherche à travers lui un langage propre à dire la vérité, tâche impossible.

Crébillon fils, Lettres de la marquise de M*** au comte de R***, Rivages poche / Petite Bibliothèque, 2000.

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