Guillaume de Machaut, "Ne quier vëoir la biauté d'Absalon"...

« Ne quier vëoir la biauté d'Absalon... », ballade de Guillaume de Machaut (mort en 1377), dans le Livre du voir dit (manuscrit F, reproduit et traduit dans la coll. Lettres gothiques, livre de poche)

Le Livre du voir dit est à la fois le récit d’un amour « de loin », selon la grande tradition courtoise, échange épistolaire, poétique et amoureux, et histoire d’un « dit » (poème narratif) qui se fait. L’allégorie inspirée du Roman de la rose se mêle aux références réalistes sur le plan spatio-temporel. Voici une des ballades composées par le poète pour la dame.

1. Ne quier vëoir la biauté d'Absalon
Ne d'Ulixes le sens et la faconde,
Në esprouver la force de Sanson,
Ne regarder que Dalida le tonde,
5.     Ne cure n'ai par nul tour
Des ieus Argus ne de joie grignour,
Car pour plaisance et sanz aÿde d'ame
Je voi assez, puis que je voy ma dame.

De l'ymage que fist Pymalion
10. Elle n'avoit pareille ne seconde ;
Mais la belle qui m'a en sa prison
.C. mille fois est plus bele et plus monde :
    C'est uns drois fluns de douçour
Qui puet et scet garir toute dolour ;
15. Dont cilz a tort qui de dire me blame :
Je voi assez, puis que je voy ma dame.

Si ne me chaut dou sens de Salemon,
Ne que Phebus en termine ou responde,
Ne que Venus s'en mesle, ne Mennon
20. Que Jupiter fist muer en aronde ;
    Car je di : « Quant je l'aour,
Aim et desir, sers et criem et honnour
Sur toute rien, et que s'amour m'enflame,
Je voi assés, puis que je voi ma dame. »

Je ne désire voir la beauté d'Absalon,
Ni d'Ulysse la sagesse et la faconde,
Ni éprouver la force de Samson,
Ni regarder Dalila le tondre,
    Ni n'ai souci en aucune façon
des yeux d'Argus ni de joie supérieure,
car pour mon plaisir et sans l'aide de personne
Je vois assez, puisque je vois ma dame.

L'image que fit Pygmalion
N'avait pareille ni seconde ;
Mais la belle qui me tient en sa prison
Cent mille fois est plus belle et plus pure :
    C'est un droit fleuve de douceur
Qui peut et sait guérir toute douleur ;
c'est pourquoi il a tort, celui qui me blâme de dire:
Je vois assez, puisque je vois ma dame.

Peu m'importe aussi la sagesse de Salomon,
Ni que Phébus y mette fin ou y trouve à redire,
Ni que Vénus s'en mêle, ni Memnon
Que Jupiter changea en hirondelle ;
    Car je dis : « Quand je l'adore,
Aime ou désire, sers et crains et honore
Plus que tout, quand son amour m'enflamme,
Je vois assez, puisque je vois ma dame. »


Notes sur les noms propres
  • Absalom est un des fils du roi David (Bible, second livre de Samuel). Sa beauté est exceptionnelle : « il n’y avait pas un homme comparable en beauté à Absalom dans tout Israël, à qui on pût faire tant d’éloges : de la plante du pied au sommet de la tête, il n’y avait en lui aucun défaut. » ( sicut Absalom vir non erat pulcher in omni Israel, qui valde laudaretur ; a vestigio pedis usque ad verticem non erant in eo ulla macula.) (II Samuel XIV, 25).
  • Ulysse, le héros de l'Odyssée, est connu dans cette épopée et dans la tragédie grecque pour son intelligence et pour sa ruse : c'est Ulysse « aux mille tours ».
  • Samson est un juge d'Israël (Bible, livre des Juges). Connu pour sa lutte héroïque contre les Philistins, mais aussi pour son invincibilité, qu'il tire de sa chevelure. Dalila (« Dalida » dans le texte de Machaut) est une Philistine qui parvient à le séduire, et qui lui coupe les cheveux pendant son sommeil.
    Tableau de Cranach (vers 1530), conservé au Metropolitan museum :
    http://www.metmuseum.org/art/collection/search/436041
  • Argus (ou Argos) est un géant doté de cent yeux, à qui Héra confia le soin de garder Io, jeune femme aimée de Zeus et métamorphosée par celui-ci en génisse. Mythe rapporté par Ovide (Métamorphoses, livre I, 568-624).
    http://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met01/M01-568-779.html
  • Le mythe de Pygmalion est connu, comme celui de Io, par les Métamorphoses d'Ovide (livre 10, 243-297).
    http://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met10/M10-143-297.htm
    Roi de Chypre et sculpteur, Pygmalion décide de rester célibataire, mais il tombe amoureux d'une statue qu'il a faite, représentant une femme aussi belle que Vénus. Le jour de la fête de Vénus, il demande aux dieux de lui donner vie, et sa prière est exaucée : la statue s'anime et devient Galatée, que Pygmalion épousera. Vénus apparaît, dans le poème de Machaut, au vers 19.
  • Avec Salomon le poète revient à la Bible. Salomon, comme Absalom, est un fils de David ; la tradition lui attribue une partie des livres sapientiaux (livres de sagesse de la Bible), et une partie des Psaumes.
  • Les vers 18 à 20 énumèrent trois dieux de la mythologie romaine : Phébus, le soleil, souvent identifié à Apollon, en qui Machaut semble voir surtout le dieu de Delphes, le dieu de l'oracle. Vénus est la déesse de l'amour, modèle de la Galatée de Pygmalion.
  • Jupiter est cité pour avoir métamorphosé Memnon en hirondelle (« aronde »). Ovide, au chant XIII des Métamorphoses, raconte que les cendres de Memnon, roi d'Éthiopie, neveu de Priam, tué par Achille au cours de la guerre de Troie, furent métamorphosées en oiseaux qui rituellement se battirent et firent pleuvoir sur sa sépulture des gouttes de sang.
    http://bcs.fltr.ucl.ac.be/META/13.htm


La perfection, « prison » du poète

Si la forme de la ballade, par son étymologie, est liée à la danse, les ballades que nous connaissons sont écrites pour être chantées. Guillaume de Machaut, poète et compositeur, contribue à donner à la ballade sa forme définitive : un poème isométrique (mêmes mètres, ici des décasyllabes) comportant trois strophes et, le plus souvent, un envoi. Les strophes sont de même longueur, dizains ou huitains (ici, ce sont des huitains), avec des rimes identiques d’une strophe à l’autre (trois rimes par strophe). L'exemple de cette ballade comporte une variante intéressante : le cinquième vers de chaque strophe est un heptasyllabe, et se distingue des décasyllabes qui l'entourent.

Chaque strophe se compose d'un couplet de sept vers (septain) et d'un refrain d'un seul vers ; cette structure a la préférence de Guillaume de Machaut. Chez d'autres poètes – Jean Froissard (1337-1405), Eustache Deschamps (1346-1406), Charles d'Orléans (1394-1465), François Villon (1431-1463)… – le nombre de vers varie, ainsi que les mètres utilisés.

Les quatre premiers vers de chaque strophe, en rimes croisées, se partagent en deux distiques (v. 1-2 et v. 3-4) : quand la ballade est chantée, c'est la même mélodie qui les accompagne. Matérialisée par un retrait et l’apparition d’une nouvelle rime (-our), une rupture intervient au cinquième vers ; le troisième distique est suivi d’un dernier, qui comprend le refrain.

Trois strophes : la structure ternaire est fréquente dans la rhétorique ancienne, qui y voit une forme de perfection (voir le syllogisme par exemple). Unies par le retour des mêmes rimes et du refrain, les strophes présentent une évidente unité de sens, évidentes. Elles diffèrent cependant aussi les unes des autres, illustrant le principe de variation dans la répétition.

Comme la chanson, dont elle dérive, la ballade peut s'achever par un envoi, strophe isolée et adressée au destinataire du poème ; elle met ainsi en évidence la situation de communication.

C'est avec Guillaume de Machaut que l'isométrie s'impose dans l’écriture de la ballade. L'unité de cette forme fixe, déjà assurée par le retour du refrain, n'en est que renforcée. Son intérêt tient donc, presque autant que dans le rondeau, à son caractère circulaire, à sa perfection géométrique, à l'harmonie des proportions. Fermée sur elle-même, verrouillée par son refrain, la ballade se prête à l'expression du sentiment amoureux : bonheur exclusif de toute autre préoccupation (« Je voi assés... »), ou souffrance du sujet enfermé dans sa douleur.

Cohésion et variété

Les rimes donnent à chaque strophe à la fois unité et variété. Dans les quatre premiers vers présentent deux rimes différentes mais formées sur la même voyelle [ ɔ̃ ] : c’est une rime assonante (même voyelle mais consonne différente). Les rimes sont tout autres dans les deux distiques suivants, mais toutes les voyelles situées à la rime sont des voyelles postérieures.

Unité et variété se mêlent aussi dans le rythme des vers : la césure partage les vers en deux parties inégales (4+6 syllabes). La structure fixe du décasyllabe n'empêche pas les variations, comme le montrent par exemple les césures lyriques (« e » caduc juste avant la césure) aux vers 9 et 11.

La syntaxe offre, quant à elle, de subtiles variations. Ainsi, si la première strophe semble assez répétitive, c'est le second hémistiche qui contient le nom propre aux vers 1, 3 et 4, alors que c’est le premier dans les vers 2 et 6 c'est le premier (« Ulixes », « Argus »).

Cohésion et variété à la fois, par conséquent. C’est vrai aussi enfin, dans les relations sémantiques entre les mots : noms propres, adjectifs et lexèmes abstraits. Aux noms d'« Absalon », d'« Ulixes » et de « Sanson » sont associés des substantifs abstraits (« biauté », « sens », « faconde », « force »), qui forment une sorte de constellation de vertus. Ces lexèmes se trouvent alternativement avant ou après le nom propre qu'ils caractérisent (biauté-Absalon / Ulixes-sens, faconde / force-Sanson). Le vers 4 n'en comporte pas, la figure de Dalila étant associée à celle de Samson. Le vers 6 coordonne les « ieus Argus » et la « joie grignour ». L'ensemble obéit donc à une disposition en quinconce.

Dans la deuxième strophe, l'adjectif « belle » se trouve au premier hémistiche du vers 11, et au second hémistiche du vers 12 : répétition à la limite du tautologie (la belle est belle). Dans la troisième strophe, l'anaphore (« Ne que... Ne que... ») rappelle celle de la négation « ne » aux vers. 1-4. La paronomase « Phebus /Venus... » crée un écho entre les deux divinités, la masculine et la féminine. Dans les vers 17-20, humains et dieux se mêlent, mais se divisent aussi selon une structure en deux colonnes : les dieux à gauche (Phébus, Vénus et Jupiter : v. 18, 19 et 20) et humains à droite (Salomon et Memnon, v. 17 et 19). Parallèles et arabesques donnent au poème une architecture ornementale subtile, à la fois variée et cohérente, dont le refrain est la clé de voûte. Les entrelacs de la polyphonie correspondent, dans la musique, à la subtile complexité du poème.

L'amour parfait

La circularité de la forme correspond bien à la structure de la pensée, qui se maintient dans les limites étroites de sa « prison » : le vëoir encadre non seulement le refrain (« je voi... puisque je voi... »), mais également chacune des deux premières strophes (« vëoir » au vers 1, « ymage » au vers 9). Les vers 11 et 12 répètent l'adjectif « belle », en écho au pronom « Elle » (v. 10), qui désigne Galatée tout en annonçant phonétiquement l'adjectif qui qualifie la « dame » qu’aime le poète.

Les « ieus » d'Argus (v. 6), par leur nombre, démultiplient le regard, mais à cette vision spectaculaire, monstrueuse, le poète préfère la simplicité du qualificatif « belle », et celle d’une sagesse supérieure aux sagesses païennes (Ulysse, Apollon) et même bibliques (Samson, Salomon). Le regard médiéval aperçoit simultanément l’image et le sens de l’image (voir peinture, sculpture et architecture).

Cette ballade de Machaut est le développement poétique d'une argumentation par analogie, qui tire son efficacité des hyperboles et du merveilleux. Caractéristiques du style de l'éloge, les comparaisons empruntées à la mythologie font en outre de la dame à la fois une créature spirituelle et une œuvre d'art. Par négations successives, la pensée s'achemine vers la contemplation d'une beauté supérieure et unique. Même la joie supérieure (« joie grignour ») est écartée. Certains termes, comme « aour » (adore) ou « criem et honnour » (crains et honore), dans la dernière strophe, ont une connotation religieuse, associant l'érotisme et le sacré. Voir la Béatrice de Dante (XIIIe- XIVe siècles) et la Laure de Pétrarque (XIVe siècle).

La suite du Voir dit reprend la figure de Phébus, par le mythe ovidien du corbeau, que le portrait de Toute-Belle racontera au poète dans une rêve. Ce récit établit un parallèle entre le poète et Phébus qui, égaré par la médisance du corbeau, tue Coronis d'une flèche, avant de regretter amèrement son geste. Le mythe, cependant, est doublement trompeur : au langage séduisant du corbeau s’ajoute celui du récit lui-même.

La recherche d'une perfection formelle, dans l’esprit du poète, accompagne la recherche d'une perfection morale, celle de la fine amor. L'amour est un territoire poétique, qui associe la variété des images l’unité d’un « sens ».

Comme dans le Remède d'amour, Machaut développe un art d'aimer plus « subtil » que celui d'Ovide (Ars amatoria, paraphrasée par l'Ovide moralisé au début du XIVe siècle), un art qui suppose une homologie entre la structure poétique, la structure musicale et celle du sentiment qui, par conséquent, apparaît comme le fruit du poème plutôt que comme son origine. Par la poésie et la musique, l'amour est sacralisé, et l'aventure amoureuse devient l’aventure de la forme. Le récit du Voir dit, émaillé de lettres et de poèmes échangés entre le poète et Toute-Belle, est le récit d'un amour vécu dans la distance et dans l’écriture, un amour poétique.

Corrodé par le doute sur la fidélité de la dame, l’amour du poète s’éteindra petit à petit ; il n’en restera qu’un jardin de lettres et de poèmes offert à la contemplation du lecteur.

Prolongements

Le Livre du Voir Dit, Livre de poche, Lettres gothiques (trad. De Paul Imbs, préface de Jacqueline Cerquiglini-Toulet).

Le Vrai remède d’amour (encore une réécriture d’Ovide, Remedia amoris), enregistrement musical. Un certain nombre de ballades ont été également enregistrées, par exemple par l’ensemble Musica Nova.
https://harmonicclassics.com/album/H_CD_8825/
http://www.musicanova-lyon.fr/discographie/machaut-ballades/

Un célèbre sonnet de François de Malherbe (1555, 1628), lointain écho de cette ballade :

       Beaux et grands bâtiments d’éternelle structure,
       Superbes de matière, et d’ouvrages divers,
       Où le plus digne roi qui soit en l’univers
       Aux miracles de l’art fait céder la nature ;

       Beau parc, et beaux jardins, qui dans votre clôture,
       Avez toujours des fleurs, et des ombrages verts,
       Non sans quelque Démon qui défend aux hivers
       D’en effacer jamais l’agréable peinture ;

       Lieux qui donnez aux cœurs tant d’aimables désirs,
       Bois, fontaines, canaux, si parmi vos plaisirs
       Mon humeur est chagrine, et mon visage triste,

       Ce n’est point qu’en effet vous n’ayez des appas ;
       Mais, quoi que vous ayez, vous n’avez point Caliste ;
       Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.

Français: 

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