Colloque sentimental... (Horace, Odes)

par Fanny Gressier

Odes, III, 9


Texte latin

   « Donec gratus eram tibi
nec quisquam potior bracchia candidae
   ceruici iuuenis dabat,
Persarum uigui rege beatior.»
   «Donec non alia magis
arsisti neque erat Lydia post Chloen,
   multi Lydia nominis,
Romana uigui clarior Ilia.»
   «Me nunc Thressa Chloe regit,
dulcis docta modos et citharae sciens,
   pro qua non metuam mori,
si parcent animae fata superstiti.»
   «Me torret face mutua
Thurini Calais filius Ornyti,
   pro quo bis patiar mori,
si parcent puero fata superstiti.»
   «Quid si prisca redit Venus
diductosque iugo cogit aeneo,
   si flaua excutitur Chloe
reiectaeque patet ianua Lydiae ?»
   «Quamquam sidere pulchrior
ille est, tu leuior cortice et inprobo
   iracundior Hadria,
tecum uiuere amem, tecum obeam lubens.»

Traduction

«Tant que je te plaisais, qu’aucun jeune plus heureux n’entourait de ses bras ta nuque radieuse, j’étais florissant, plus comblé que le roi de Perse.»
«Tant qu’une autre ne te faisait brûler davantage, que Lydia ne venait pas après Chloé, Lydia de grand renom, j’étais florissante, plus célèbre qu’Ilia la Romaine.»
«Me mène aujourd’hui Chloé la Thrace: elle connaît les doux rythmes, est savante à la cithare; pour elle je ne craindrai pas la mort, si les destins épargnent l’aimée, qu’elle me survive.»
«M’embrase d’une mutuelle ardeur Calaïs, fils d’Ornytus de Thourioï: pour lui je supporterai deux fois la mort, si les destins épargnent l’enfant, qu’il me survive.»
«Et si la Vénus d’autrefois revient et sous un joug d’airain rassemble les désunis, si la blonde Chloé est rejetée, si pour Lydia naguère repoussée s’ouvre la porte ?»
«Il a beau être plus splendide qu’un astre, et toi plus léger que le liège, plus irascible que l’Adriatique déchaînée, avec toi j’aimerais vivre, avec toi volontiers je mourrais !»


Cette ode fait partie du livre III, paru en même temps que les deux premiers livres, en 23 avant J.-C.; Horace y adopte un principe assez rare chez lui, mais que Virgile a repris du poète grec Théocrite et illustré dans les Bucoliques III et VII: celui des chants amébées, d’un terme grec qui veut dire « échange» (1).
Le jeu poétique veut que les deux locuteurs développent le même thème l’un après l’autre, en reprenant même certaines expressions. Il est ici respecté dans les quatre premières strophes qui commencent et s’achèvent de la même façon, les quelques nuances qui différencient les vers 1 et 5, 4 et 8, 9 et 13 ainsi que 12 et 16 en deviennent particulièrement intéressantes.
Comme dans l’ode 13 du livre I, chaque strophe est composée de deux distiques; il s’agit d’un glyconique suivi d’un asclépiade mineur, c'est-à-dire un schéma métrique qui n’admet aucune substitution.
Une conversation entre «amants désunis», entre Lydia, la jeune femme, cette fois délaissée mais qui se déclare éprise et fière de son nouvel amant et Ego qui, lui aussi, vante sa nouvelle maîtresse.
Le poème s’ouvre sur l’évocation de la félicité révolue, se poursuit par l’éloge de l’amant actuel pour s’achever de façon inattendue sur le retour de Vénus !


Ego, le poète et ses amours successives

C'est Ego qui ouvre le poème et qui, dans la première puis la troisième strophes, dessine une image de lui-même amoureux: autosatisfaction un peu complaisante à se prétendre gratus, digne d’être aimé, et excès vraisemblablement plein d’humour à se déclarer Persarum rege beatior, avec cet adjectif beatior qui n’a pas la connotation noble de béatitude mais évoque plutôt la satiété; ici l’élément de référence: le roi de Perse, le Roi par excellence, a quelque chose d’un mythe exotique.

  • Son amour pour Lydia

Pour justifier sa passion envers Lydia, un détail physique: grâce et fragilité de sa nuque radieuse; cette candida cervix a peut-être inspiré Musset rêvant lors d’ « Une Soirée perdue », dans la contemplation :

« Sous votre aimable tête un cou blanc délicat
Se plie et de la neige effacerait l’éclat. »

On peut penser qu’en 1840 ses souvenirs de latiniste étaient encore vivants !
Ego ébauche également l’image de son rival potior, celui qui a plus de succès; sa seule supériorité semble être sa jeunesse juvenis et le poète réagit douloureusement au geste qu’il lui prête, bracchia dabat; sans doute le ressent-il comme une volonté de «main mise» sur Lydia.

  • Son amour pour Chloé

À propos de Chloé, autre prénom grec plusieurs fois mentionné par Horace, ce sont ses compétences intellectuelles qu’il met en valeur; il souligne ainsi leur accord fondé sur les mêmes goûts: poésie et musique — qui s’associent étroitement; on sait que les poèmes étaient accompagnés d’un fond musical et ici Horace évoque la cithare. Les rythmes (modos) peuvent désigner la cadence d’un vers comme celle d’une mélodie; docta et sciens renchérissent sur les capacités de cette jeune femme cultivée, et la tonalité dulcis définit sans doute le climat d’harmonie qu’elle sait créer entre elle et le poète.
Il la déclare Thrace, et cette remarque sur son origine peut avoir une double connotation: Lydia vient de se prétendre plus célèbre qu’Ilia, la Romaine, — Ilia étant un autre nom de Rhea Silvia, la légendaire mère de Romulus et Rémus. Chloé, elle, vient d’un autre monde, plus exotique, plus sauvage; mais ce monde est aussi celui d’Orphée, que la tradition fait naître en Thrace et les qualités dont Chloé fait preuve à la cithare renforcent le pouvoir de suggestion de cette épithète qui n’est donc pas seulement géographique.
Il faut attendre la dernière strophe pour qu’Horace lui reconnaisse d’autres atouts: il la reconnaît flava, blonde, et c’est le qualificatif élogieux par excellence dès lors qu’il s’agit d’un héros — Thésée par exemple — ou d’une belle admirable comme l’Ariane de Catulle.
Devant Lydia, Ego avoue une totale soumission envers Chloé; désormais me nunc... regit; et il assimile Chloé à ce qui fait sa vie, au principe vital qui l’anime en la désignant comme l’anima dont la survie lui importe plus que sa propre existence. Générosité absolue, mais aussi volonté sans doute de piquer la jalousie de Lydia, déjà atteinte par l’éloge d’une rivale si savante !

Lydia, la maîtresse dédaignée

Lydia n’est pas vraiment prise au dépourvu et elle nous apparaît, elle aussi, fort adroite en matière poétique. Elle respecte rigoureusement le principe du chant amébée, et en infléchit très habilement tous les thèmes.

  • L'amour d'Ego

Elle aussi évoque le passé révolu dans une strophe introduite par donec, tant que, suivi de deux propositions coordonnées par nec et clôt la strophe par vigui avec un comparatif; le complément de ce comparatif renvoie lui aussi à une figure légendaire: Ilia la Romaine. Mais c’est la passion qu’éprouvait Ego dont elle dénonce la violence: arsisti «tu brûlais»; pour sa part elle n’hésite pas à insister sur sa renommée, multi Lydia nominis, répétant deux fois son propre nom, et à se déclarer clarior, plus célèbre.

  • Son amour actuel

Sa deuxième strophe présente, comme le faisait Ego, l’objet de sa passion actuelle, cette fois dans un style solennel; le ton avait été donné par Ilia qui nous renvoyait aux premiers temps de Rome; ici la référence à son amant mentionne en premier sa ville d’origine — comme l’avait fait Thressa Chloe — puis elle adopte un tour soutenu: nom et filiation. Or Calaïs est un prénom chargé de mythologie, c’est celui d’un des fils du vent Borée, qui participa à l’expédition des Argonautes. Une certaine noblesse de cet amant est ainsi suggérée !
Elle ne craint pas d’affirmer l’intensité de sa passion, me torret; le registre est nettement plus affectif que le sage me regit; et elle en souligne la réciprocité avec face mutua, image difficile à rendre qui correspond à une «torche mutuelle, également partagée».
Ego avait mentionné un rival jeune, plus que lui vraisemblablement; Lydia n’hésite pas à renchérir en le rajeunissant encore: puero et la surenchère éclate avec l’impétuosité du bis... mori; toute la fougue de la jeune femme, deux fois plus généreuse qu’Ego, s’exprime dans cet adverbe !
Le jeu de la reprise et des modifications est ici remarquable.

La rupture du jeu du chant amébée

  • Impersonnalité

Le jeu change soudain avec la cinquième strophe; Ego emploie un tour très neutre, presque de langue familière avec son ellipse Quid si, que se passerait-il si ? Le ton reste très peu personnel: pas de pronom nos pour les amants désunis mais seulement un participe passé diductos; pas de complément d’agent de cette désunion. Pas d’agent non plus pour le rejet brutal de Chloé excutitur, à peine atténué par l’hommage de flava; ni pour le dédain de Lydia dont le nom sonne comme un appel au terme de cette strophe. Ego ne se met pas en scène mais il mentionne des initiatives extérieures, presque indépendantes de sa propre volonté: Vénus revient d’elle-même et la porte s’ouvre !

  • Une personnalité qui s'impose

Changement aussi de la part de Lydia, qui toutefois adopte un ton nettement plus personnel: dernier éloge de Calaïs, qui déjà s’estompe un peu avec ille — qui a sa valeur laudative et d’éloignement; elle le proclame sidere pulchrior, «plus beau qu’un astre», c’est infiniment plus marquant que flava ! L’aveu discret d’Ego qui l’a repoussée suscite de violentes critiques redoublées quant à son inconstance, levior cortice, et son caractère difficile, iracundior, acccompagné d’un complément qui lui donne une noblesse certaine, Hadria. Elle n’hésite pas, elle, à multiplier les prénoms jusqu’au double tecum qui proclame avec fougue sa passion; les deux hypothèses vivere, obeam, importent peu, ce qui seul importe c’est ce tecum et l’élégance est extrême qui use et de la symétrie des deux hémistiches et de la dissymétrie: les sentiments s’expriment par un subjonctif amem, «j’aimerais», et par un participe lubens, «volontiers».

C'est une des odes les plus charmantes de ce troisième livre.
Horace dessine avec une étonnante vivacité chacun des deux amants au ton si différencié; il prête à Ego, non sans humour, une forme de sagesse bien rangée,tandis qu’il donne à Lydia une fière impétuosité qui se double d’une virtuosité verbale exceptionnelle.
Le principe du chant amébée est maîtrisé avec une légèreté et une subtilité pleines d’élégance.
Et quel plus bel hommage de la part d’un poète que de doter ainsi la femme aimée d’une rare qualité d’expression jusqu’à sembler presque s’effacer devant le talent qu’il lui prête ?


(1) Avouons qu’il est très délicat de tenter une chronologie parallèle des Épodes et Odes d’Horace, et des Bucoliques de Virgile; le recueil des dix Bucoliques a été publié en 37, mais on sait que certaines pièces ont dû être rédigées dès 40. La composition des pièces qui constituent les Épodes a dû s’étaler sur les années 41 à 30, celle des trois livres des Odes lui a vraisemblablement succédé.

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