"J'ai perdu mon Eurydice..." (Virgile, Géorgiques)

par Fanny Gressier

Géorgiques, IV, 485-505


Texte latin

Iamque pedem referens casus euaserat omnes;
redditaque Eurydice superas ueniebat ad auras,
pone sequens, namque hanc dederat Proserpina legem,
cum subita incautum dementia cepit amantem,
ignoscenda quidem, scirent si ignoscere manes.
Restitit Eurydicenque suam iam luce sub ipsa
immemor heu! uictusque animi respexit. Ibi omnis
effusus labor atque immitis rupta tyranni
foedera, terque fragor stagnis auditus Auernis.
Illa, Quis et me, inquit, miseram et te perdidit, Orpheu,
quis tantus furor? En iterum crudelia retro
Fata uocant, conditque natantia lumina somnus.
Iamque uale: feror ingenti circumdata nocte
inualidasque tibi tendens, heu non tua, palmas!
dixit et ex oculis subito, ceu fumus in auras
commixtus tenues, fugit diuersa, neque illum,
prensantem nequiquam umbras et multa uolentem
dicere, praeterea uidit, nec portitor Orci
amplius obiectam passus transire paludem.
Quid faceret? Quo se rapta bis coniuge ferret?
Quo fletu Manis, quae numina uoce moueret?

Traduction

Et déjà, revenant sur ses pas, il avait échappé à tous les hasards, Eurydice lui était rendue et parvenait aux brises d’en haut, derrière, à sa suite, – c’était la condition posée par Proserpine – quand soudain un accès de folie s’empara de son amant imprudent- bien pardonnable !, si les Mânes savaient pardonner : il s’arrêta et vers son Eurydice, déjà en pleine lumière, oublieux, hélas !, le cœur vaincu, il se retourna. Lors s’évanouit tout son effort ; le pacte du cruel tyran se rompit et par trois fois un fracas se fit entendre sur les marais de l’Averne.
Et elle : « Quelle est cette folie qui m’a perdue, malheureuse, qui t’a perdu toi aussi, Orphée, quelle est cette folie si grande ? Voici que de nouveau me rappellent les destins impitoyables et le sommeil ferme mes yeux qui se noient. Adieu désormais ; enveloppée d’une nuit immense, je suis emportée ; je tends vers toi mes mains sans force, moi qui, hélas !, ne suis plus tienne ».
A ces mots, soudain, loin de ses yeux, comme une fumée qui se mêle aux brises ténues, elle s’enfuit, à l’opposé; il cherchait, en vain, à saisir des ombres et voulait prononcer bien des paroles : elle ne le vit plus dès lors ; et le batelier de l’Orque n’accepta pas qu’il repasse la barrière du marais. Que faire ? Où se diriger, son épouse par deux fois enlevée ? De quels pleurs émouvoir les Mânes ?, quelles divinités émouvoir de sa voix ?


Le chant IV et dernier des Géorgiques est consacré à l’élevage des abeilles. C’est dans ce contexte que s’insère l’épisode d’Aristée. Il s’agit d’un jeune berger qui voit mourir ses abeilles sans en connaître la raison ; il s’adresse donc à sa mère, la nymphe Cyrène, qui lui conseille de s’informer auprès du vieillard Protée, être surprenant, capable de toutes les métamorphoses. Grâce aux recommandations maternelles, Aristée parvient à retenir le devin « protéiforme » et à l’obliger à parler. Protée lui révèle alors que cette mort de ses abeilles est un châtiment appelé sur lui par Orphée ; car c’est en fuyant Aristée qu’Eurydice a été mortellement piquée par un serpent qu’elle n’a pas vu.
S’aidant de son chant, Orphée a réussi à descendre aux Enfers et à apitoyer les divinités qui y règnent.


Un drame

Ce passage présente une structure fortement dramatique : le succès semble déjà assuré quand tout est remis en cause. Virgile centre alors l’attention sur le lamento d’Eurydice, au style direct, puis évoque le désarroi d’Orphée que traduisent ses gestes vains comme ses questions sans réponse.
Le début de l’épisode insiste sur le caractère quasiment accompli du retour des amants vers la vie terrestre ; le vers 485 est un vrai cri de victoire ; soulagement et satisfaction s’expriment dans le plus que parfair evaserat, avec le renchérissement de omnis ; certitude encore dans reddita et le but est atteint, superas auras, qui s’opposent au royaume infernal ; Eurydice retrouve le monde des humains et la lumière qui en est toujours la caractéristique majeure jam luce sub ipsa. Pensons à la plainte d’Antigone : « Douce est la lumière ».
Les amants respectent soigneusement la condition posée – qui n’est mentionnée qu’à ce moment du récit ; pone sequens montre bien leur précaution, qui semble devoir être une garantie supplémentaire de succès. La mention de la condition imposée par Proserpine – pourquoi par la reine seule ? jalousie féminine à l’encontre de la trop bien aimée ? – introduit une pause dans la narration avant le revirement d’une extrême brutalité ; l’effet de surprise est créé de façon très vive par les deux adjectifs : subita et incautum ; Orphée est tout aussi incautus que le lecteur qui le croit au bout de ses peines ; et Virgile crée un nouvel effet d’attente anxieuse ; le commentaire préalable que constitue le vers 489 retarde en effet la mention du geste fatal, restitit ; un tel mouvement pourrait être banal et il faut attendre la fin du vers 491 pour découvrir en quoi consiste la dementia annoncée dès le vers 488.
Immédiatement, l’enjambement du ibi omnis traduit l’accélération du rythme de la catastrophe ; le même adjectif omnis qui se trouvait en finale du vers 485 et exprimait alors le triomphe est repris à la même place, mais cette fois marque l’ampleur de l’échec ; effusus labor est un bilan sans appel ; c’est en vain que les amants croyaient avoir surmonté tous les hasards. La colère du souverain des Enfers se manifeste avec le triple fracas – ter est bien souvent chargé de valeur sacrée –, et la condition évoquée au vers 487 est rapidement mentionnée, legem devient foedera.
Dès lors, plus question des brises d’en haut ; le décor s’impose dans son hostilité, les éléments font tout pour contrarier et séparer le couple ; Eurydice était déjà en pleine lumière ; c’est la nuit qui l’encercle (v. 497) ; Orphée, lui, se heurte à un double obstacle : le marais (mentionné plus haut au vers 479 entre le Cocyte et le Styx, deux fleuves des Enfers, et qui se retrouve cité, Stygia palus, au chant VI de l’Énéide) et le refus du batelier de l’Orque – c'est-à-dire des Enfers ou de leur dieu, Pluton – ; dans son inhumanité le monde souterrain s’oppose au héros.

Le désarroi du couple

Eurydice est qualifiée par le possessif suam au vers 490 tandis qu’Orphée était défini au vers 488 comme amantem. La solidarité entre les deux époux victimes se manifeste aussitôt dans la plainte d’Eurydice : et me... et te ; Eurydice évite toute mise en accusation d’Orphée puisque le sujet est furor, précisé ensuite par crudelia fata ; ainsi interprète-t-elle fragor, le vacarme qui traduit la colère divine.
Eurydice sent qu’elle ne peut plus être maîtresse de son propre corps , ce qu’indique le passif feror, employé sans aucun complément d’agent ; c’est bien une force inconnue qui l’entraîne ; elle a douloureusement conscience de la vanité de ses efforts pour se rapprocher physiquement d’Orphée invalidas tibi tendens… palmas ; elle évoque elle-même l’approche de sa mort avec le sommeil qui noie ses regards – Hypnos et Thanatos sont enfants de la même Nuit –. La plainte d’Eurydice est chargée de discrétion, se réduit à jamque vale, avec le jam au début du vers, comme celui qui marquait en 485 leur triomphe, mais ici en contraste absolu ; elle est encore en mesure de résumer dans un désespoir concis son nouveau statut heu, non tua, le possessif fait ici un écho désolé au suam du vers 490. Pas de grand discours d’adieu, aucun apitoiement, l’émotion n’en est que plus vive.
La séparation entre les époux est désormais totale, accentuée par diversa, Eurydice n’est plus qu’une ombre, dont l’inconsistance tenuis rappelle les umbrae tenues du vers 472, ces ombres qu’avait attirées le chant d’Orphée.
Orphée quant à lui, ne peut que faire de vains efforts, ses gestes ne correspondent plus à rien. Tel était aussi le sort d’Ulysse au chant XI de l’Odyssée, lorsqu’il évoquait les défunts : « Je n’avais qu’un désir : serrer entre mes bras l’ombre de ma mère ; trois fois je m’élançai ; tout mon cœur la voulait ; trois fois entre mes mains, ce ne fut plus qu’une ombre. »
Sa volonté de dialogue ne peut pas non plus aboutir ; il ne lui reste plus qu’à multiplier les questions.

La compassion de Virgile

C’est Virgile qui exprime cette détresse d’Orphée, le poète semble particulièrement ému par le sort de ses personnages ; sa sympathie prend la forme d’un plaidoyer implicite en faveur de l’amant ; il souligne son irresponsabilité temporaire subita dementia ; l’amant a cessé d’être sur ses gardes ; il est incautus, immemor apparaît comme une circonstance atténuante : il ne s’agit pas de violer consciemment la condition posée par la reine des Enfers et l’agent qui gouverne le passif victus ne peut qu’être sa passion pour Eurydice. Virgile tente de donner une juste appréciation de sa faute : ignoscenda est d’emblée un verdict, mais l’auteur reste convaincu de la nature impitoyable des mânes scirent si ignoscere Manes. Il va jusqu’à critiquer vigoureusement le souverain des Enfers, immitis tyranni : dans cette expression se retrouve toute l’horreur des Romains pour un tyrannus ; et à l’adjectif immitis répond le crudelia employé par Eurydice pour les Destins.
Les questions qui concluent notre texte manifestent cette compassion de l’auteur ; elles transposent un monologue intérieur et montrent ainsi à quel point il n’y a aucune distance entre lui-même et le héros. La première question est d’une absolue simplicité et traduit le désarroi total : « que faire ? ». Simplicité également de la suivante : après la descente aux Enfers, le monde terrestre semble lui aussi dépourvu de tout sens et fermé ; sans Eurydice « tout est dépeuplé ». Subsiste un ultime espoir : émouvoir les Mânes, mais plus que à ses pleurs c’est à sa voix, et à elle seule qu’Orphée, poète lui aussi, tente de se fier, même s’il ne sait vers qui tourner son chant.

Dans leur concision ces quelques vers sont chargés d’émotion et de beauté, émotion pleine de discrétion, presque de dépouillement dans ces adieux d’Eurydice.
La profonde sympathie de Virgile pour ses héros se manifeste par ses interventions au cœur même de la narration et ne peut que gagner le lecteur. Sans doute la figure d’Orphée apparaît-elle ici pleinement comme le symbole même de la poésie.


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