Un éloquent Calédonien (Tacite, Vie d'Agricola)

par Fanny Gressier

Vie d'Agricola, 29-30


Texte latin
[...] inter pluris duces virtute et genere praestans nomine Calgacus apud contractam multitudinem proelium poscentem in hunc modum locutus fertur: « Quoties causas belli et necessitatem nostram intueor, magnus mihi animus est hodiernum diem consensumque vestrum initium libertatis toti Britanniae fore. Nam et universi coistis et servitutis expertes, et nullae ultra terrae ac ne mare quidem securum inminente nobis classe Romana. Ita proelium atque arma, quae fortibus honesta, eadem etiam ignavis tutissima sunt. Priores pugnae, quibus adversus Romanos varia fortuna certatum est, spem ac subsidium in nostris manibus habebant, quia nobilissimi totius Britanniae eoque in ipsis penetralibus siti nec ulla servientium litora aspicientes, oculos quoque a contactu dominationis inviolatos habebamus.
Nos terrarum ac libertatis extremos recessus ipse ac sinus famae in hunc diem defendit: nunc terminus Britanniae patet, atque omne ignotum pro magnifico est; sed nulla iam ultra gens, nihil nisi fluctus ac saxa, et infestiores Romani, quorum superbiam frustra per obsequium ac modestiam effugias. Raptores orbis, postquam cuncta vastantibus defuere terrae, mare scrutantur: si locuples hostis est, avari, si pauper, ambitiosi, quos non Oriens, non Occidens satiaverit: soli omnium opes atque inopiam pari adfectu concupiscunt. Auferre trucidare rapere falsis nominibus imperium, atque ubi solitudinem faciunt, pacem appellant.»
Traduction
[...] Au milieu de plusieurs chefs, son courage et sa naissance signalaient un nommé Calgacus ; devant la foule assemblée qui réclamait de combattre il s’exprima, dit-on, de la façon suivante : « Chaque fois que je considère les causes de la guerre et la situation critique où nous sommes, j’ai vraiment confiance : ce jour et votre unanimité marqueront le début de la liberté pour toute la Bretagne ; vous vous êtes réunis, vous ignorez la servitude et au delà il n’y a aucune terre, aucune mer non plus qui soient sûres, devant la menace de la flotte romaine. Ainsi le combat, les armes, honorables pour des gens courageux, sont aussi source majeure de sécurité, même pour des lâches. Les batailles précédentes au cours desquelles le combat contre les Romains a connu des fortunes diverses, laissaient entre nos mains espoir et secours, puisque nous, les plus nobles de toute la Bretagne, installés pour cela en son cœur même, sans voir aucun rivage d’esclaves, nous gardions jusqu’à nos yeux à l’abri de la souillure de l’oppression.
Nous avec qui finissent les terres et la liberté, l’éloignement même, cette enclave préservée de la renommée nous ont jusqu’aujourd’hui défendus ; mais maintenant est ouverte la limite de la Bretagne ; et tout ce qui est inconnu passe pour grandiose ; or au-delà, aucun peuple, rien que flots et rocs, et, plus agressifs, les Romains dont on cherche en vain à fuir l’orgueil par l’obéissance et l’humilité. Pillards de l’univers, maintenant que les terres ont fait défaut à leur dévastation totale, ils explorent la mer. L’ennemi est riche, ils sont cupides ; il est pauvre, ils sont en quête de gloire, eux que ni l’Orient ni l’Occident n’a rassasiés. Seuls entre tous, ils convoitent avec la même passion abondance et indigence. Dérober, massacrer, voler, cela s’appelle dans le mensonge de leur vocabulaire « autorité », et « paix » là où ils créent un désert... »


Tacite a entrepris de retracer la carrière de son beau père Agricola. Celui-ci, en 84 ap. J.-C. – ou 83 – poursuit sa campagne en (Grande) Bretagne, commencée dès 78 ou 77 ; il mène l’offensive romaine vers le nord, vers l’Écosse actuelle, et atteint la région nord ouest d’Aberdeen. Il a envoyé sa flotte se livrer le long des côtes à des pillages pour effrayer les populations tandis que son armée est parvenue jusqu’au mont Graupius. Là s’est réunie en grand nombre une coalition de Bretons.
Dans l’antiquité aucune armée n’affronte l’ennemi sans que son général ait pris la parole. Ici Tacite nous rapporte en premier le discours du Calédonien Calgacus, totalement inconnu par ailleurs ; son nom signifierait, d’après un mot irlandais, « fine lame ». Après ces propos, « accueillis avec enthousiasme par les Barbares » – propos qui se prolongent au delà de notre extrait – Agricola à son tour s’adressera à ses troupes.


Structure de ce début du discours

Cette harangue repose sur une structure logique très ferme, même si elle est parfois elliptique.
Elle s’ouvre sur une captatio benevolentiae ; rechercher l’écoute, voire l’adhésion de l’auditoire est indispensable ! Il convient de lui faire partager l’assurance que l’orateur affirme éprouver, d’où la déclaration aussi simple que péremptoire magnus mihi animus est, faite pour diffuser cette confiance. Il ne s’agit pas pour autant de ne pas la fonder sur des analyses ; et nam, suivi d’une série de raisons scandées par et, introduit aussitôt la justification. Le caractère décisif et la portée de l’engagement sont d’emblée évoqués : hodiernum diem et toti Britanniae.
Calgacus présente la situation des coalisés d’une façon qui peut paraître paradoxale : plus les conditions sont difficiles, voire désespérées, plus la victoire est assurée ; il omet l’étape du raisonnement qui mentionnerait dans de semblables conditions le caractère nécessairement acharné du combat. Aux deux motifs objectifs de confiance – leur nombre et leur statut d’hommes libres (universi, servitutis expertes) – s’ajoutent les négations plus surprenantes : aucun refuge ne s’offre à eux, nullae terrae, avec un renchérissement encore plus déconcertant : ne mare quidem, « aucune mer non plus ». L’orateur élimine ainsi toute autre solution pour aboutir à une conclusion qui se veut logique (ita) : combattre est l’unique sécurité, même pour des gens peu énergiques !
L’importance majeure de ce « jour J » est reprise par in hunc diem : cet aujourd’hui est un tournant et la proposition qui suit, introduite par nunc, reprend ce thème de l’absence de toute possibilité autre que celle de la victoire : nulla iam ultra gens, nihil nisi..., avec ses négations qui font écho à nullae ultra terrae.
L’effort de conviction se fonde aussi sur un retour en arrière, le rappel des affrontements antérieurs ; Calgacus est obligé d’en reconnaître le caractère indécis ; mais il reste très vague, estompe les responsabilités avec un passif impersonnel certatum est ; varia fortuna est sans doute plutôt synonyme d’échecs.
Ainsi l’argumentation semble se résumer à « pas d’autre issue que la victoire », et ce alors que nous sommes exposés aux attaques d’un ennemi implacable, dont la fin de cet exorde dénonce avec vigueur les exactions à partir d’infestiores ; les Romains : pires encore que la necessitas qui impose la victoire.
Les facteurs concrets de succès semblent en fait réduits à l’importance numérique de leur coalition, consensum vestrum, de nouveau évoqué par universi coistis.

Les Calédoniens : des champions de la liberté

Mais en rester à ces considérations numériques serait négliger un argument majeur : leur combat est non seulement combat pour la défense de leur liberté mais il doit affranchir la Bretagne toute entière ; leur détermination à échapper à la servitude est initium libertatis, « commencement de liberté ». On sent là un véritable slogan. Calgacus met en valeur avec fierté ce statut d’hommes libres que les Calédoniens ont su préserver jusque là ; rappelons que la Bretagne a été partiellement conquise par César puis, une centaine d’années plus tard, par Claude.
Les Calédoniens sont ainsi fondés à se dire nobilisimi totius Britanniae, et champions de la liberté (libertatis extremos). Calgacus souligne avec insistance leur caractère inaliéné ; leur situation géographique de territoire s’étendant plus au nord que toutes les autres terres leur évite d’avoir « sous les yeux » les côtes de la Gaule qui, elle, est désormais asservie ; et il renchérit sur le fait que toute contagion de la tyrannie leur est ainsi épargnée, oculos a contactu dominationis inviolatos. Dès lors, derniers des habitants de la Bretagne indemnes de cette souillure, ils ont le devoir de maintenir ce privilège pour eux-mêmes mais aussi de le rétablir pour les autres peuples.

Les attaques contre l’impérialisme romain

Les éléments naturels qui entourent les Calédoniens, hauts plateaux, lacs et fjords, sont résumés par nihil nisi fluctus et saxa ; cette évocation d’une nature peu accueillante sert à mettre en valeur l’hostilité des Romains, affirmée par le comparatif infestiores. Et l’on passe à des considérations d’ordre moral : la force des Romains se fonde sur leur orgueil, leur superbia que rien, aucune attitude des peuples soumis, ne peut faire céder ; ni obsequium ni modestia, obéissance et humilité ne peuvent les rendre moins brutaux. On peut d’ailleurs s’étonner de cette double hypothèse au sujet d’un peuple que Calgacus avait qualifié de nobilissimi.
Les attaques contre les Romains se succèdent dès lors avec un terme nouveau qui souligne et leur violence et le caractère habituel de ce comportement : raptor est celui qui fait profession de rapere ; un historique succinct confirme la définition : mare remplace immédiatement terrae pour évoquer les proies des Romains après un pluriel neutre cuncta, qui supprime toute exception ; des termes plus géographiques précisent aussitôt et à leur tour englobent la totalité du monde quasi personnifiée par Oriens et Occidens. Un jeu d’hypothèses antithétiques (locuples, pauper) souligne que leur passion de conquête s’adapte à tous les cas ; l’expansion de Rome apparaît comme une passion non maîtrisée : non satiaverit est renforcé par concupiscunt. Or, savoir limiter ses appétits est un précepte de toutes les morales.
Le bilan de la conquête est sinistre et sans appel. Il se prolonge avec plusieurs verbes qui développent les dévastations romaines ; vastantibus se précise avec trois infinitifs ; le dernier rapere rappelle la définition raptores et la confirme.
Toute la « mauvaise foi », la perfidie, de Rome se résume dans une nouvelle définition cinglante qui assimile pacem à solitudinem : leur paix, c’est la désertification !

Un style surprenant

Peut-on vraiment penser que – même si Tacite prend soin de nous avertir qu’il n’entend pas retranscrire un discours authentique : in hunc modum et fertur mettent une certaine distance – face à des soldats qui vont, sous peu, lutter en sachant que la défaite signifie pour eux la mort ou l’esclavage, Calgacus ait pu s’exprimer de la sorte ?
Plusieurs expressions assez générales ne semblent guère conformes à l’urgence de la situation.
La présentation de leur localisation insiste sur son caractère mystérieux en des termes qui lui donnent une valeur quasi religieuse (in ipsis penetralibus siti) ; les penetralia désignant les profondeurs les plus reculées d’un sanctuaire. Comment comprendre ce sentiment de supériorité que semble éprouver Calgacus à occuper l’extrémité du monde ? Cette fascination des confins est sans doute plus vraisemblable de la part de qui se sent le centre du monde, c’est-à-dire, évidemment, un Romain. Comment Calgacus a-t-il connaissance de l’ampleur de la domination de Rome en Orient comme en Occident ? D’où vient qu’il utilise les termes mêmes qui fondent le pouvoir romain : imperium et pacem ?

Un élève des rhéteurs ?

C’est l’impression que l’attention aux modes d’expression employés par Calgacus ne manque pas de donner.
Il a le goût de la sententia ouvrant un développement, ainsi omne ignotum pro magnifico a tout du sujet proposé comme exercice aux futurs orateurs ! Proche d’une maxime, également, la double hypothèse avari, ambitiosi.
Il multiplie les doublets des termes concrets (proelium atque arma, fluctus ac saxa), ou abstraits (spem ac subsidium, obsequium ac modestiam ; il joue des définitions paradoxales à propos des fortibus et des ignavis, associe un complément concret au pluriel et un abstrait au singulier (terrarum ac libertatis extremos, « nous, confins des terres et de la liberté »), de même un pluriel concret opes est mis en opposition avec un singulier abstrait inopiam ; l’orateur affectionne les coordinations insistantes avec la reprise de et, les anaphores de tours négatifs ; il n’hésite pas devant les personnifications (pugnae habebant, oculos inviolatos a contactu, recessus ac sinus defendit) ; il cherche un effet de surprise avec le comparatif infestiores qui confronte des éléments naturels et le peuple romain ; il joue du chiasme et du changement brutal de sujet (defuere terrae, mare scrutantur). Et le passage se clôt sur une véritable définition qui résume avec un présent de vérité générale la loi même de l’impérialisme romain, ubi solitudinem faciunt pacem appellant.
Tous ces effets stylistiques qui donnent un incontestable panache à ces propos suscitent le sentiment que ce n’est pas sans doute pas un général aux abois qui exhorte ses troupes aux confins du monde connu. Ne serait-ce pas plutôt Tacite qui s’adresse aux auditeurs d’une recitatio, une lecture publique à la mode en cette fin du Ier siècle, et donne ainsi de l’éclat à la figure dont il fait l’éloge, Agricola, l’adversaire de Calgacus ?

Tacite « haut fonctionnaire » du régime impérial ne peut guère adhérer pleinement à la critique de l’empire romain ; mais il éprouve vraisemblablement une fascination pour cet inconnu si lointain qu’il peut deviner épris de liberté. Il donne la parole à ce barbare et celui-ci dénonce la cupidité de Rome ; on retrouve ici un thème fréquent de la morale romaine, fustigeant volontiers une Rome pervertie par son goût du luxe, une Rome qui a oublié ses vertus classiques. Dans sa description de la Germanie, Tacite de nouveau donnera au « Barbare » des qualités qui furent celles du « vieux Romain », aussi frugal que libre.
Sans doute souhaite-t-il susciter une réflexion sur la vraie liberté : au delà des considérations économiques, voire du statut politique, cette « suasoire », œuvre de moraliste, ne suggère-t-elle pas que la vraie liberté est intérieure ?



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