Lysias, Sur le Meurtre d'Eratosthène. Trop de confiance tue l'amour !

par François Gadeyne


Sur le Meurtre d'Eratosthène, 6-10.
Tacite


Texte grec

Ἐγὼ γάρ, ὦ Ἀθηναῖοι, ἐπειδὴ ἔδοξέ μοι γῆμαι καὶ γυναῖκα ἠγαγόμην εἰς τὴν οἰκίαν, τὸν μὲν ἄλλον χρόνον οὕτω διεκείμην ὥστε μήτε λυπεῖν μήτε λίαν ἐπ᾽ἐκείνῃ εἶναι ὅ τι ἂν ἐθέλῃ ποιεῖν, ἐφύλαττόν τε ὡς οἷόν τε ἦν, καὶ προσεῖχον τὸν νοῦν ὥσπερ εἰκὸς ἦν. Ἐπειδὴ δέ μοι παιδίον γίγνεται, ἐπίστευον ἤδη καὶ πάντα τὰ ἐμαυτοῦ ἐκείνῃ παρέδωκα, ἡγούμενος ταύτην οἰκειότητα μεγίστην εἶναι. Ἐν μὲν οὖν τῷ πρώτῳ χρόνῳ, ὦ Ἀθηναῖοι, πασῶν ἦν βελτίστη· καὶ γὰρ οἰκονόμος δεινὴ καὶ φειδωλὸς [ἀγαθὴ] καὶ ἀκριβῶς πάντα διοικοῦσα· ἐπειδὴ δέ μοι ἡ μήτηρ ἐτελεύτησε, πάντων τῶν κακῶν ἀποθανοῦσα αἰτία μοι γεγένηται. Ἐπ᾽ ἐκφορὰν γὰρ αὐτῇ ἀκολουθήσασα ἡ ἐμὴ γυνὴ, ὑπὸ τούτου τοῦ ἀνθρώπου ὀφθεῖσα, χρόνῳ διαφθείρεται· ἐπιτηρῶν γὰρ τὴν θεράπαιναν [τὴν] εἰς τὴν ἀγορὰν βαδίζουσαν καὶ λόγους προσφέρων ἀπώλεσεν αὐτήν. Πρῶτον μὲν οὖν, ὦ ἄνδρες, (δεῖ γὰρ καὶ ταῦθ᾽ ὑμῖν διηγήσασθαι) οἰκίδιον ἔστι μοι διπλοῦν, ἴσα ἔχον τὰ ἄνω τοῖς κάτω κατὰ τὴν γυναικωνῖτιν καὶ κατὰ τὴν ἀνδρωνῖτιν. Ἐπειδὴ δὲ τὸ παιδίον ἐγένετο ἡμῖν, ἡ μήτηρ αὐτὸ ἐθήλαζεν· ἵνα δὲ μή, ὁπότε λοῦσθαι δέοι, κινδυνεύῃ κατὰ τῆς κλίμακος καταβαίνουσα, ἐγὼ μὲν ἄνω διῃτώμην, αἱ δὲ γυναῖκες κάτω. Καὶ οὕτως ἤδη συνειθισμένον ἦν, ὥστε πολλάκις ἡ γυνὴ ἀπῄει κάτω καθευδήσουσα ὡς τὸ παιδίον, ἵνα τὸν τιτθὸν αὐτῷ διδῷ καὶ μὴ βοᾷ. Καὶ ταῦτα πολὺν χρόνον οὕτως ἐγίγνετο, καὶ ἐγὼ οὐδέποτε ὑπώπτευσα, ἀλλ᾽ οὕτως ἠλιθίως διεκείμην, ὥστε ᾤμην τὴν ἐμαυτοῦ γυναῖκα πασῶν σωφρονεστάτην εἶναι τῶν ἐν τῇ πόλει.

Traduction

Moi, Athéniens, quand j’eus décidé de me marier et que j’eus fait entrer une femme dans mon foyer, dans les débuts, je prenais soin de ne pas lui faire de peine, mais en même temps j’évitais de lui donner trop la liberté de faire ce qu’elle voulait ; je la surveillais autant que je le pouvais, et j’avais, comme il fallait, l’œil sur elle.

Mais du jour que j'eus un enfant, je m’en remis désormais à elle, et je confiai à cette femme tout ce qui m’appartenait, estimant que c’était là la plus grand attachement dans un foyer. Et dans les premiers temps, Athéniens, ce fut la meilleure des femmes ; car de fait, c’était une ménagère experte, économe, qui gérait tout avec rigueur.

Mais ma mère mourut ; et c'est sa mort qui a été la cause de tous mes malheurs. Car c’est en suivant son convoi funèbre que ma femme fut remarquée par cette individu ; et avec le temps il la pervertit. C'est en guettant la servante, quand elle allait au marché, qu'il entra en communication avec elle, et fut la cause de sa perte.

D’abord sachez, messieurs (car il faut que je vous explique aussi cela), que ma petite maison a un étage, et qu’elle est disposée de la même façon en haut qu’en bas, à l’étage des femmes comme à l’étage des hommes. Après la naissance de notre enfant, sa mère l’allaita ; et pour lui éviter de prendre, à chaque fois qu’elle devait le laver, le risque de tomber en descendant l’escalier, c’est moi qui habitais en haut, et les femmes en bas. L’habitude était prise désormais, si bien que ma femme descendait dormir auprès du petit, pour lui donner le sein et pour qu’il ne crie pas. Cela dura longtemps ainsi, et moi je ne soupçonnai jamais rien : j’étais assez stupide pour croire que mon épouse était la plus sage de toutes les femmes de la ville.



Explication


En 403, après la tyrannie des Trente, épisode douloureux qui marqua pour Athènes la fin de la guerre du Péloponnèse, Lysias rentre d’exil. Fils d’un riche métèque, il est néanmoins ruiné : les Trente ont dépossédé sa famille de sa fortune, et ont arrêté et tué son frère Polémarque ; et lui-même, Lysias, a dépensé en exil l’argent qui lui restait. De retour à Athènes, il exerce la profession de logographe, écrivant pour ses clients leurs discours judiciaires.

C’est en tant que logographe que Lysias écrit Sur le Meurtre d'Eratosthène. Le défendeur s’appelle Euphilétos ; il est accusé d’avoir tué un certain Eratosthène, qui – affirme-t-il – était l’amant de sa femme. Il s’est fait ainsi justice lui-même ; mais le code d’honneur archaïque, qui légitime la vengeance, n’est pas la justice démocratique… Euphilétos doit donc s’employer à se présenter comme un citoyen civilisé, qui n’a pas agi sous l’emprise de la passion…

Ce discours est un modèle d’éloquence classique. Après un court exorde (προοίμιον) visant à susciter la bienveillance des juges, le récit – διήγησις – rapporte les faits, un récit parfaitement maîtrisé, avec un sens consommé du suspense. Euphilétos relate en quelques mots son mariage, les premiers temps de sa vie conjugale, l’apparition de l'amant, l’interrogatoire de la servante, et enfin le dénouement : le meurtre d'Eratosthène. Tout dans le récit est orienté vers la preuve ; après lui viennent la preuve proprement dite (πίστεις, c’est-à-dire l’argumentation) et enfin la péroraison (ἐπίλογος, la conclusion du discours).

Rien d'original donc dans la construction du discours ; mais le récit à lui seul est riche en rebondissements, et riche aussi d’informations sur l’ἦθος (le caractère) d’un Athénien honnête... trop honnête, peut-être, pour être vrai !

Un mari parfaitement normal




Euphilétos – si l’on en croit son nom –, c’est le « bien-aimé ». Ce nom est cocasse si l’on songe à sa situation de mari trompé. Pourtant, il semble mériter d’être effectivement εὐφίλητος : car il se présente comme le mari idéal !

Tout ce qu'il fait est normal et naturel : « je gardais mon épouse, dit-il, autant que j’en étais capable (ὡς οἷόν τε ἦν) », « j’avais l’œil sur elle, comme de juste (ὥσπερ εἰκὸς ἦν) » ; ces deux expressions de même longueur s’achèvent par le même verbe, ἦν). Son attitude est équilibrée : il ne souhaite ni importuner son épouse, ni lui laisser une liberté excessive, et la parataxe μήτε... μήτε... fait sentir cet équilibre.

Il voit le sommet de l’harmonie conjugale dans la confiance qu’il fait à sa femme : πάντα τὰ ἐμαυτοῦ ἐκείνῃ παρέδωκα, ἡγούμενος ταύτην οἰκειότητα μεγίστην εἶναι, « je lui confiai toutes mes affaires, estimant que c’était là le plus fort lien domestique »… il n’est pas question d’amour, encore moins de passion ! C’est la vie du ménage idéal selon l’Économique de Xénophon... Même si Xénophon n’est pas forcément le meilleur porte-parole des Athéniens, il est clair que Lysias cherche à faire le portrait d’un bourgeois parfaitement honnête, l’incarnation d’une norme, traduite par le mot εἰκός, à la fois vraisemblance et bienséance.

Euphilétos est prévenant : en installant le gynécée (l’appartement des femmes) au rez-de-chaussée, il ne pense qu’à la sécurité et au confort de son épouse (ἵνα… μή, ὁπότε λοῦσθαι δέοι, κινδυνεύῃ κατὰ τῆς κλίμακος καταβαίνουσα, « afin que, quand elle devait laver le petit, elle ne prît aucun risque en descendant l’escalier »), sans songer aux risques qu’il prend lui-même. Même à présent, il ne se départ pas d’une certaine bienveillance à l’égard de son épouse : il se garde en effet de la blâmer trop explicitement, allant jusqu’à faire porter à sa mère défunte la responsabilité de son infortune (πάντων τῶν κακῶν ἀποθανοῦσα αἰτία μοι γεγένητα, « en mourant, elle s’avéra être la cause de tous mes malheurs »). L’épouse, elle, « est séduite » (διαφθείρεται) ; c’est Eratosthène qui « causa sa perte » (ἀπώλεσεν αὐτήν)... Toute la responsabilité lui incombe, et Euphilétos parle de l'amant comme s'il était encore devant lui, en utilisant le démonstratif de deuxième personne : τούτου τοῦ ἀνθρώπου, « cet individu-ci »....

Il n’est pas interdit de sentir de l’ironie dans la manière dont Lysias présente la vie de son client : car cette vie si réglée ne l’a pas empêché de devenir cocu… Eratosthène, l’amant, n’est pas l’amour qui viendra contrarier un autre amour : il est la puissance irraisonnée du désir qui vient troubler la sérénité d’un ménage où chacun est à sa place et remplit sa fonction – bref, cet affrontement d’Euphilétos et d’Eratosthène est l’affrontement de philia, « l’attachement », dont Benvéniste a bien montré la nature (celle d’un contrat qui lie deux êtres), et d’eros, « le désir ».



L’art du récit




Denys d’Halicarnasse admirait chez Lysias son art du récit ; il lui reconnaissait le mérite d’être « vraisemblable et naturel » (πιθανὴ καὶ ἀπερίεργος). Cette vraisemblance et ce naturel, Lysias les obtient par une forte cohésion de l’action, du caractère du personnage, et du langage qu’il utilise ; mais il l’obtient aussi par une construction très habile.

Progressivement, le mari aimable voit sa situation évoluer. La répétition du mot χρόνος scande les étapes du récit, et contribue au suspense : τὸν μὲν ἄλλον χρόνον (« dans un premier temps ») , ἐν μὲν οὖν τῷ πρώτῳ χρόνῳ (« au tout début »), χρόνῳ διαφθείρεται (« avec le temps elle est séduite »), καὶ ταῦτα πολὺν χρόνον οὕτως ἐγίγνετο (« et cela dura longtemps »). Le temps joue contre Euphilétos... Les deux tournants principaux, après le mariage, sont la mort de la mère, et l’arrivée de l’enfant ; chacun de ces événements est introduit par la conjonction ἐπειδὴ, « quand : ἐπειδὴ δέ μοι παιδίον γίγνεται (« quand j’eus un enfant ») – repris plus loin par : ἐπειδὴ δὲ τὸ παιδίον ἐγένετο ἡμῖν (« quand notre enfant vint au monde ») –, et ἐπειδὴ δέ μοι ἡ μήτηρ ἐτελεύτησε (« mais quand ma mère mourut »). À ces trois ἐπειδὴ s’ajoute le premier, ἐπειδὴ ἔδοξέ μοι γῆμαι, « quand je décidai de me marier ». Aussi chaque occurrence de cette conjonction marque-t-elle une étape importante dans le récit, une rupture dans la vie du personnage ; et la progression chronologique, marquée par une abondance de conjonctions logiques comme γάρ ou οὖν (« en effet », « donc »), fait songer à l’avancée inéluctable vers la catastrophe dans une tragédie, ou dans une comédie… Aucune de ces étapes n’est gratuite : avec la mort de sa mère, Euphilétos perd une figure capitale, qui pouvait retenir sa femme sur le chemin de l’adultère ; quant à la naissance de l’enfant, elle est une circonstance aggravante pour l’épouse et pour son amant – d’autant plus que la servante provoquera plus tard volontairement les cris de l’enfant, pour permettre à l’épouse de s’éclipser sans éveiller les soupçons de son mari...

Tout le suspense repose, en outre, sur un retournement de situation, qui conduit Euphilétos du tout-va-bien au tout-va-mal. D’un côté, il y a un mari comblé par la vie de son ménage, un ménage normal ; de l’autre, il y a le mari trompé par l’adultère de son épouse. Le polyptote du mot πᾶς (« tout ») souligne le contraste : d’un côté, « tout » va bien : « je lui confiai toutes mes affaires » (πάντα τὰ ἐμαυτοῦ ἐκείνῃ παρέδωκα), « elle était la meilleure de toutes » (πασῶν ἦν βελτίστη), « administrant tout avec rigueur » (ἀκριβῶς πάντα διοικοῦσα) ; de l’autre, « tout » va mal : « elle fut la cause de tous mes malheurs » (πάντων τῶν κακῶν... αἰτία μοι γεγένηται). Ce chamboulement est caractéristique de l'intrigue d'une comédie ou d'une tragédie.



Une catastrophe... comique




La « catastrophe » – καταστροφή, « renversement », « bouleversement » – est matérialisée par l’inversion de l’appartement des hommes et de l’appartement des femmes – οἰκίδιον ἔστι μοι διπλοῦν, « ma maisonnette est double », c’est-à-dire « possède un étage ». Avec la descente des femmes au rez-de-chaussée, et l’installation du mari à l’étage, le haut et le bas sont inversés, et aussi, par conséquent, le féminin et le masculin. Or, dans la situation initiale, Euphilétos était en position dominante. Il dit en effet : ἐγὼ […] ἔδοξέ μοι γῆμαι, moi je décidai de me marier... Il était maître de sa vie, et maître de ce qu’il appelle « ma maison » (οἰκίδιον... μοι). Il perd ensuite cette maîtrise, sur les deux théâtres du récit.

Il y a bien en effet deux théâtres, qui sont lieux d’action et lieux de spectacle. La scène principale est la maison elle-même, οἰκία, comme l’indique la figure dérivative : οἰκίαν, οἰκειότητα, οἰκονόμος et οἰκίδιον. La formule γυναῖκα ἠγαγόμην εἰς τὴν οἰκίαν (« je fis entrer une femme dans ma maison »), dont on peut rapprocher la formule latine ducere uxorem qui signifie « épouser », suggère déjà une menace contre l’espace privé : après la femme, l’amant suivra, et le loup sera dans la bergerie... C’est dans sa propre maison que le mari perd son pouvoir, ce qui qui accentue le caractère scandaleux, mais aussi cocasse de l’affaire (voir Andrew Wolpert, « Lysias I and the politics of the oikos », dans The Classical Journal 96.4, 2001, p. 415-424).

Le second théâtre de cette comédie est l’espace public, la rue où a lieu la procession funèbre, et où Eratosthène remarque l’épouse d’Euphilétos, mais c'est aussi l’ἀγορά, la place du marché, où il entre en contact avec la servante. Le danger ne vient ni de l’espace public à lui seul, ni de la maison : c’est le contact entre les deux, l’irruption de la rue dans l’espace domestique, qui conduit au crime. Symétriquement, l’échange entre l’appartement des hommes et l’appartement des femmes favorise le contact entre la femme et le monde de la rue, et favorise l’accès de l’amant au gynécée.

Ainsi, tout le récit est construit en miroir, opposant un avant et un après, un ordre et un désordre, la domination du mari et sa soumission, la perfection de l’épouse et sa corruption par l’amant. D’un côté, la paronomase formée par les superlatifs μεγίστην et βελτίστη (« la plus grande », « la meilleure ») présente la vie conjugale à ses débuts comme un modèle ; de l’autre, le superlatif σωφρονεστάτην « la plus sage », qui leur fait écho, souligne le contraste entre une perfection imaginaire et la situation réelle du ménage. Au théâtre, le lecteur-spectateur en sait souvent plus que les personnages : c’est bien le cas ici, puisque le mari dupé ignore tout de sa situation, que le narrateur nous révèle. L’expression οὕτως ἠλιθίως διεκείμην, ὥστε... (j’étais tellement sot que…) fait plaisamment écho à l’expression οὕτω διεκείμην ὥστε... (je faisais en sorte de...), expression semblable à l'exception de l'adverbe ἠλιθίως : la sagesse modérée – ou σωφροσύνη – du narrateur cède la place à sa sottise (ἠλιθίως), et la boucle est bouclée. Piégé par ses illusions, le bon mari n’a plus qu’à se laisser berner, comme dans un bonne farce...

Le renversement de situation et l’inversion du masculin et du féminin sont une source traditionnelle du comique, en particulier du comique carnavalesque, dont on a pu relever d’autres exemples dans la littérature grecque (notamment dans les Thesmophories d’Aristophane : voir John R. Porter, « Adultery by the book : Lysias I and comic diegesis », dans Échos du monde classique / Classical Views, XL, 1997, p. 421-453). Autre caractéristique du comique théâtral : l’utilisation de noms suggestifs, comme l’atteste la comédie ancienne. Nous avons déjà parlé du nom d’Euphilétos « le bien-aimé » ; celui d’Eratosthène signifie littéralement « force du désir... » ; nous pourrions l'appeler « La Fougue » ! L'opposition ne saurait être plus claire...





Le récit composé par Lysias est une source d’information intéressante sur la vie privée d’un bourgeois d’Athènes au cinquième siècle avant Jésus-Christ. Mais c’est aussi un récit plaisant, certes destiné à mettre en évidence l’innocence d’Euphilétos, mais propre aussi, à l’évidence, à susciter le rire ou le sourire. L’histoire, comme dans une fable, est réduite aux ingrédients propres à servir la morale ; et comme dans une comédie, elle met en scène des types dans lesquels puisera la comédie nouvelle (celle de Ménandre) : le mari jaloux et trompé, l’amant rusé, mais aussi, plus discrète, la servante docile... Lysias révèle un art consommé de l’ἠθοποιΐα, « éthopée » (« art particulier grâce auquel le logographe s’adapte au caractère et aux mœurs de chacun de ses clients », Michel Nouhaud), mais c'est une ἠθοποιΐα ambiguë : à la fois composition d’un caractère convaincant et efficace pour un tribunal qui doit juger de la cupabilité ou de l’innocence d’Euphilétos, mais aussi composition d’un caractère ridicule, au point qu’on peut se demander si Lysias ne s’est pas moqué de son client...

Si l'auteur maîtrise à merveille l’art de dessiner des types, il maîtrise aussi l’art du récit, un récit stylisé où rien n’est laissé au hasard. Si l’on relève en outre que l’amant sans scrupules porte le nom d'Eratosthène, le même nom que l'homme qui arrêta le frère de Lysias et que Lysias a attaqué dans son fameux discours Contre Eratosthène ; si l'on ajoute que le Contre Eratosthène fut prononcé en 403, l’année même où l'on situe parfois notre discours, comment ne pas imaginer qu’il puisse s’agir d’un exercice d’école, destiné au cénacle qui s’est constitué autour de Lysias, plutôt que d’un discours réellement prononcé devant le tribunal du Delphinion par un certain Euphilétos ayant réellement existé ? Si cette hypothèse est la bonne, l’orateur, logographe et maître de rhétorique, reprend ici des ingrédients topiques, traditionnels, non seulement de la rhétorique judiciaire, mais aussi du comique populaire, pour l’édification mais aussi pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.

Un passage de L'Andrienne de Térence présente d'intéressantes analogies avec ce texte : c'est au cours des funérailles de Chrysis que Simon constate l'amour qui lie Pamphile, son propre fils, et Glycère, « l'Andrienne »...



Lire la traduction et le commentaire du texte de Térence (par Fanny Gressier).




© François Gadeyne.